vendredi 10 novembre 2017

Neverland, Timothée de Fombelle

Un premier roman aux accents merveilleux, voilà le remède parfait à l'hiver qui s'installe...


Libres pensées...

L'auteur revisite son enfance, et à travers elle, toutes les enfances, ce monde à la fois à portée de main et soudain inaccessible, laissant une profonde empreinte en chacun.
Il se rappelle les sensations, les couleurs, les odeurs, la matière, les jeux, les histoires dont il a peuplé le monde, le modelant à sa façon, échappant à celui, mélancolique, des adultes.

Avec beaucoup de poésie, Timothée de Fombelle nous entraîne à rebours, vers un lieu oublié qui ne nous a pourtant jamais quitté.
Faisant jaillir ses souvenirs, il exhume les nôtres, nous extorque des sourires à foison, dit des choses infiniment simples, et si difficiles à exprimer, de par les connotations qu'elles transportent, ce qu'elles incarnent et qui les dépassent.

Le titre du roman, bien sûr, nous fait penser au pays imaginaire, à Peter Pan, aux enfants perdus, et le livre tient cette promesse en nous offrant un voyage dans la mémoire, qui nous rend à l'essentiel, à la légèreté.

On lit Neverland pour sa langue douce et incarnée, pour la chaleur que la lecture nous procure, le frisson du souvenir lointain, la tendresse qu'il nous inspire ; on lit Neverland pour s'extraire de la morne routine qui fait parfois nos journées, pour se draper d'amour et de joie d'être au monde, pour redécouvrir la curiosité, l'émerveillement de ce qui nous entoure. On lit Neverland pour partir à la rencontre de l'enfant en soi, bâtir un pont entre celui d'antan et ce qu'il en reste aujourd'hui, et pour se dire que la solitude peut être conjurée, parce qu'il est des histoires que nous partageons avec beaucoup d'autres. 

Pour vous si...
  • Vous avez besoin de prendre soin de vous.
  • Vous cherchez un roman à lire au chaud, lové-e dans votre canapé, avec un thé brûlant.

Morceaux choisis

"J'ai frôlé souvent la lisière, comme tous les enfants, avec la vue dérobée sur le pays adulte - j'ai vu par exemple ma mère pleurer sur un pont de pierre dans les bras de ma grand-mère. Elles ne m'ont pas vu, j'étais caché au bord de la rivière - mais j'ai toujours pu me retourner en me frottant les yeux, replonger dans le maquis de l'imaginaire, rêver, laisser croire que je ne savais rien, chasser les étourneaux au lance-pierre, construire des machines, marcher sur cette couche fine de glace qui ne supporte que le poids des petits êtres.
Je sais que pour une seule enfance intacte, un jardin suspendu comme le mien, il y en a des dizaines qui tombent en éboulis vers la plaine ou sont mangés par le désert. Je regarde passer ces jardins assiégés, dévastés, qui promènent leurs yeux grands ouverts."

"L'enfant est une île. Il ne sait et ne possède rien. Il devine des forces immenses sous les bandelettes qui serrent son corps. Pour lui, le lendemain n'existe pas. Le passé a déjà disparu. L'enfant commence par être cet instant suspendu, désarmé, qui jaillit comme un bouchon au milieu de la mer et regarde autour de lui.
Et quand il sera ivre d'avoir senti, quand il aura l'intérieur tapissé de ce qui l'entoure, il se mettra à imaginer.
Il découvrira cette énergie renouvelable à l'infini : l'imaginaire. Le premier mouvement qui le pousse dehors. Il jettera dans ce courant les objets inanimés qui l'entourent, le cerf-volant, la petite hélice ou la poignée de cendres. Il inventera. Il complètera de l'intérieur ce qu'il voit dehors. Il finira le monde. Il fera des histoires.
Mais au début, il n'y a que la sensation. Le monde vient cogner contre lui et l'enfant le laisse entrer."

"L'été durait des vies entières. Une explosion de liberté. Un grand feu dans lequel on jetait les autres saisons pour voir ce qu'il en resterait. Et tout se consumait."

Note finale
4/5
(très beau)

jeudi 9 novembre 2017

Légende d'un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant

Gaëlle Nohant est écrivain, elle a déjà quelques romans à son actif, et un essai sur le rugby club toulonnais entre 1908 et 2008 (pas banal). Son dernier roman, Légende d'un dormeur éveillé, a agité la blogosphère qui l'a largement relayé. Il faut dire que le sujet n'est autre que la vie du poète Robert Desnos, ce qui a de quoi donner envie...


