mardi 10 octobre 2017

Rebecca, Daphné du Maurier

Le classique du mois est signé Daphné du Maurier, une romancière britannique du XXe siècle, ayant connu de son vivant un succès retentissant, en particulier pour Rebecca, dont je vous parle aujourd'hui, paru en 1938, et adapté dès 1940 dans un film réalisé par Hitchcock. 
Précision que j'ignorais : Daphné du Maurier est également l'auteur d'une nouvelle intitulée Les oiseaux, qui a inspiré le très célèbre film du même Hitchcock. L'univers de l'auteur, flirtant parfois avec le fantastique, était particulièrement compatible avec celui, angoissant, du maître du cinéma. 


Libres pensées... 
(spoiler alert)

La narratrice, une jeune fille sans famille et sans biens, est demoiselle de compagnie auprès d'une vieille dame fortunée à Monte Carlo lorsqu'elle fait la rencontre de Maxim de Winter, un riche veuf que l'on dit inconsolable depuis la mort de sa femme, Rebecca, un an plus tôt. Elle est d'abord intriguée, puis séduite, par cet homme plus âgé à l'abord ténébreux, qui ne tarde pas à lui demander sa main. Après une lune de miel en Méditerranée, ils rentrent dans le célèbre domaine de Maxim de Winter en Angleterre, Manderley. La narratrice y fait la connaissance des domestiques surpris de son arrivée, de Béatrice et Giles, respectivement soeur et beau-frère de Maxim, de Frank Crawley, son proche ami, et d'autres membres de la haute société anglaise. L'ombre de Rebecca grandit peu à peu, à mesure que le monde dans lequel elle entre et avec lequel elle n'est pas familière la compare durement à l'ancienne épouse de son mari, qui est toujours décrite comme exceptionnellement belle, intelligente, accomplie en tous domaines, courageuse et audacieuse comme un homme.

La lecture de Rebecca m'a déroutée, parce qu'il m'est apparu, à la réflexion, que plusieurs interprétations pouvaient en être faites.

Peu après avoir refermé le roman, j'ai regardé le film de Hitchcock, qui offre des pistes intéressantes, en ce qu'il sélectionne certains éléments du livre, accentue, ou au contraire passe sous silence d'autres détails.

La lecture que fait Hitchcock de Rebecca se prête particulièrement à son art, grâce à l'angoissante présence d'une absente, une morte, qui plane au-dessus d'une protagoniste fragile qui néanmoins suscite l'empathie. Dans cette version, Maxim est hanté par le passé, et par l'accident qui a coûté la vie à Rebecca, accident dans lequel il était impliqué. Par ailleurs, la scène finale est également modifiée, afin d'accroître le sentiment de peur chez le lecteur, et la narratrice n'accompagne pas Maxim rencontrer le docteur de Rebecca, elle demeure à Manderley, en proie à la folie grandissante de Mrs Danvers. D'ailleurs, les critiques du film, qui affluent sur le net, soulignent l'idée qu'une relation saphique ait existé entre Rebecca et Mrs Danvers (appuyée en cela par la bisexualité notoire de l'auteur), expliquant le comportement erratique de cette dernière, le souvenir qu'elle entretient de cette Rebecca, et le deuil qu'elle semble encore porter.

C'est une version intéressante, efficace, grand public, qui repose sur des rebondissements bien ménagés et une atmosphère avant tout, l'atmosphère de Manderley, cette grande propriété où l'on craint de croiser, à tout instant, le fantôme de Rebecca. Rebecca y est une femme vicieuse, séductrice et manipulatrice, dangereuse, le versant diabolique de la narratrice qui est, elle, enfantine, honnête et franche, altruiste, mal assurée.

