mardi 27 mars 2018

L'élimination, Rithy Panh

Un autre roman prêté par Nombre Premier il y a un bail, voici L'élimination, qui propose une expérience de lecture douloureuse mais instructive. 


Libres pensées...

Rithy Panh a survécu au génocide perpétré par les Khmers rouges alors qu'il était adolescent, qui a frappé sa famille et près de 2 millions d'hommes, femmes et enfants. Trente ans plus tard, il est devenu un homme, il a émigré, se dit en paix avec lui-même, et se retrouve confronté à Duch, responsable du centre S21 à Phnom Penh entre 1975 et 1979, où 12 000 personnes au moins furent torturées. Alors qu'il s'efforce de mettre Duch face à ses contradictions et à ses mensonges, dans le but de lui extorquer la vérité sur sa responsabilité et ainsi le rapprocher des hommes, Rithy Panh est replongé dans l'enfer qu'il a traversé, les souvenirs de sa famille, les témoignages et preuves accumulées contre les Khmers rouges, et face auxquels Duch persiste à nier son implication.

L'élimination est un récit extrêmement dur et éprouvant.
L'auteur n'épargne rien de son chemin de croix : les souvenirs qu'il a de la période décrite sont passés au crible, et ce qu'il garde de ses proches disparus le plus souvent dans des conditions insoutenables, eux qui appartenaient à la classe des "nouveaux hommes", semblable à une sorte de bourgeoisie, et cristallisant pour cela la volonté d'éradication du régime. Le récit est ainsi entrecoupé, jalonné de ces scènes très visuelles et d'une grande cruauté, avant de revenir à sa confrontation avec Duch, avec le silence de ce dernier, ses approximations, ses mensonges éhontés. Le narrateur s'emploie à faire la lumière sur les événements que Duch balaye d'un revers de main, alléguant qu'il n'a jamais participé à tout cela, que ce n'était pas lui, qu'il ignorait ces déviations, et, presque, que tout cela est un complot contre lui.

Face à lui, le narrateur campe un homme qui croyait avoir fait ses deuils, et que ce documentaire fait soudain resurgir, car depuis des années il s'est employé à faire connaître au monde les horreurs commises par les Khmers rouges, comme la torture de Bophana, cette jeune femme dont la faute était d'avoir écrit des lettres d'amour passionnées à son mari.

Les scènes de morts quotidiennes sont bien entendu effroyables ; je retiendrai en outre cette peur diffuse, la délation devenue monnaie courante, et ces arguments qui ont constitué l'idéologie instaurée par les Khmers : ne rien cacher, faire son autocritique, toujours faire prévaloir le bien de tous sur son intérêt minuscule, et le fait que cela ne s'applique qu'aux faibles, car c'est là bien sûr que l'on voit en quoi il s'agit bien d'une idéologie, faite pour contrôler et asservir les foules : certains ont toujours des passe-droits, ont accès aux réserves de nourriture, échappent à la misère et à la famine dont meurent des familles entières.

L'élimination est un récit foudroyant, qui apprend beaucoup sur les actes perpétrés par les Khmers rouges, leur idéologie, ce que la population a enduré, et la difficulté à faire entrer la vérité dans l'Histoire, face au silence des oppresseurs tombés. 

Pour vous si...
  • Vous connaissez mal la dictature des Khmers rouges, et l'impact qu'elle a eu sur le Cambodge.
  • Vous ne vous en remettez qu'aux histoires vraies. 
Morceaux choisis

"Pour ma part, depuis que les Khmers rouges ont été chassés du pouvoir, en 1979, je n'ai pas cessé de penser à ma famille. Je vois mes soeurs, mon grand frère et sa guitare, mon beau-frère, mes parents. Tous morts. Leurs visages sont des talismans. Je vois encore mes neveux et ma nièce, affamés, quel âge ont-ils, cinq et sept ans, ils respirent mal, regardent dans le vague, halètent. Je me souviens des derniers jours, du corps qui sait. Je me souviens de l'impuissance. Des lèvres d'enfants closes. Duch a semblé surpris par ma question [ndlr : "Un homme qui a dirigé un lieu comme S21 ne voit-il pas dans ses cauchemars les visages suppliciés qui l'appellent et lui demandent pourquoi ?"]. Il a réfléchi, et m'a simplement dit : "Des rêves ? Non. Jamais."