Libres pensées...

L'auteur retrace l'histoire de Desnos, en particulier à partir des années 1920 et de son intronisation auprès du mouvement naissant du surréalisme auquel il participe, jusqu'à sa mort en 1945. Avant sa déportation, le récit aborde sa vie parisienne, son rôle aux côtés des surréalistes, sa rupture avec Breton et la stigmatisation dont il est frappé par la suite, ses accomplissements professionnels et littéraires, ses amitiés et ses amours, partagés entre Yvonne et Youki.
A partir de sa déportation au camp de Buchenwald en février 1944, la narration se centre sur Youki, qui attend son retour et ne reçoit que de rares lettres de Robert.
Le texte est parsemé d'extraits de l'oeuvre de Desnos, qui viennent comme ponctuer les différents épisodes de sa vie qui sont relatés.

Le lecteur sera rapidement impressionné par les recherches, la documentation qui ont dû être nécessaires à l'auteur pour nous livrer un tel tableau de l'époque traversée par Desnos. Ce travail approfondi donne corps aux personnages, dont les noms ne sont, pour beaucoup, pas inconnus, et qui s'animent sous la plume de Gaëlle Nohant.

L'idée consistant à intégrer des extraits de poèmes est magistrale : lorsque l'on est lecteur, il est facile de prêter une intention à un auteur dont on ne lirait que le poème, sans en savoir plus sur le contexte dans lequel il a été écrit, ce que l'auteur avait en tête, qui étaient ceux qui ont pu le lui inspirer... Nous sommes prompts à faire preuve d'imagination pour combler les vides, bien souvent sur la base de notre propre expérience, dès lors que le poème a pu avoir une résonnance particulière avec certains bouts de notre vie. Restituer un cadre, un échange, une altercation, un état d'âme, apporte au poème une profondeur nouvelle, qui coupe le lecteur d'une partie de son imagination en imposant un environnement, mais permet d'appréhender plus intimement l'auteur. J'ignore comment l'auteur a procédé en cela, si elle a effectivement travaillé rigoureusement pour lier les poèmes au contexte qui était le leur, quoi qu'il en soit, le résultat donne ce sentiment, et je suis persuadée que cette "innovation" littéraire, qui réclame un travail minutieux, sera très appréciée du lectorat.

En matière d'innovations littéraires, d'ailleurs, il est intéressant de découvrir quels sont, à l'époque, les enjeux posés par le surréalisme, et par l'approche relativement stricte (d'aucuns pourraient dire sectaire) de Breton, qui n'hésite pas à répudier certains de ses "camarades" lorsqu'il estime qu'ils s'éloignent de l'essence du surréalisme, dont il juge être le dépositaire et l'ardent défenseur. Ainsi, il reproche à Desnos comme à d'autres de ne pas s'engager en faveur du communisme, et Desnos, qui semblait tenir à une certaine neutralité, se retrouve dans une situation où politique et littérature sont, de facto, étroitement imbriquées.

Si je devais apporter un bémol à mon appréciation de l'oeuvre, je parlerais de son caractère assez peu égal : la première partie, qui évoque surtout les amours éconduits de Robert, depuis sa passion pour Yvonne à celle pour Youki qui, longtemps, n'aboutit pas, m'a paru longue et parfois répétitive. Pour tout dire, il a fallu 250 pages pour que le récit m'absorbe enfin, et ce en dépit de l'écriture travaillée et de la dimension documentaire du texte.

C'est, finalement, la dernière partie qui a achevé de me convaincre, celle relatée depuis le point de vue de Youki, qui est pleine d'émotion, sans pour autant verser dans le mélodramatique, et se décline avec beaucoup de dignité et de finesse.

 Légende d'un dormeur éveillé est donc un roman très riche, qui présente le mérite de mettre en lumière un grand poète, et démontre le talent d'un auteur (une autrice?) ambitieux-se.

Pour vous si...
  • Vous connaissez mal Desnos.
  • Vous vous demandez à quoi ressemblait l'ambiance des années 20/30 à Paris, en particulier dans le cercle surréaliste, qui a inventé tellement de jeux trop cools. 