Il y a néanmoins, à mon sens, une autre compréhension possible du chef d'oeuvre de Daphné du Maurier. Car si Rebecca est certes décrite comme une femme exceptionnellement belle et séduisante, les traits qui sont d'abord mis en avant sont son courage, son audace, elle est téméraire comme un garçon, n'a pas froid aux yeux, et elle est libérée, s'affranchit du joug du mariage pour aimer qui elle veut, au nez et à la barbe d'un époux conservateur et morose.
La ligne narrative adoptée, qui se centre sur le point de vue d'une protagoniste initialement extérieure, est infléchie par les sentiments que cette dernière nourrit pour son époux, qui l'orientent dans son appréhension de la situation, et la rendent disposée à croire en l'innocence de Maxim, à croire qu'il a été abusée par une femme perverse. Alors, Rebecca prend une autre dimension, car le récit devient un conte immoral, reflétant une société où l'homme riche qui peut compter sur l'indulgence de ses pairs (le policier chargé de mener l'enquête) triomphe de la femme qui a cru avoir les mêmes droits que lui (il va sans dire que les moeurs de Rebecca ressemblent fort à celles des bonshommes de la haute société à l'époque). Certains points me font douter de la pertinence de cette théorie, comme par exemple le fait que Rebecca ait eu une relation avec son cousin - on peut supposer que l'auteur veut ici noircir le personnage, dans la mesure où une dimension presque incestueuse n'est pas, dans les sociétés occidentales, synonyme de liberté, et constitue un interdit à ne pas franchir.
Néanmoins, c'est cette version qui est, à mes yeux, la plus intéressante, et ce que je souhaite voir dans le roman.

Parmi les atouts indéniables du livre, il y a l'écriture fluide, la progression maîtrisée, l'atmosphère singulière qui règne, qui engagent le lecteur à poursuivre sa lecture et font monter la tension ressentie.

Quoi que vous y verrez, je pense pouvoir affirmer que Rebecca ne laisse pas indifférent, et j'imagine sans mal qu'il constitue un ouvrage de référence dans la littérature du XXe siècle. 

Pour vous si...
  • Vous voulez vous faire votre propre idée sur le roman
  • Vous êtes acquis aux récits de faux-semblants

Morceaux choisis

"C'était Manderley, notre Manderley secret et silencieux comme toujours avec ses pierres grises luisant au clair de lune de mon rêve, les petits carreaux des fenêtres reflétant les pelouses vertes et la terrasse. Le temps n'avait pas pu détruire la parfaite symétrie de cette architecture, ni sa situation qui était celle d'un bijou au creux d'une paume."

"Un mari n'est pas si différent d'un père, après tout. Il y a certaines espèces de connaissance que je préfère ne pas te voir acquérir. Il vaut mieux les enfermer à clef. Et voilà. Maintenant, mange tes pêches et ne me pose plus de questions, ou je te mets dans le coin."

"Je suis suffoquée par tant de bêtise, dit-elle. Giles et moi pensons que si ces trous n'ont pas été faits par les rochers, alors ils soont l'oeuvre d'un vagabond, ou autre. Un communiste peut-être. Il y en a des tas par ici. C'est assez dans la manière communiste."

Note finale
5/5
(coup de coeur)

lundi 9 octobre 2017

Des canons et des fleurs, Cziffra

Je quitte temporairement le monde de la fiction pour explorer l'autobiographie de Cziffra, peut-être le meilleur pianiste du XXe siècle, dont l'histoire mérite d'être connue. 


Libres pensées...

J'ai découvert cette année que Cziffra avait existé, et son talent inouï. Je suis à ce jour encore envoûtée par son interprétation des barricades mystérieuses ou celle du vol du bourdon (qui me rappelle à chaque fois un vieux jeu vidéo des Schtroumpfs, quelle lose).
Si l'envie vous en prend, allez vous perdre sur Youtube pour explorer les vestiges de son talent.

Intéressée par le personnage, j'ai donc été particulièrement curieuse de lire son autobiographie, Des canons et des fleurs.
Parce que l'artiste a un parcours hors du commun, et qu'il n'est pas de ceux qui se sont hissés au sommet comme s'il ne leur en avait rien coûté.

L'écriture est raffinée, c'est ce qui m'a d'abord surprise. Et puis, très vite, elle a laissé place à l'histoire en elle-même, étourdissante. Cziffra naît et grandit dans une famille pauvre hongroise, il côtoie dès son enfance la misère des quartiers déshérités, et rapidement, porte les espoirs de sa famille, alors qu'il s'essaie au piano et montre tout enfant des dispositions extraordinaires.