"Les livres affirment que Phnom Penh a fêté joyeusement l'arrivée des révolutionnaires. Je me souviens plutôt d'une fébrilité, d'une inquiétude, d'une sorte d'angoisse face à l'inconnu. Et je n'ai pas le souvenir de scènes de fraternisation. Ce qui nous a surpris, c'est que les révolutionnaires ne souriaient pas. Ils nous maintenaient à distance, avec froideur. Très vite, j'ai croisé leurs regards, j'ai vu les mâchoires serrées, les mains sur les détentes. J'ai été effrayé par cette première rencontre, et par l'absence totale d'âme."

"La question aujourd'hui n'est pas de savoir s'il [Duch] est humain ou non. Il est humain à chaque instant : c'est pourquoi il peut être jugé et condamné. On ne doit s'autoriser à humaniser ni à déshumaniser personne."

"Bien sûr, je dresse un portrait idéalisé de mon père, tant il m'a impressionné par sa force morale face aux Khmers rouges. Dans nos sociétés démocratiques, l'homme qui croit à la démocratie nous semble ordinaire. Voire ennuyeux. Aussi, dans mon bureau parisien, je garde devant moi son portrait un peu jauni : qu'il y ait une puissante banalité du bien. Ce sera sa victoire."

Note finale
4/5
(effroyable)

lundi 26 mars 2018

Apprendre à lire, Sébastien Ministru

Apprendre à lire est le premier roman de Sébastien Ministru, journaliste, chroniqueur radio, et auteur de pièces de théâtre. 


Libres pensées...

Antoine a la soixantaine, il est directeur de presse, et a une vie en apparence rangée auprès d'Alex, avec qui il vit depuis des décennies, et qu'il connaît par coeur. Il lui arrive de payer les services de prostitués, mais cela, Alex n'en sait rien. Un jour, son père, auprès de qui il a grandi après la disparition de sa soeur mais dont il ne se sent pas proche, lui demande de lui apprendre à lire et à écrire. Antoine s'exécute de mauvaise grâce, avant de faire une proposition à son père : engager quelqu'un pour lui enseigner cela à sa place, à savoir Ron, un jeune homme d'origine aisée qui s'est éloigné de sa famille et se prostitue dans l'espoir de gagner assez d'argent pour aller s'installer à Sidney et y devenir instituteur. D'abord fermement opposé à cette idée, le vieil homme fait la rencontre de Ron, et finit par s'habituer à lui, et même à l'apprécier.

J'ai beaucoup aimé Apprendre à lire.
Ce qui m'a plu, dans ce roman, c'est d'abord le style : dépouillé, simple, sobre peut-être, mais reflétant le quotidien d'Antoine et celui de son père. Il émane une sincérité, un réalisme des dialogues entre les deux hommes, et l'on sait que des dialogues réussis ne sont pas monnaie courante.

Ensuite, j'ai aimé les personnages : la personnalité ambivalente d'Antoine, qui cherche à concilier aussi simplement que possible des envies divergentes, qui cherche à être un bon compagnon, un bon fils, derrière une indifférence apparente, et que les sentiments rattrapent alors qu'il se croyait "rouillé", hors d'atteinte.
Le père d'Antoine, aussi, dans sa rusticité, son abord abrupt et sa manière bourrue d'exprimer ses manques, ses faiblesses, de vouloir maintenir entre son fils et lui une barrière pudique, et qui pourtant se préoccupe de son fils qu'il fait mine de ne pas comprendre.
Ron, enfin, plus insaisissable, qui joue le rôle de liant, qui s'appréhende en creux et qui est pourtant la pierre angulaire de ce récit, car l'on devine à travers lui la difficulté qu'ont Antoine et son père à se parler, à mettre de côté tout ce qui s'est dressé entre eux au fil des ans, mais aussi la solitude immense du père, et la béance laissée lorsque, un beau jour, Ron disparaît, laissant le vieil homme perdu, inquiet, sans réponse, sans ami.

C'est sans doute ce dernier point qui m'a le plus touchée, car elle met le doigt sur une réalité dont on parle, que l'on peut imaginer, sans forcément y être confronté soi-même, et qui pourtant est effrayante: s'imaginer vieillir seul.