Morceaux choisis

"Un peu plus tard, il s'arrête dans un taxiphone pour appeler Yvonne, et c'est en cherchant le numéro de l'hôtel Miramar qu'il réalise qu'il ne pourra plus jamais lui parler. Il chancelle et fait quelques pas sur le trottoir en direction de la Coupole, où Yvonne lui laissait des messages de sa graphie d'opiomane. Il entre et s'approche du bar, où Cocteau est seul au comptoir, avec sur le visage une ombre qui trahit qu'il sait.
_Et bien nous voilà orphelins, déclare Cocteau d'une voix brisée."

"Aragon a choisi le parti d'André Breton. [...] Entre autres insultes choisies il le traite de nullité, de cafouilleur lyrique, de matérialiste idéaliste. Comme ces mots blessent Robert, raillant cette voix intérieure qui est ce qu'il a de plus cher ! Il pense à ces traîtres à l'amitié, à ces faux frères qui s'arrogent le droit de décider qui est surréaliste et qui ne l'est pas, prétendent avoir inventé l'automatisme et la poudre, coulent dans le marbre ce qui doit s'envoler avec la poussière, danser dans la flamme."

"_Quels sauvages peuvent assassiner un poète ? interroge Robert.
_Ceux qui ont déclaré la guerre à l'intelligence et dont le cri de ralliement est "Viva la muerte", Robert."

Note finale
4/5
(très cool)

mercredi 8 novembre 2017

Imago, Cyril Dion

Premier roman très relayé dans le cadre de la rentrée littéraire, Imago est signé Cyril Dion, artiste engagé et auteur du documentaire Demain, qui a rencontré un immense succès.


Libres pensées...

Nadr et Khalil sont frères, et palestiniens. Nadr est aussi doux et réfléchi que son frère et en colère et belliqueux. Aussi, lorsque Khalil part pour Paris afin de commettre un attentat, Nadr part à son tour, espérant le rattraper et l'empêcher d'agir.
En France, se trouvent Amandine, qui a jadis aimé un homme qui lui a arraché leur enfant, et Fernando, son premier né, devenu un homme qui travaille pour une institution internationale vouée à procurer des fonds aux pays en voie de développement.

Imago est un roman à lire, indubitablement.
En tout premier lieu, l'écriture vaut le détour, et mérite que l'on s'y arrête : poétique, elle est pleine de résonnances, d'échos, sur un sujet particulièrement grave et douloureux.

Ensuite, je trouve personnellement que la démarche de Cyril Dion mérite également que l'on s'y attarde, parce que le conflit israélo-palestinien n'est guère un sujet de prédilection pour un premier roman. Ce sujet n'est pas absent de la littérature, bien sûr, mais on peut dire qu'il est "casse-gueule", ce pourquoi je suspecte que si peu d'auteurs choisissent de s'y frotter.

Cyril Dion aborde la question notamment depuis le point de vue palestinien de Khalil et Nadr, qui n'ont d'ailleurs pas la même vision du conflit entre eux, mais aussi depuis d'autres points de vue (à cet égard, le personnage de Fernando Clerc contribue à étoffer le récit).
Il mêle d'autres thématiques au récit, à travers l'enlèvement de l'enfant d'Amandine, ses vaines recherches pour le retrouver, et les questions identitaires abordées par Khalil et surtout Nadr. La relation entre Amandine et Fernando ne manque pas d'intérêt non plus, bien qu'elle s'éloigne quelque peu du coeur de l'intrigue.

J'ai apprécié la fin du roman (j'y suis toujours très attentive), parce qu'elle ne verse pas dans la facilité romanesque, et ne cède pas à la dictature du lecteur heureux, friand de feel good litterature. Et oui, certaines histoires finissent mal. Et ce sont le plus souvent les plus réalistes.

Néanmoins, j'ai conçu des réserves concernant le choix narratif de l'auteur, en particulier autour des personnalités des protagonistes. Des deux frères, il apparaît rapidement que celui qui projette d'organiser un attentat est palestinien "pure souche", et que celui qui est le plus pacifiste, qui a pourtant reçu la même éducation et a la même vie que son frère, est celui qui est d'ascendance française par l'un de ses parents. Je ne pense pas que l'auteur ait vu à mal dans cette répartition des rôles, mais cela interpelle inévitablement, et je pense que cela peut être dérangeant.