Il est produit dans un cirque alors qu'il a tout juste 5 ans, et en constitue l'attraction principale. Alors qu'il a bientôt 10 ans, ses parents parviennent à obtenir son inscription au sein de l'Académie Franz Liszt, où il développe son don.

Mais alors qu'il est jeune homme et fraîchement marié, la guerre vient interrompre sa jeune carrière, il se retrouve mobilisé, fait prisonnier. Il retourne quelques années à la vie civile, puis devient prisonnier politique après avoir tenté de s'exiler avec sa famille.
Le récit de ces années-là, durant lesquels il sert comme porteur de pierres, est terrible, Cziffra décrivant la lente agonie de son corps, de ses mains, les séquelles qu'elles conserveront par la suite, l'obligeant à porter des gants de cuir, que d'autres musiciens interprèteront comme une préciosité, et immiteront par souci d'élégance.

Sa carrière sur la scène internationale débutera peu après la fin de cette période, et, en 1956, il parvient à obtenir asile en France, où il s'enfuit avec sa famille.

Le récit est étayé de considérations musicales, de réflexions sur la misère, sur le travail de l'artiste, sur l'entrave que peut représenter le corps qui s'est déshabitué de la musique.
C'est émouvant, et pour qui s'intéresse à Cziffra, c'est d'une grande richesse. 

Pour vous si...
  • Vous trouvez que métro-boulot-dodo, c'est un peu dur, comme vie.
  • Vous adopteriez bien la mode du gant en cuir. 

Morceaux choisis

"Avec mes yeux d'aujourd'hui, il me semble aussi que cette ambiance d'univers concentrationnaire, constitué de baraques identiques, étroitement collées les unes aux autres, dans lesquelles toutes ces familles de chômeurs s'entassaient et essayaient de survivre de la même façon - cette ambiance devait leur être réciproquement salutaire car elle leur donnait l'illusion d'une misère collective qui, partagée, les empêchait mutuellement de succomber à l'extrême dénuement de ces hallucinants mois d'hiver.
[...] A mon avis, cette sorte de courroux céleste revêt pour le pauvre un aspect beaucoup plus effrayant, non seulement parce qu'il lui fait prendre conscience de sa situation, et en le privant de tout espoir, le dépossède plus encore, mais aussi, me semble-t-il, parce qu'il se complaît à amplifier cet état jusqu'à ce que cette misère, auparavant extérieure, s'installe telle une maladie incurable, au-dedans même de l'être, et le ronge jusqu'à le réduire au néant."

"La préparation à la discipline militaire, qui n'est autre que l'art de dresser le civil après l'avoir dompté et maté, m'a paru être une aberration inexprimable."

"Je savais que le style résulte d'une sensibilité spéciale à l'égard du langage, qu'il ne s'acquiert pas mais se développe. Celui dont je rêvais là, au bord de l'eau, je l'imaginais beau et rythmé comme un poème orphique, précis comme le langage des sciences un style qui vous entrerait dans le coeur comme un coup de stylet. Malheureusement, on n'y atteint que par un labeur atroce. Flaubert en savait quelque chose.
[...] A ce moment, j'eus comme une illumination. Cette définition pourtant splendide ne m'a convaincu qu'à moitié. En fait, il avait raison... et moi aussi. Le style, c'est la chose vécue, qui ne sent pas l'appris."

"Le rôle de l'interprète dans la société est d'être le gardien des sources de l'émotion d'autrui, afin justement de la préserver de l'effritement où la plonge quotidiennement l'asservissement à sa condition matérielle dévitalisante."

Note finale
4/5
(très intéressant)

jeudi 5 octobre 2017

Sauver les meubles, Céline Zufferey

Sauver les meubles est le premier roman de Céline Zufferey, jeune auteur de 25 ans diplômée en littérature et anthropologie sociale. 


Libres pensées...