Lorsque Ron a disparu, j'ai songé qu'il n'y avait qu'une issue qui pourrait faire d'Apprendre à lire un très beau roman. Par chance, c'est l'issue qu'a choisi l'auteur, évitant de verser dans une facilité romanesque qui aurait fait du récit un récit parmi d'autres du même accabit. Au contraire, Apprendre à lire est bel et bien un très beau roman sur la relation filiale, la solitude, et la liberté conférée par les mots qu'on lit et qu'on écrit. 

Pour vous si...
Morceaux choisis

"L'analphabétisme de mon père ne m'a jamais causé de problèmes. C'est un handicap qui, pour moi, n'en est pas un. Je n'ai jamais vu mon père s'en plaindre, ni en souffrir."

"_Mais à  quoi ça va te servir de savoir lire ?
_ A quoi ça va me servir ? Mais à lire. Peut-être que lire, ça fait mourir moins vite."

"Apprendre à lire et à écrire a calmé son impatience, même si - son impair de l'autre jour à table l'avait prouvé - il pouvait continuer à surprendre par ses manières brutales. Son écriture, malhabile, curieusement encombrée de courbes et d'arrondis, ne reflétait pas l'homme, mince, tendu et anguleux, que je connaissais. [...] J'ai été impressionné par les feuillets d'exercices qu'il m'avait montrés, non pas à cause de la qualité de leur calligraphie, mais par l'idée, un peu idiote, de voir pour la première fois l'écriture de mon père, de tenir entre mes mains cette chose qui était sortie de lui."

Note finale
3/5
(beau roman)

vendredi 23 mars 2018

Richie, Raphaëlle Bacqué

Richie m'a été prêté par Nombre Premier il y a un petit moment, et allez savoir, j'ai eu une envie de me plonger dans les arcanes du pouvoir comme d'autres ont des envies de fraise. J'imagine que je ne pouvais rien pondre d'autre qu'une chronique, avec ce genre d'envies. 


Libres pensées...

Le livre retrace le parcours de Richard Descoings, et en particulier la période durant laquelle il a été à la tête de Science Po, avant sa disparition brutale en 2012.

Raphaëlle Bacqué débute son récit par l'entrée de Richard Descoings à l'ENA, en 1983, après avoir déjà passé deux fois le concours d'entrée sans succès. Dans sa promotion, il est une figure terne, nul ne se souviendra vraiment de lui, il est effacé, et se hisse néanmoins à la dixième place à l'issue de la formation.
Son ascension est fulgurante, il est nommé à la tête de Science Po Paris alors qu'il n'a pas quarante ans, et va dépoussiérer l'image de la maison, la mettre sur le devant de la scène dans la presse, nouer de nouveaux partenariats à l'international, et établir un règne et un culte de sa personnalité au sein de l'établissement, avec le concours de son épouse Nadia Marik.

Richie est un récit à la fois fascinant et dérangeant.
Fascinant en ce que l'écriture de Raphaëlle Bacqué nous pousse à nous prendre au jeu - dans la première partie du roman, en effet, Richard Descoings apparaît comme un homme multiple, ayant un visage le jour et un autre la nuit, lorsqu'il égrenne les bars parisiens, un homme libre dans un milieu austère et traditionnel, prompt à exclure ceux qui ne se fondent pas dans le moule.
Mais aussi, dérangeant, lorsque le récit révèle le règne de la terreur qu'instaure Richard Descoings lorsqu'il devient directeur de Science Po, nourrissant des relations ambigues avec des élèves, faisant jouer la compétition et la délation entre les enseignants, établissant peu à peu une sorte de cours autour de lui, où se trouvent des courtisans, des bouffons, des ennemis qui ne font pas long feu. Tout cela est glaçant, tout comme la façon dont "Richie" joue de la presse, construit son propre marketing et celui de sa maison, tire les ficelles du pouvoir, par exemple pour maintenir à son poste son épouse au mépris de l'évident conflit d'intérêt et des témoignages nombreux révélant son comportement malfaisant...

Je garderai donc de Richie l'enseignement - déjà constaté par ailleurs - qu'un poste de pouvoir garantit souvent une marge de manoeuvre que n'ont pas les moins nantis, une impunité en premier lieu, la possibilité de nuire à grande échelle sans qu'aucun garde-fou n'empêche cela, et qu'un tel poste révèle à la fois la grandeur et la noirceur d'un homme. 