Si l'on dépasse ce point, il m'est difficile d'évaluer la crédibilité du périple de Nadr (est-ce si facile de rejoindre la France depuis la Palestine par le biais des différentes escales décrites, sans le soutien d'une organisation puissante ? Je n'en ai pas la moindre idée...), mais j'ai en revanche été sensible à la volonté de l'auteur de restituer des postures différentes de la part de personnages qui ont connu les mêmes affres liées au conflit israélo-palestinien (que l'on ne peut guère se figurer, en dépit de toute la littérature et de tous les documentaires que l'on pourra consulter à ce sujet).

A lire, donc ! 

Pour vous si...
  • Vous appréciez les romans qui se penchent sur le monde contemporain.

Morceaux choisis

"_Ici, nous ne recevons pas de bombes, nos maisons ne sont pas détruites. Nous pouvons circuler à peu près librement. Du moins les hommes le peuvent. Mais nous ne sommes pas libres. Du temps de Moubarak, la police politique ramassait les opposants, les torturait, violait leurs femmes sous leurs yeux, la moitié du peuple était maintenue dans la misère. Aujourd'hui, ce sont les militaires qui assassinent leurs adversaires par centaines, nous devons nous cacher, taire nos voix à nouveau.
_Je sais tout ça.
_Et tu sais aussi ce que c'est qu'être une femme ? Puisque tu sais tout. Te couvrir pour sortir, te tenir sur tes gardes dès qu'un homme est dans les parages, supporter leurs regards sur toi, obéir à leurs ordres, ne pas pouvoir choisir où tu vas, ce que tu fais. Tout ça tu connais...
Nadr restait silencieux.
_Crois-tu qu'une femme de chez toi pourrait se trouver où tu es à présent ? Qu'elle aurait pu s'enfuir de son pays sans se faire frapper, violer ou pire si on l'avait attrapée ? Chacun d'entre nous vit avec sa propre prison, plus ou moins large. Et fait ce qu'il peut pour en sortir..."

"Tu fais partie de ce monde que je ne comprends pas, qui ne semble se soucier que de jouir. Parmi eux je suis une bête, une anomalie. Ma couleur les dérange, mon odeur les dérange, mes yeux sur leurs femmes, mes pieds sur leurs trottoirs. Leur regard ne ment pas, ils sont comme les Israéliens qui voulaient me jeter à la mer. Je n'ai pas d'espoir de te trouver et pourtant, sur chaque visage de femme, je t'espère. Mère."

Note finale
3/5
(cool)

mardi 7 novembre 2017

Ces rêves qu'on piétine, Sébastien Spitzer

Premier roman largement plébiscité par le cercle des 68 premières fois, Ces rêves qu'on piétine est un roman que j'avais grand hâte de découvrir... L'auteur, Sébastien Spitzer, est journaliste. 


Libres pensées...

Sébastien Spitzer romance l'histoire de Madga Goebbels, la femme puissante du IIIe Reich, capable d'influencer jusqu'à Hitler, incarnant l'idéal de la femme aryenne, ivre de pouvoir, et fille naturelle d'un homme juif, Richard Friedländer, persécuté et déporté. Dans son récit, Spitzer imagine la correspondance rédigée par Friedländer à sa fille, transmise de main en main, à la faveur d'une fuite et d'une autre encore, jusqu'à parvenir entre les mains d'une photographe américaine lors de la Libération. En parallèle, l'ascension et le règne de Madga sont racontés, ainsi que sa fin, lui donnant la figure d'une Médée des temps modernes.

Ces rêves qu'on piétine m'a tout d'abord marquée par sa densité : on suit trois intrigues en parallèle, la première centrée sur Magda, la deuxième constituée par les lettres de Friedländer, et la troisième suivant les personnages qui récupèrent cette correspondance et la transportent, Judah tout d'abord, puis Ava, et enfin la photographe. Mais cette correspondance porte aussi la trace d'autres porteurs, des bouts de leur propre histoire.