Le narrateur est photographe, contraint d'accepter un job alimentaire dans une entreprise qui commercialise des meubles. Il y observe les codes d'un monde du travail où la vacuité des relations et le poids des apparences sont écrasants, mais fait la rencontre de Nathalie, avec laquelle se noue bientôt une romance. En parallèle, il accepte de prendre part au projet d'un de ses amis, qui envisage de créer un site pornographique esthétique. Bientôt, le narrateur se retrouve tiraillé entre ces deux activités, ces deux vies, ces deux identités entre lesquelles il partage son temps, tandis que la photographie des meubles lui est de plus en plus insupportable.

Sauver les meubles est, à mon sens, un bon premier roman.

D'abord, parce qu'il répond à un critère essentiel à mes yeux, et que vous connaissez bien : il est ancré dans l'époque actuelle, et en offre à la fois un témoignage et une lecture intéressants.
L'auteur décrit en effet le déchirement que beaucoup peuvent rencontrer en particulier durant la première partie de leur vie active, entre, d'une part, des ambitions et un désir de sens, et d'autre part, des contraintes qui les conduisent à accepter une activité inintéressante, peu gratifiante (si ce n'est, dans une certaine mesure, financièrement), voire aliénante et débilitante.

La parenthèse offerte par le sexe et l'amour est également présente, au travers de l'histoire qui se déroule avec Nathalie, qui s'avère à certains égards décevante (le narrateur n'ose pas lui parler de sa "deuxième vie", qui lui apporte cependant bien plus de satisfaction que la "première", de façade), mais constitue néanmoins un repère, et à laquelle il est possible de se raccrocher lorsque tout s'effondre autour - la tendresse est ce qui reste.

Si les tribulations rapportées sont principalement celles du narrateur, dont on perçoit l'égarement croissant (les paragraphes de dialogues imaginés se multiplient au fur et à mesure de la lecture), mais les personnages secondaires contribuent néanmoins à l'ambiance de malaise qui règne en particulier dans l'entreprise, à l'instar de l'Assistant, ou de Miss KitKat, cette petite fille un peu énigmatique plongée jeune dans un environnement impitoyable.

Sauver les meubles offre donc une entrée réussie à l'auteur sur la scène littéraire (qui ne lui était pas inconnue, car elle explique volontiers qu'elle écrit depuis son plus jeune âge et a déjà remporté plusieurs concours de nouvelles), et un moment de réflexion au lecteur, autour de l'oppression que peut parfois représenter le monde du travail. 

Pour vous si...
  • Vous avez vous aussi un projet transgressif en gestation, et ne savez pas comment l'annoncer à votre entourage
  • Le monde merveilleux d'Ikea/Conforama/Alinea vous attire particulièrement

Morceaux choisis

"Le corps de Brunette, à genoux.
Sa poitrine enserrée par une corde.
Je me la rappelle rouge. Elle apparaît noire.
Ses seins gonflés, engourdis.
On devine ses bras attachés derrière le dos.
Le cadrage lui coupe la tête."

"Je suis le lavabo qui fuit.
Le frigo qui rongle.
Je suis la chaise branlante.
La tache qu'on n'arrive plus à ravoir.
La plante qu'on n'arrose plus.
Le bibelot qui prend la poussière.
Les plaques indécrassables.
Le tiroir qui coince."

"_Courage. Je suis là si tu as besoin, d'accord?
Il attrape ma nuque d'une main, faire fraternel, sûrement un geste qu'il a vu dans un film américain. Un jour, je lui en mettrai une. Quelqu'un doit le faire."


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 4 octobre 2017

Apocalypse bébé, Virginie Despentes

Un Despentes avec "bébé" dans le titre, ça ne peut être qu'un roman explosif...



Libres pensées...

J'ai entrepris la lecture d'Apocalypse bébé sans m'être vraiment renseignée sur le synopsis, si bien qu'après la lecture de King Kong Theory, et à la seule vue du titre de ce roman-là, je m'étais figurée un essai creusant les théories féministes avancées par Despentes, qui évoquerait la suprématie du rôle de mère dans la vie d'une femme.

Et bien, mes très chers, je me suis profondément fourvoyée. Apocalypse bébé est une fiction, et une de celles qui font froid dans le dos!