Pour vous si...
  • Vous avez malheureusement manqué la sortie cinéma
  • Vous vous demandez pourquoi la fin des grands hommes français a toujours lieu à New York

Morceaux choisis

"Fureur du roi Richard ! Il veut bien être traité de despote mais il se revendique des despotes éclairés. Ne travaille-t-il pas chaque jour, de sept heures quarante-cinq à vingt-et-une heures, pour maintenir cette école au plus haut niveau ?
De fait, la plupart de ceux qui souffrent sous sa férule doivent bien reconnaître que jamais ils n'ont été aussi fiers d'appartenir à Sciences Po. A l'extérieur, l'image de l'institut s'est transformée. Le niveau des étudiants s'est accru. Jamais on n'a connu un tel bouillonnement intellectuel, une telle diversité des formations. Mais ils s'inquiètent de voir ce couple enivré par sa toute-puissance. Et s'il était en train de détruire son oeuvre ?"

Note finale
3/5
(cool)

jeudi 22 mars 2018

Je dansais, Carole Zalberg

L'an passé, j'avais glâné ce roman de Carole Zalberg lors de Livre Paris. J'ai enfin trouvé un moment pour m'y plonger, victoire !



Libres pensées...

A 13 ans, Marie est enlevée, séquestrée et violée par Edouard, qu'elle a croisé dans la rue un jour alors qu'elle était aux côtés de sa mère, et qui depuis a été obsédée par elle. Je dansais raconte sa captivité, la narration se fixant tantôt sur ses pensées et émotions et tantôt sur celles d'Edouard.

En débutant la lecture, j'avais oublié l'objet du roman, et alors qu'il m'est revenu, j'ai aussitôt pensé à la lecture récente de Daddy Love, de Joyce Carol Oates, qui évoque l'enlèvement d'un petit garçon.
Je crois que c'est à peu près la seule comparaison que l'on peut faire entre les deux récits.
En effet, le style diffère complètement, et je suis malheureusement beaucoup plus réceptive à celui de l'autrice américaine qu'à celui de l'autrice française.

J'avais déjà été confrontée à la prose de Carole Zalberg lorsque j'avais assisté à la pièce tirée de son oeuvre, en 2017, Feu pour feu. Comme pour Je dansais, le thème choisi m'avait interpelé, et j'étais impatiente de découvrir son traitement au travers de l'adaptation théâtrale. Ce fut un échec cuisant, et je n'ai pas du tout apprécié cette soirée.
En cause : le style, de nouveau, qui m'avait semblé hermétique, un lyrisme hors de propos à mes yeux, versant parfois dans ce qui ressemblait pour moi à du verbiage, alors que je me figurais qu'il y avait tant à dire, tant à écrire et à retranscrire sur le sujet de l'exil.

Ici, c'est un peu la même chose. Lorsque Edouard a la parole, le lecteur est mal à l'aise, et son expression est ampoulée, il y a quelque chose qui ne "colle" pas, qui "sonne" étrangement. Lorsque Marie a la parole, on devine les pensées de l'auteur avant celles de l'adolescente, car l'auteur se plaît avec les mots, et leur donne un cours qui paraît décalé avec la situation relatée. Sur le thème, je trouve que la sobriété, la redondance même adoptée par Joyce Carol Oates, faisant penser à un mécanisme cassé, à l'aliénation qui guette la mère, à la culpabilité en boucle, à l'expression impossible de l'enfant, étaient complètement adaptées.
Le lyrisme de Carole Zalberg ne me touche pas, bien au contraire, il m'éloigne, j'ai l'impression que l'effet recherché était la beauté du texte et non l'expression de la violence pure qui émane en premier lieu des événements relatés.

Rendez-vous manqué pour ma part, mais n'hésitez pas à découvrir à votre tour le roman pour vous en faire votre propre idée.


Pour vous si...
  • Vous adorez les ballets.
  • Vous consommez exclusivement français. 

Morceaux choisis

"Ton regard, cette première fois, ton regard.
D'abord, je voudrais disparaître, je me sens rat. Débusqué, cloué à la rue où nous nous croisons.
Comment oses-tu, petite ?
[...] J'en suis frappé. Littéralement frappé." (alors...non. Pas littéralement. Un regard ne peut pas littéralement frapper quelqu'un, il ne le peut que de manière imagée.)