Cela m'a conduit à suspecter que l'auteur avait voulu "trop bien faire", et avait pour cela construit une trame très consistante, possiblement étouffante pour certains lecteurs. De fait, j'ai ressenti à plusieurs reprises l'impression qu'il avait voulu traiter trop de sujets dans le magma de la période choisie, et que cela desservait la clarté de son propos.
Néanmoins, en réfléchissant à ce sujet, il m'est apparu que les personnages créés (notamment les personnages en fuite, comme Judah ou Ava) avaient un véritable rôle romanesque, dans la mesure où leur existence dans la fiction était nécessaire pour justifier du fait que la correspondance de Friedländer ne soit pas perdue. Si le personnage d'Ava m'a fait penser, de par la thématique sous-tendue, aux accouchements dans les camps et donc au roman de Valentine Goby, Kinderzimmer, Spitzer prend ses distances par rapport à ce sujet, et se contente de l'effleurer au passage, ce qui est suffisant. Par ailleurs, cette part de l'intrigue consacrée à certains sévices vécus par les Juifs vient enrichir le témoignage de Friedländer, et constitue une charge supplémentaire contre Magda.

Magda, quant à elle, n'est bien évidemment pas abordée avec bienveillance. Dès le début de l'intrigue, elle apparaît comme une femme opportuniste, calculatrice, ingrate et dangereuse, prête à tout pour accéder au statut qu'elle brigue, à la place qu'elle estime lui revenir, et cette logique transparaît dans le roman comme son seul moteur. Il y a bien l'amour pour son aîné Harald qui rappelle la mère en elle, mais la femme matricide n'est pas vraiment une femme ou un être humain, dans ses actes et ce qu'elle donne à voir. Paradoxalement, ce sont les lettres de son père qui contribuent le plus à lui rendre figure humaine, de par l'attachement qu'elle lui inspire, alors même qu'elle le laisse en proie à un funeste sort.

Pour conclure, ce premier roman est ambitieux, très riche, et très intéressant (le personnage de Magda Goebbels se prête extrêmement bien à l'exercice romanesque mené par Sébastien Spitzer), peut-être un peu trop dispersé à mon goût, mais fort bien maîtrisé. Il est très compréhensible qu'il ait déjà su conquérir un large lectorat. 

Pour vous si...
  • Vous ne tenez pas trop à un happy ending ;
  • La figure de Magda Goebbels ne vous laisse pas indifférent.

Morceaux choisis

"Madga avait bien observé cet homme. Elle l'avait même envisagé. Pas lui. Mais ce qu'il incarnait. Celui qui restait droit quand les autres le buvaient. Celui qui les faisait crier. Sa place à elle était là-haut. Au-dessus. Elle méritait l'estrade, la droite du chef. Elle aimait qu'on la regarde. Bientôt ce serait son tour... Qu'il était laid, sans foule. Mais il y avait la foule."

"La dernière chose que nous possédons, c'est notre histoire. Il y a deux mille ans, nous avons dû quitter notre terre, notre Jérusalem, nos temples, nos rois et nos armées. Nous avons été riches, pauvres, puissants, chassés, recherchés, pourchassés. Nous avons construit des temples en bois, en pierre. Ils ont été brûlés. Nous en avvons construit d'autres. Vous les avez fait fermer. Mais notre histoire, personne ne nous la volera. Elle est inaliénable. On essaiera de nous tuer, jusqu'au dernier. On essaiera de trahir, de falsifier, d'effacer... Mais il y aura toujours un scribe pour recopier, un homme pour lire, un écrit quelque part. Vous êtes l'incarnation de notre pire ennemi : l'oubli. L'effacement par le feu. La mort programmée. Vous êtes la négation de ce qui a été par le verbe et par le ventre. Mais vous ne volerez pas notre histoire."

"Mais qui est cette Magda, cette femme puissante, cette Allemande au bras long ? Les dessinateurs de la presse anglo-saxonne ont croqué sans égard les plus grandes figures de cette clique. Un peintre raté. Un éleveur de poulets en faillite. Un éclopé en mal de reconnaissance. Et une première dame pondeuse. Pleine d'enfants. Femme du nabot boîteux. Est-ce vraiment d'elle qu'il s'agit ?"


Note finale
4/5
(très bon)

lundi 6 novembre 2017

Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel

C'est l'un des livres phares de la rentrée littéraire, présent parmi les finalistes du Goncourt et du prix Médicis. L'occasion idéale de découvrir l'écriture de Yannick Haenel ! 


Libres pensées...

Le narrateur vient d'écrire un scénario ésotérique au sujet de Melville, cherchant à appréhender l'intérieur de la tête mystiquement alvéolée d'un auteur qu'il adule. De fil en aiguille, il parvient à rencontrer le réalisateur Michael Cimino à New York, auquel il rêve de soumettre son scénario pour une adaptation cinématographique qui serait intitulée "The Great Melville". Il rend compte de cet échange singulier à celui qui l'a intronisé auprès de Cimino, et passe avec lui une soirée mémorable au Bofinger, tandis que se joignent à eux Isabelle Huppert et une certaine Léna Schneider, aux charmes de laquelle il succombe, et qui le conduit à égarer Sabbat, le chien de son voisin Tot, qu'il garde en son absence.