Lucie est employée par une famille pour suivre la jeune Valentine dans ses déplacements. Mais un jour, Valentine disparaît dans le métro, et ne reparaît pas. Lucie a bientôt pour mission de retrouver Valentine, et de la ramener au foyer familial. Elle sollicite l'aide de la Hyène (que l'on découvre donc à ses débuts, avant ses circonvolutions dans Vernon Subutex) afin de retrouver la trace de l'adolescente dont elle savait peu de choses. Toutes deux tâchent de comprendre quel genre de jeune fille est Valentine, et ce qui a pu l'entraîner à fuguer. Leur enquête les conduit bientôt à rendre visite à la mère biologique de Valentine, qui vit à Barcelone.

Le roman est des plus récents de l'auteur, puisqu'il est le dernier paru avant la saga Vernon Subutex. Comme je l'espérais, j'ai retrouvé avec joie le style Despentes, sa langue très vivante et directe, son habileté à dresser le portrait d'une époque, d'une génération, d'un milieu sociologique, sans pour cela passer par un jargon théorisant abstrait.
Des thèmes très ancrés dans l'époque actuelle sont abordés dans ce livre, comme la solitude adolescente, bousculée par l'incompréhension des générations antérieures face à l'évolution rapide des moeurs, elles-mêmes souvent perdues dans un environnement qui les dépasse.
Le terrorisme et la manipulation des jeunes gens paumés se dessine surtout sur la deuxième partie du roman.
Et, bien sûr, le féminisme est, d'une certaine façon, au coeur de l'intrigue imaginée par Despentes : Valentine cherche une alternative au modèle sinistre formé par ses parents, elle veut conquérir la liberté, qui passe par exemple par la liberté sexuelle, et se heurte à ces autres qui la renvoient à une catégorie de fille facile, de pute, car cette liberté-là n'est pas socialement acceptable pour une femme, et coûte à quiconque s'y aventure, sa dignité sociale.

Le récit a donc des résonances évidentes avec l'actualité, et porte admirablement la désillusion qui frappe certains des personnages de Despentes, un désenchantement, une triste lucidité qui nous renvoient à la réalité plutôt que de nous proposer un expédient pour nous en échapper. Un très bon livre, en somme. 

Pour vous si...
  • La Hyène vous manque, depuis que vous avez refermé Vernon Subutex
  • Vous ne faites pas confiance aux bonnes soeurs 

Morceaux choisis

"Les premiers temps, je pensais que je ne pourrais jamais voir une femme avec son enfant sans souffrir. Mais pas du tout. La sortie de l'école, les jours de piscine, les goûters d'anniversaire, les rhumes et la rubéole, les devoirs, le linge à se coltiner... les femmes qui ont besoin d'un enfant sont celles qui n'ont pas ce qu'elles veulent avec les hommes."

"Celui qui prétend regretter son geste ment. Le bourreau ne se souvient pas. Il ne subsiste aucun lien entre l'acte perprété et celui qui doit en répondre. Il ne pense qu'à l'agressivité dont il est victime, quand on vient l'accuser. C'est aussi simple que ça. Les victimes, elles, ont bonne mémoire : elles s'accrochent à l'injustice dont on s'est rendu coupable à leur endroit pour justifier les actes de barberie qu'elles vont commettre, à leur tour. Mais l'assassin, lui, n'a aucun effort à faire : ça s'est détaché de lui. Ca n'était jamais vraiment lui."

"Les enfants sont les vecteurs autorisés de la sociopathie des parents. Les adultes geignent en faisant mine d'être dépassés par la vitalité destroy des petits, mais on voit bien qu'ils jouissent d'enfin pouvoir emmerder le monde, en toute impunité, au travers de leur progéniture. Quelle haine du monde a bien pu les pousser à se dupliquer autant?"

"Elle ne voit autour d'elle aucun adulte qui ait une direction. Un reste de dignité. Compromissions, à tour de bras, ils se démènent pour justifier tout ça. Ils disent que c'est un choix. Tout ce qu'il faut bouffer de merde, ils l'avalent sans rechigner. Ils ne savent qu'obéir, à n'importe quel ordre. Survivre, à n'importe quel prix. Elle va mettre un coup de frein là-dedans. Le monde qu'ils ont construit, elle va y mettre un peu d'ordre."