"Nous sommes les belles ou même pas, sifflées sur les trottoirs, collées, palpées, suivies, complimentées comme on insulte ou couvertes sans détour d'injures par l'animal que nous faisons sortir de l'homme. Qui est aussi l'homme, sans doute." (ouf, la féministe en moi s'est insurgée d'un coup avant de se calmer. L'homme n'est pas victime, ce n'est pas un pauvre chouchou qui ne demande rien et dont la femme, ouh la vilaine, fait sortir l'animal enfoui en lui, à son corps défendant. Non non. C'est juste l'homme qui se comporte comme une merde, dans l'exemple évoqué).

Note finale
2/5
(pas mal)

mercredi 21 mars 2018

L'archipel du chien, Philippe Claudel

Philippe Claudel revient avec un roman intriguant, qui ressemble étrangement à un piège à souris, dont on sent qu'il va se refermer sur nous sans pitié. Et ça ne manque pas, parce que Philippe est un homme de parole. 


Libres pensées...

Sur une plage de l'Archipel du chien sont rejetés par la mer les corps sans vie de trois hommes noirs. Ils ne sont pas d'ici, et l'on devine des migrants tombés des bateaux qui largent le continent. Ils sont plusieurs à les découvrir au petit matin : le Curé, le Maire, le Docteur, la Vieille, et l'Instituteur. Lorsque le Maire propose de faire disparaître les corps dans les entrailles de l'île pour ne pas mettre à mal le projet de construction de thermes qui devrait être très lucratif pour l'Archipel, seul l'Instituteur proteste, avant de se rendre à la majorité passive qui accepte la directive. Mais alors que l'atmosphère sur l'île devient inexplicablement irrespirable et que l'Instituteur s'adonne à des expériences qui inquiètent le Maire, un Commissaire venu du continent débarque sur l'île.

Volontairement, on ne sait trop rien de l'Archipel du chien, et l'auteur souligne que cela pourrait être ici comme ailleurs, qu'il n'y a guère de différences, et que les protagonistes sont nos voisins, nos amis, ou peut-être bien nous : l'introduction de Claudel va d'ailleurs en ce sens, lui qui s'érige en "Gêneur".

Le récit est sobre, et extrêmement efficace : nous avons deux cadavres, cinq personnages vivants, trois autres apparaissent en chemin, l'histoire est rythmée, maîtrisée, et l'île devient à son tour comme un personnage, qui se dresse contre les actes des vivants, après avoir avalé les corps des morts. L'écriture, comme toujours épurée chez Claudel, nous permet d'appréhender sans obstacles les cas de conscience des uns ou des autres, la manière dont ils jugent des priorités. Les préoccupations du Maire sont les plus évidentes, tout comme celles de l'Insitituteur - entre les deux, se dessine une palette de comportements et d'états d'âme qui font finalement pencher les protagonistes vers la passivité et la soumission.
La description de la foule, de son imprévisibilité, n'est pas sans rappeler les écrits de Gustave Le Bon, et montre en quoi la foule n'est que le jouet de ceux qui maîtrisent l'information.

Claudel excelle à décrire les comportements humains, dans toute leur noirceur, leur ambivalence, ou leur grandeur parfois. Le récit essentialise pour partie certains de ces comportements en les renvoyant chacun à un personnage, néanmoins le procédé n'en est pas moins efficace : on reconnaît sans mal des penchants bien connus, des options qui s'ouvrent à nous lorsque nous sommes confrontés à un choix qui met en cause notre humanité - et, en réalité, cela arrive très fréquemment, dès lors par exemple que nous nous détournons d'une personne dans le besoin au hasard de la rue.

L'archipel du chien est un conte cruel, un roman grinçant qui nous met face à nous-mêmes, face à nos responsabilités, face à notre lâcheté individuelle et à notre lâcheté collective.

Néanmoins, ayant déjà réfléchi à ce sujet à plusieurs reprises, je pense que notre ignorance n'est que de façade, qu'elle est feinte : sans savoir précisément la situation d'un tel ou d'un autre, nous savons ce qui se passe au-dehors, ou même au-dedans, pas si loin, au coin de la rue, où des migrants mendient (et d'autres!) et dont on peut imaginer le périple qui les a menés là. Ne pas savoir n'est plus une défense, comme, de plus en plus, communiquer et informer n'en est plus une non plus. J'ai tendance à penser que nous sommes, tous, de gros lâches, et que nous avons pris le parti de cette situation - lecteurs et écrivain compris... Lire, et écrire, ne sont plus des actes suffisants pour s'autoriser à croire que l'on a fait sa part. 