Au pays des romans suivant une structure convenue voire scolaire, répondant à un schéma conventionnel, Tiens ferme ta couronne fait figure d'exception notable.
C'est une expérience de lecture très particulière que nous propose l'auteur : la trame est imprévisible, les attentes du lecteur sont ballotées, on ne voit guère où l'auteur veut en venir, et il souvent malaisé d'appréhender la part du réel dans le récit - j'ai douté plus d'une fois, suspectant les effets hallucinatoires d'une drogue sur le narrateur, tant les événements rapportés semblent parfois incongrus.
Et c'est précisément ce qui fait le charme du livre. Yannick Haenel nous entraîne dans les tribulations détonnantes et dépaysantes d'un narrateur déjanté, souvent perdu dans d'interminables réflexions, alors que le quotidien et ses détails pratiques lui échappent.

Bien sûr, l'audace de l'auteur est délectable : faire de Michael Cimino et d'Isabelle Huppert des personnages de roman est osé, et je ne parle même pas du maître d'hôtel qu'il trouve être le sosie d'Emmanuel Macron, et qu'il nomme ainsi sans scrupule.

Le roman présente en outre le grand intérêt de mêler des réflexions d'ordre philosophique, sur l'écrivain et sa solitude par exemple ou sur l'oeuvre de Melville, et des scènes qui tiennent du vaudeville (le chien perdu, les moustachus qui s'invitent chez le narrateur alors qu'il visionne Apocalypse Now...).
Cette fantaisie, cette densité de matière et cette difficulté à saisir d'un regard les tenants et les aboutissants de l'intrigue m'ont fait penser aux films de David Lynch, et m'ont tenue en haleine pendant toute la lecture.
Je m'étais figurée une issue différente, et pensais notamment à des révélations concernant le personnage de Tot qui ne sont pas venues, mais cela n'a pas nui autre mesure à mon appréciation du roman.

J'ai donc pris grand plaisir à lire Tiens ferme ta couronne, qui sort des sentiers battus et ne ressemble à aucun autre livre. Il me reste donc à explorer davantage l'oeuvre de Yannick Haenel, que j'espère aussi démente et colorée.

Pour vous si...
  • Vous pensez que l'on ne parle pas assez de l'intérieur mystiquement alvéolé de nos têtes ;
  • Vous vous laisseriez séduire par une épopée loufoque et grandiose à la fois.

Morceaux choisis

"J'étais fou peut-être, mais j'avais écrit ce scénario pour faire entendre ce qui habite la solitude d'un écrivain ; je savais bien qu'une telle chose échappe à la représentation : personne n'est capablle de témoigner pour la pensée de quelqu'un d'autre parce que la pensée existe précisément hors témoin ; pourtant c'est ce que j'avais tenté de faire entendre dans mon scénario : la pensée de Melville - la population de ses pensées."

"Un écrivain, me disais-je, disais-je à mes amis, [...] est quelqu'un dont la solitude manifeste un rapport avec la vérité et qui s'y voue à chaque instant, même si cet instant relève de la légère tribulation, même si cette vérité lui échappe et lui paraît obscure, voire démente ; un écrivain est quelqu'un qui, même s'il existe à peine aux yeux du monde, sait entendre au coeur de celui-ci la beauté en même temps que le crime, et qui porte en lui, avec humour ou désolation, à travers les pensées les plus révolutionnaires ou les plus dépressives, un certain destin de l'être."

"Les étoiles ne meurent pas, elles déchirent la gorge des humains qui admirent le soleil. Il faudrait enfoncer un couteau dans la matière des journées, trancher le gras, y découper ce qui seul vous éblouit ; a-t-on besoin d'autre chose que de vertige?"

"Un roman, me disais-je : je vais écrire un roman. Après tout, n'avais-je pas vécu ces derniers mois de véritables aventures ? Pointel avait raison : la mort de Cimino rendait cette idée nécessaire ; mais en le rencontrant, j'avais rencontré aussi mille autres choses qui s'étaient mises à flamboyer dans ma vie. Je devais raconter ça : ce flamboiement."