Note finale
3/5
(cool)

mardi 3 octobre 2017

Watership down, Richard Adams

J'ai vu ce roman envahir le métro depuis un peu plus d'un an. Quelle n'a pas été ma surprise, de découvrir qu'il avait été écrit et publié en 1972! Une nouvelle publication de la version française en 2016 aura sans doute eu le mérite de le remettre au goût du jour, ou simplement de le rendre plus visible (la couverture interpelle et accroche le regard), en tout cas, elle m'aura permis d'avoir connaissance de son existence, et de combler une regrettable lacune!


Libres pensées...

Hazel et son frère Fyveer décident de quitter leur habitat et la communauté à laquelle ils appartiennent lorsque Fyveer pressent un danger imminent donc le chef ne veut pas entendre parler. Accompagnés de quelques camarades, ils partent à l'aventure et bravent tous les dangers pour aller s'établir ailleurs, sur un territoire inconnu, afin de survivre.

Petit détail qui a son importance (ou pas?...) : Hazel et Fyveer sont des... lapins!

Je vous parlais il y a peu d'une qualité essentielle d'un bon romancier, reposant sur une plume vous emportant dans l'histoire, quelle qu'elle soit. Watership down est une très bonne illustration de ses propos. Pourtant, le style n'a rien de très sophistiqué, il est au contraire simple d'accès, le roman peut tout à fait être lu par des adolescents, néanmoins l'écriture est d'une grande fluidité.

L'épopée de Hazel, Fyveer et leurs camarades s'apparente, en de nombreux points, à un parcours initiatique. Tous deux jeunes lapins, ils n'ont pas l'oreille de leur chef lorsqu'ils annoncent le malheur qui va s'abattre sur leur garenne. Face à cette figure paternelle évidente, incarnant le pouvoir et la sagesse, ils n'ont d'autre recours que de quitter ce foyer où ils ont grandi, et de partir vers l'inconnu.

Sur leur chemin, ils font des expériences souvent rudes, mais toujours constructives, et à mesure que l'amitié et l'estime qui les lient tous entre eux grandissent, leurs qualités et leur assurance s'affirment, chacun trouvant peu à peu sa place au sein du groupe.

Alors, oui, je le concède, j'ai été complètement happée par une histoire de lapins, je crois même que ce sera l'une des grandes lectures du mois, tant elle m'a fait forte impression, et il s'agira sans aucun doute d'un roman que je recommanderai largement autour de moi!

Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas du genre snob à ne lire que des histoires d'humains (c'est tellement restrictif)
  • Vous étiez un fan des animaux du Bois de Quat'sous (les hérissons....les hérissons... >< )

Morceaux choisis

"Pour les lapins, tout ce qui est inconnu est dangereux. Leur premier réflexe est de sursauter, le second, de déguerpir. Cette nuit-là, ils sursautèrent si souvent que très vite ils furent proches de l'épuisement. Mais d'où venaient ces bruits? Et par où fuir dans cette jungle sauvage et étrangère ?!"

"Tu connais le proverbe : "Lapin au trou ne craint pas vilou"."


Note finale
4/5
(trop cool)

lundi 2 octobre 2017

Dernier train pour Canfranc, Rosario Raro

Une couverture d'enfer pour ce roman qui m'a forcée à regarder sur Google Maps où diable pouvait se trouver Canfranc. Breaking news, les amis : c'est en Espagne, dans les Pyrénées, pas loin de Pampelune et Huesca (et oui, comme on dit dans les jeux de rôle, je n'ai aucun point en compétences et connaissances géographiques). 


Libres pensées...

En 1943, à Canfranc, petite ville au pied des Pyrénées, s’organise la lutte contre le fascisme à travers l’aide apportée aux Juifs et à tous ceux en fuite qui, depuis la France, cherchent à rallier l’Espagne. Parmi eux, Laurent, chef des douanes, orchestre l’action soutenue notamment par Jana, femme de chambre dans un hôtel, et Esteve Durandarte, rebelle qui vit retranché dans les montagnes. Ensemble, ils sauvent la vie de dizaines de personnes en risquant la leur, et défendent la liberté quoi qu’il leur en coûte. Canfranc devient bientôt le visage de l’espoir alors que la guerre se prolonge.