Pour vous si...
  • Vous êtes prêt à vous laisser frapper par un conte pour adultes 
  • Vous n'êtes pas dupe

Morceaux choisis

"Sur l'île, on enterre les morts debout. La terre est rare. Elle est le bien le plus précieux. Les hommes ont compris très tôt qu'elle devait appartenir aux vivants, qu'elle était là pour les nourrir, et que les morts devaient y prendre le moins de place possible. Qu'elle ne leur servait plus à rien." (thématique intéressante et filée, déjà évoquée dans L'arbre du pays Toraja)

"Alors enfin la bâche bleue bascula dans le trou, accompagnée d'une aspiration soyeuse et des abeilles qui se précipitèrent à sa suite, abandonnant le Curé et les autres à leur solitude. Chacun s'aplatit brutalement sur le bord de la lèvre sombre, côte à côte, essouflé, et scruta les ténèbres. On tendit l'oreille. On n'entendit rien. On aurait pu croire que les trois cadavres chutaient à l'infini, sans jamais s'écraser contre un replat, une corniche ni même au fond du gouffre. On aurait pu croire aussi qu'ils n'avaient jamais existé. Qu'on avait rêvé dans le creux inconfortable d'une mauvaise nuit, après avoir bu trop de vin ou mangé trop de viande en sauce, des images fantastiques et macabres. On aurait pu croire quantité de choses qui auraient permis de mieux vivre après."

"Certains mots construisent des murs que d'autres mots ne parviendront jamais à ébouler."

Note finale
4/5
(excellent)

mardi 20 mars 2018

Eparse, Lisa Balavoine

Un thé et un livre, la recette du bonheur.


Libres pensées...

L'auteur dresse un état des lieux de sa vie, de ses états d'âme, de ses doutes, revisitant son adolescence, ses débuts d'adulte, son quotidien, ses enfants, le regard qu'elle pose sur elle et que la société pose sur elle à son tour, l'amour qui ne sait pas durer.

Vous me direz, le synopsis n'évoque rien que de très entendu, et de déjà vu. Pourtant, la magie opère, et l'on se laisse captiver par la narration intimiste et sincère, la proximité se noue immédiatement, l'auteur ne manifestant pas à son égard la moindre complaisance, et ne cherchant pas à dissimuler ou à feindre.
Pour autant, on ne sombre pas dans l'auto-apitoiement, il s'agit plutôt de tirer des constats, de s'interroger encore sur ce que l'on peut attendre de l'amour par exemple, de sourire lorsque le bonheur se présente, lorsque les souvenirs rejaillissent.

Ce qui distingue Eparse d'autres romans, c'est le cadre, propice à nous replonger dans les dernières décennies, depuis les années 1980 jusqu'à aujourd'hui, à travers la musique en particulier, et de nombreuses petites choses qui semblent à présent désuètes, mais qui ont pu incarner une époque, et rendent nostalgique quiconque a connu ce temps-là.
Ainsi, Eparse, qui est d'abord un roman intime, rassemble, embrasse, au lieu d'exclure.

Lisa Balavoine envoie valser les idées reçues, les images d'Epinal, elle dit son expérience de femme, de mère aussi, elle multiplie les anecdotes, les confidences, les insolences, déclare un amour fougueux à Mathieu Almaric, sera fière de trouver chez son fils le même goût pour l'acteur, invente des mots qui manquent, tout passe au crible de son regard ironique et profond, et l'on se plaît à se sentir près d'elle un instant, car ce qu'elle dit nous touche au point d'avoir le sentiment d'être pris dans une conversation avec une amie.

Un bien beau premier roman ! 

Pour vous si...
  • Vous êtes sensible aux confessions.
  • Vous adorez vous replonger dans les années 80 (et les suivantes, vous n'êtes pas sectaire non plus). 

Morceaux choisis

"J'ai quitté quelqu'un que j'aimais. Je ne sais pas si on peut se pardonner cela."

"J'ai hâte de lire le prochain roman de Jaenada. Je me souviens de cette soirée, il y a au moins vingt ans, où dans un bar du XVIIe arrondissement, il m'avait dit qu'il allait écrire et que je m'en souviendrais. Et j'avais souri, pensant qu'il me racontait des craques pour me draguer. Puis un jour, j'ai vu son nom sur une pile de romans dans une librairie. Il n'avait pas menti."