Note finale
4/5
(très cool)

vendredi 3 novembre 2017

Dimitri Chostakovitch, Krzysztof Meyer

Petite pause dans la fiction, avec cette biographie d'un monstre sacré du XXe siècle, dont on connaît tous la valse n°2, mais si mais si, voyez donc


Libres pensées...

La biographie est découpée en tranches de la vie de Chostakovitch (par exemple : 1953-1956). L'approche est chronologique, et se distingue par la richesse des éléments restitués.

En effet, le biographie prend le temps de décrire le contexte dans lequel évolue Chostakovitch, la relation entre le régime soviétique et les artistes, qui occupe une place centrale dans la compréhension du parcours de Chostakovitch et de certains de ses pairs, frappés eux aussi de censure, de désaveu, à certains moments de leur vie.

Le texte aborde notamment la création des différentes symphonies du compositeur, en propose tantôt une analyse, et évoque également la réception par le public, ce qui lui apporte de la profondeur (bien que l'on puisse voir là, bien entendu, des partis pris de l'auteur avec lesquels on peut être en désaccord de par ses propres goûts) et témoigne de la passion qui anime l'auteur pour l'oeuvre de Chostakovitch.

Car Meyer nous raconte l'immense artiste, ses démêlés avec Staline, avec le régime qui l'accuse, ainsi que d'autres, de s'adonner au formalisme, de flirter avec l'atonalité, qui constitue une dérive dégénérée, et n'est pas digne du peuple soviétique. Il est intéressant de noter, bien évidemment, que c'est la notion de peuple qui est systématiquement brandie par le régime pour accabler les artistes : il faut que la musique soit destinée au peuple, qu'elle soit pour cela accessible, tonale, qu'elle se fonde dans un moule relativement classique. A cet égard, la posture de Chostakovitch est ambiguë : il ne se dresse jamais complètement contre le régime, même lorsqu'il prend part à des interviews à l'étranger, il appuie le bien-fondé des reproches qui lui sont adressés, déclare publiquement que le régime est juste de le villipender, car son souci est avant tout de contenter le peuple.

Mais Meyer cherche également l'homme à travers son étude : qui était Chostakovitch ? Pour répondre à cette question, il se plonge dans sa correspondance, dans les relations avec ses différentes femmes, avec son fils Maxim, avec les autres artistes soviétiques (sa rencontre avec Stravinski est hilarante) et avec son public également, s'appuyant en cela sur ses propres rencontres avec lui, à l'occasion desquelles l'homme s'est montré parfois étrange, froid, alors qu'ils ont entretenus pendant des années une relation épistolaire plutôt chaleureuse.

La biographie de Krzysztof m'a donc paru très étoffée, érudite (l'analyse musicale m'a parfois échappée, je le confesse...), et riche de par la volonté de l'auteur d'appréhender les différents visages de Chostakovitch, faisant l'artiste comme l'homme.

Pour vous si...
  • Vous ne pouvez pas non plus supporter Puccini
  • Vous n'êtes qu'admiration et amour pour celui qui a su composer de brillantes symphonies, ET écrire en une demi-heure une variation fantaisiste de Tea for two

Morceaux choisis

"Siloti resta silencieux un moment puis il dit à ma mère : "Ce petit ne fera pas carrière. Il n'a aucun don pour la musique. Mais s'il en a envie, eh bien... qu'il apprenne." " (l'expression "L'instinct solide de Siloti" mériterait de passer à la postérité, tout comme "l'instinct solide de Wilhelm II", qui croyait dans l'avenir du cheval comme moyen de transport)

"Il avait pour ambition de créer un langage musical original, contemporain, et de s'essayer à une grande forme, un opéra si possible. [...] Il rêvait d'écrire un opéra sur un thème contemporain, qui s'inspirerait de l'ouvrage d'un jeune poète actuel."

"Et lorsqu'on lui demanda laquelle de ses oeuvres lui apportait le plus de satisfaction, il répondit : "Si ma musique me satisfaisait, je cesserais d'être compositeur." "

"Les efforts réitérés de Stravinski pour engager la conversation échouèrent devant les réponses monosyllabiques de Chostakovitch, qui refusait ostensiblement tout échange. Selon toute apparence, leurs relations étaient condamnées à en rester là lorsque Stravinski demanda soudain : "Aimez-vous Puccini?" Chostakovitch s'écria : "Je ne peux pas le supporter, je ne peux pas le supporter !" - et Stravinski donna cours à sa joie. C'est ainsi que le dialogue se noua enfin."