Dernier train pour Canfranc est un récit romanesque et romantique, ancré dans un contexte historique agité et souvent décrit dans la littérature, mais qui se démarque de par le choix de se fixer sur un lieu précis, Canfranc, dont l’histoire est inconnue du grand public.
De nombreux rebondissements, qui sembleraient presque parfois artificiels tant ils tombent à pic, permettent de maintenir le lecteur en haleine, qui se répète néanmoins (les incursions et évasions d'Esteve de la prison donnent un sentiment un déjà vu).

Ainsi, la romance qui se développe entre Jana et Esteve, bien qu'attendue, vient nourrir la tension qui découle naturellement de l'intrigue, tout comme le caractère attachant de certains personnages secondaires, portant le lecteur à s'inquiéter de leur sort. L'auteur s'appuie en effet sur une panoplie de personnages différents, depuis la figure de héros incarnée par les trois protagonistes, jusqu’aux personnages plus troubles de Gröber, envoyé de la Gestapo, ou Gervasio Casanarbore, le gouverneur pervers. La psychologie de chacun est assez rudimentaire, facilitant l’attachement et l’aversion.

Le style, facile d'accès, se concentre sur l'action et les dialogues, et renforce le caractère abordable du roman.

Le roman peut s’apparenter aux œuvres prenant pour cadre une période historique évocatrice pour les lecteurs (la Seconde Guerre Mondiale, avec la présence de certains personnages historiques bénéficiant d'un fort capital sympathie auprès du lectorat, à savoir Chagall et Joséphine Baker), pour y créer une romance contrariée et sous-tendue par des enjeux qui dépassent les personnages (dernièrement par exemple, Le dernier des nôtres).

Pour ma part, cette facilité m'a par moment déconcertée, mais je peux entendre que de nombreux lecteurs apprécient d'y trouver ce qu'ils viennent y chercher : une distraction, et beaucoup de bons sentiments. 

Pour vous si...
  • Vous êtes un adepte de romans faciles d'accès, misant sur le cadre, l'action, et la promesse tenue que l'amour sera au rendez-vous. 

Morceau choisi

"Jana éclata en sanglots. Cela lui arrivait parfois après des moments d'extrême tension comme celui-ci, lorsqu'elle voyait embarquer pour l'inconnu des personnes qui bien souvent n'avaient jamais quitté leur quartier avant la guerre. Ce défilé de vies brisées, impossibles à réparer, laissait entrevoir toute la faiblesse de ceux qui ne livraient pas bataille, qui se réfugiaient dans le silence comme si aucun mot ne pouvait rendre compte de toute cette violence."

Note finale
2/5
(pas mal)

vendredi 29 septembre 2017

Eden Utopie, Fabrice Humbert

Le nom de Fabrice Humbert figure dans ma PAL depuis un bon moment; je me suis finalement décidée pour Eden utopie, un de ses derniers romans, paru en 2015.


Libres pensées...

J'ai découvert en débutant la lecture d'Eden utopie qu'il s'agissait d'un roman à vocation biographique, retraçant l'histoire de la famille maternelle de l'auteur. Dans un de ses précédents livres, L'origine de la violence, l'auteur avait exploré le volet paternel de son arbre généalogique, et reproduit donc une démarche similaire dans ce nouvel opus.

Fabrice Humbert établit un parallèle entre sa démarche et l'entreprise de Zola rédigeant les Rougon-Macquart, soulignant la similitude du fait d'une branche familiale bourgeoise et d'une branche populaire, faite de paysans, d'artisans, de petits commerçants. Il balaie les destins de sa grand-mère Madeleine et de son amie Sarah, ainsi que ceux de leurs descendants directs, traversant ainsi une grande partie du XXe siècle. On découvre les débuts à Clamart, les désillusions et les coups du sort, mêle des anecdotes tirées de sa propre expérience, s'en tient autant que possible au réel en décrivant les faits, n'allant pas explorer les hypothétiques états d'âme de ses ancêtres.
Les chemins décrits sont cabossés, ancrés dans une temporalité précise, l'embourgeoisement de certains sensibles, mais ne protège de rien : la petite-fille de Sarah, adorable pianiste lorsqu'elle était enfant, se retrouve militante d'Action Directe et emprisonnée.