"Je suis une capitaliste d'extrême-gauche. Ce n'est pas toujours facile à vivre."

"Je n'ai pas toujours l'impression d'être la femme que j'aimerais que mes filles deviennent."

Note finale
4/5
(très cool)

lundi 19 mars 2018

Pays provisoire, Fanny Tonnelier

Une fois n'est pas coutume, Pays provisoire est de nouveau un premier roman de ce début d'année 2018, proposé par le cercle des 68 premières fois. L'auteur, Fanny Tonnelier, vit près d'Angers, et c'est à peu près tout ce que l'internet veut bien me dire d'elle !


Libres pensées...

Amélie Servoz a quitté sa Savoie natale pour reprendre la boutique de mode établie par une Française à Saint-Pétersbourg en 1910. Sept ans plus tard, alors que les Bolcheviks sont sur le point de renverser le Tsar, elle quitte la ville et décide de rentrer en France, alors que l'Europe est déchirée par la guerre. Le trajet s'annonce un long périple.

Pays provisoire est un premier roman intéressant, qui présente de nombreux atouts : le cadre choisi, la première guerre mondiale depuis Saint-Pétersbourg, est relativement original, et le voyage d'Amélie permet de maintenir ce regard inhabituel sur les événements de 1917, en Europe comme en Russie.

Par ailleurs, le métier d'Amélie, qui est modiste et confectionne des chapeaux, apporte une dimension supplémentaire en nous plongeant dans l'univers des tissus, des accessoires, leur pénurie, le monde de la haute société de l'époque se fournissant auprès de boutiques artisanales. On ressent le plaisir qu'a pris l'auteur à s'immerger dans cet univers, et l'on se plaît à se perdre à son tour parmi les créations d'Amélie, tout comme, par la suite, on s'éreinte à ses côtés pour tâcher de retrouver une place en France, alors que la guerre gronde et que les boutiques n'embauchent pas.

Enfin, dernier point important, il émane du texte une bienveillance, une énergie attachée au personnage d'Amélie, qui le dépasse pourtant, et propose cette étonnante expérience, consistant à porter un oeil candide, plein d'espoir, sur ce qu'il se passe alors, et à tirer le positif de toute épreuve. En effet, si la guerre est une sordide toile de fond, Amélie n'en perd pas moins de vue son objectif, qui est de rejoindre sa famille, de poursuivre sa carrière dans la mode, et dont les sentiments pour Friedrich, rencontré lors de son voyage, ne cessent de croître. Les pensées qui l'habitent sont parfois empreintes de naïveté, ce qui la rend attachante, mais peut aussi créer un décalage par rapport à ce que l'on sait et que l'on a lu de cette période. Même les épisodes douloureux, durant lesquels Amélie perd un ami par exemple, se traduisent en réactions ponctuelles, qui n'entament pas la joie de vivre et l'optimisme d'Amélie.

A cet égard, j'ai donc parfois eu l'impression que la protagoniste traversait l'Europe comme son époque sans véritablement prendre la mesure de ce qu'il se passe autour d'elle ; il faut dire qu'à l'exception de cet ami perdu, elle se retrouve, ainsi que son entourage, relativement épargnée par la guerre, le point culminant étant l'arrivée de Friedrich en France qui débarque, pourrait-on dire, la fleur à la bouche, alors que les risques encourus pour venir sont immenses.

Pays provisoire est donc un très joli roman, qui m'a cependant donné l'impression d'une bluette au coeur d'une guerre très meurtrière, conduisant à faire se côtoyer l'horreur et la légèreté, une combinaison pas toujours maîtrisée avec adresse, cependant le travail de documentation sur le milieu de la mode et la confection des chapeaux récompense largement la lecture ! 

Pour vous si...
  • Vous êtes un adorateur de la mode à la française ;
  • Vous voyez le verre à moitié plein.

Morceau choisi

"Le régiment de Nicolas partit parmi les premiers en Prusse orientale. Quand elle apprit que des milliers de soldats avaient été tués, ou étaient portés disparus, elle éprouva de la colère contre tous ces hommes politiques qui faisaient la guerre dans des fauteuils et envoyaient les soldats à la boucherie."

Note finale
3/5
(cool)