Note finale
4/5
(excellent)

jeudi 2 novembre 2017

Elephant, Martin Suter

Martin Suter, encore un grand que je n'ai jamais lu... Il faut dire que le monsieur est suisse, mais bon, je pourrais faire un effort tout de même. J'en étais à peu près à ce point-là de mon raisonnement quand je suis tombée sur Elephant


Libres pensées...

Un sans-abri découvre, dans une grotte en Suisse, un éléphant nain rose et luminescent. Il se prend rapidement d'affection pour l'animal, et décide de le protéger. Car il s'avère rapidement que des inconnus sont sur ses traces. Ces inconnus sont en réalité des scientifiques, un en particulier, le docteur Roux, qui, fort d'hypothèses sur la manipulation génétique, a mené une expérience d'insémination artificielle d'un embryon génétiquement modifié sur une éléphante, dans l'espoir d'obtenir ainsi une reconnaissance professionnelle internationale. C'était sans compter sur Kaung, un Birman persuadé que le petit éléphant rose est sacré, et qu'il ne doit pas tomber entre les mains de Roux.

Elephant est un drôle de livre, comme le laisse entendre son synopsis. On ne demandait rien de spécial, et voilà que l'on se retrouve embarqué dans le monde merveilleux des modifications génétiques, de l'insémination animale, du cirque, et des méchants docteurs qui cherchent à tout prix à attirer l'attention.

On s'interroge inévitablement sur les symboles, les significations possibles à cet éléphant rose, spécifiquement choisi par l'auteur, et l'on peut penser en premier lieu, en effet, par Ganesha, la divinité hindoue, qui d'ailleurs permet au personnage de Kaung de prendre toute son envergure, et de mettre dans la balance l'importance des croyances, le respect du sacré, et au-delà, le respect de l'animal, qui est relativement malmené par les scientifiques occidentaux obsédés par la recherche scientifique, et surtout, à travers elle, le rayonnement et la reconnaissance qu'ils obtiendront à titre personnel. De ce fait, ils apparaissent (et Roux en particulier) pour le lecteur comme des enfants capricieux en mal d'attention, auxquels on aurait donné des outils et un pouvoir qui les dépassent, et qu'ils ne savent pas utiliser à bon escient.

On réalise donc que le roman peut, ainsi, s'apparenter à un conte pour adultes, de par les enseignements qu'il souligne, et les visions des différents protagonistes qui s'opposent.
A tour de rôle, Barisha/Sabou (= le petit éléphant rose) apparaît comme un enjeu, un investissement, un objet réclamé par son propriétaire, mais aussi un animal, une présence sacrée, voire une divinité.

Le roman est donc à la fois divertissant, actuel, et source de réflexion pour le lecteur, dans la mouvance de ces livres qui interrogent la façon dont les hommes traitent les animaux (je pense bien sûr à Défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message, par exemple, ou récemment au film japonais Okja).

Pour finir, à la base, l'éléphant rose, rappelons-le - parce que c'est Wikipédia qui le dit - est surtout associé aux hallucinations causées par l'abus d'alcool ou de stupéfiants. J'ai donc bien envie de croire que Martin essaie de nous transmettre un message sur les bienfaits de l'écriture à la Bukowski, et en même temps, un témoignage des-dits bienfaits. C'est quand même l'interprétation la plus rock'n'roll, non ?


Pour vous si...
  • Vous êtes intrigué à la perspective d'une histoire d'éléphant rose luminescent
  • Vous ne vous arrêtez jamais sur un chien ou sur un chat, beaucoup trop banal. 

Morceau choisi

"Au bout du compte, Reber sut précisément pourquoi toutes les questions éthiques le laissaient de marbre : il était fou de Barisha.
Non pas en tant que vétérinaire, non pas en tant que spécialiste des éléphants, ni même comme scientifique. Il avait été, dès sa première rencontre avec cette petite créature, enchanté par... sa grâce.
Oui : il était envahi par un sentiment qu'il n'avait jusqu'alors connu qu'une seule fois, et brièvement, au cours des premières semaines qui avaient suivi sa rencontre avec son ex. Au temps où il était amoureux de sa fraîcheur, de sa naïveté, de son corps potelé."

Note finale
3/5
(cool)