Le roman de Fabrice Humbert n'est pas dénué d'intérêt : la démarche est intéressante, tâchant de réduire autant que possible la fiction et l'imaginaire alors que l'on est dans le domaine du romanesque. Le cadre historique est très présent, c'est l'histoire du XXe siècle que l'on revisite en partie en se plongeant dans les vies des aïeuls de l'auteur.
Néanmoins, la lecture ne m'a guère transportée.
Si certains livres ont cet étrange pouvoir de nous captiver quel que soit le contexte dans lequel ils sont lus, je pense que, pour la grande majorité d'entre eux, tout est question de moment, de kairos. Il y a des lectures qui feront écho à certains éléments de notre vie si elles interviennent dans une période précise, et rien du tout, si elles interviennent cinq ans plus tard. Parfois, le timing est bien plus serré, il peut s'agir d'une question de mois, voire de jours.

Depuis plusieurs mois, je me montre peu réceptive aux romans d'auteurs qui entreprennent de remonter le fil de leur généalogie, et de nous dire les "vies minuscules" (dans un sens positif, donc) de ceux qui les ont précédés.
Je ne nie pas l'importance de ces témoignages, de ces travaux qui peuvent constituer un apport historique, sociologique, mais il me semble qu'ils sortent quelque peu du cadre de l'entreprise romanesque, et qu'ils résultent parfois d'un effet de mode souffrant d'un biais auto-centré. Le jugement est rude, je vous l'accorde, et ne s'applique pas spécifiquement à Fabrice Humbert, dont le roman intéressera sans doute de nombreux lecteurs, mais plus généralement à plusieurs lectures qui n'ont pas trouvé crédit à mes yeux : je pense à Appartenir, Outre-mère, Nous les passeurs, La suture, Grand-père, Une allure folle...

Pourquoi donc, me direz-vous, s'acharner à lire de tels romans s'il est évident que je ne les apprécie pas? D'abord, parce que je tombe sur eux parfois par hasard, sans savoir qu'ils ressortissent de cette catégorie, mais aussi parce que mes goûts changent, et qu'il n'est pas impossible que je les apprécie dans un an, deux mois, deux jours... Quel dommage, partant, de rater le coche!

Ainsi donc, rendez-vous manqué, mon cher Fabrice, mais la prochaine occasion sera peut-être plus fructueuse!

Pour vous si...
  • Vous êtes accro aux fresques familiales
  • Et le rapprochement avec les Rougon-Macquart, réalisé par l'auteur lui-même, ne vous semble pas blasphématoire.
Morceaux choisis

"Oui, c'était l'Eden, c'était l'Utopie. Parce que c'était dur, parce que c'était intense, parce que les CRS envoyaient des grenades, parce qu'il y avait, surtout, cette grande houle de la foule, lame furieuse et folle, qui enveloppait chaque individu et le haussait au-dessus de lui-même."

"Une remarque de ma mère qu'aurait malgré tout adoré AD. C'est tout de même gênant, disait-elle. On passe un été, deux étés avec des gens et puis voilà qu'on les retrouve dans les journaux, condamnés à plusieurs années de prison pour abus de biens sociaux ou autre délit de corruption. Elle disait cela d'un ton faussement ingénu, très drôle."

"Des fantasmes de Résistance. Beaucoup, en retard d'une guerre, voulaient avoir un vrai destin et surtout pas la vie d'employé modèle et de père de famille qu'on leur fixait. Égarés dans la société bourgeoise de Valéry Giscard d'Estaing, ils regrettaient de ne pas vivre d'époque dangereuse. Ils voulaient la révolution comme d'autres veulent s'engager pour le front."

"Qu'est-ce qu'un milieu social? Une pénétration irrésistible de l'être par mille détails, mille conceptions du monde, mille pressions inconscientes qui nourrissent, forment, sanglent, enserrent, étranglent, pour le meilleur et pour le pire."

Note finale
2/5