mercredi 20 septembre 2017

Ostwald, Thomas Flahaut

Le tout premier roman de la sélection de rentrée des 68 premières fois m'est arrivé, et la saison débute par un livre très attendu, Ostwald de Thomas Flahaut!


Libres pensées...

Dans l'Est de la France, les parents de Noël et Felix se sont séparés lorsque leur père a perdu son emploi, suite à la fermeture de l'usine d'Alstom. Des années plus tard, lorsqu'une défaillance est détectée à Fessenheim, la population est évacuée, abritée dans des camps temporaires, s'organisant comme elle le peut. Noël est parmi eux, il observe ce qui se passe autour de lui, assiste à un drame, s'enfuit avec Felix. Tous deux, ils partent à la recherche de leur père, demeuré à Ostwald, et traversent les paysages alsaciens désertés et comme hallucinés.

Ostwald est un premier roman surprenant, dans lequel on trouve mêlées une dimension sociale évidente, et une dimension presque fantastique, à travers les visions qu'ont les protagonistes d'un environnement qui semblerait presque post-apocalyptique.

Comme je n'ai de cesse de le répéter, vous avez sans doute remarqué mon intérêt pour les auteurs qui s'aventurent dans l'époque actuelle, et n'hésitent pas à écrire sur des événements dont nous sommes contemporains.
Bon point, donc, pour Thomas Flahaut, qui, de surcroît, choisit des protagonistes qui sont habituellement invisibles : cette frange de population qui n'apparaît pas dans la littérature, le cinéma, rarement à la télévision, qui est absente de la scène publique et à laquelle on ne donne pas vraiment la parole. Les salariés installés dans des territoires relativement enclavés (Belfort, bien que l'on puisse bien sûr trouver plus enclavé encore en France), complètement dépendants d'une entreprise qui prend un jour la décision de fermer l'usine / de délocaliser, et qui licencie en masse, avec la conséquence évidente que cela va avoir dans la vie des gens.

Une fois le cadre dressé, l'intrigue se précise avec l'accident de Fessenheim, qui oblige les habitants des alentours à sortir de leur quotidien, à réagir à une situation dangereuse et incertaine.

La relation entre Noël et Felix et entre les deux fils et leur père soutient le récit, tout comme la figure de Marie, ravivée par les souvenirs de Noël au moyen de flashbacks ponctuels, qui hante les pages et le parcours de ce dernier.

J'ai goûté la sensibilité qui se dégage à la fois du style et de la pudeur émanant du récit, qui m'ont donné le sentiment que Ostwald était un premier roman réussi, touchant et perturbant, un peu lunaire aussi, mais c'est ce qui, à mon sens, fait tout son charme.


Pour vous si...
  • Vous vous souvenez du "h" de Alsthom
  • Vous vous délectez de paysages dévastés (petit coquin)

Morceaux choisis

"On disait qu'en enlevant le h de Alsthom, c'était le h de humains qu'ils avaient effacé.
Malgré les semaines de grève, les cortèges traversant la ville, les slogans criés au mégaphone et les trompettes de stade, devenus aussi familiers à la saison que la pluie d'octobre et le sifflement de la bise noire, la production des TGV a bien été arrêtée. Altom est parti. L'usine s'est vidée de ses humains. Mais la ville n'est pas morte.
Il fallait pourtant vivre, et pour Félix et moi grandir, près d'un cadavre sans odeur, le squelette rouille et vert-de-gris de l'usine laissé là, pourrissant lentement au milieu de Belfort, comme un fantôme du passé ou un avant-goût de l'avenir."

"Ils parlent tous les même langage, mêlant à leurs phrases des termes anglais à la signification très vague pour moi. Même Félix qui, après avoir terminé l'université, semble s'être décidé à ne faire que dormir. Tous sont sortis de la vie d'étudiant, se tiennent au bord de l'avenir. Moi, je ne trouve rien à dire, les yeux dans la nuit striée par les flocons de neige qui s'écrasent sans bruit sur les vitres du tramway. Dans quelques années, je serai à leur place. Je vois la catastrophe arriver. Marie nage avec assurance dans un océan où je ne vois que la possibilité de la noyade."

Note finale
3/5
(cool)

mardi 19 septembre 2017

Innocence, Eva Ionesco

Les procès intentés par Eva Ionesco à sa mère entre 2012 et 20015 ainsi que leurs rebondissements ont exposé sur la place publique une relation complexe, et ont posé la question de la licence artistique face au consentement de l'enfant utilisé dans ce cadre. Innocence est le premier roman d'Eva Ionesco, il est autobiographique, et apporte un éclairage un peu différent sur l'histoire de la petite fille d'antan.  


Libres pensées...

Alors que je lisais Innocence, j'ai discuté avec mon entourage du contexte dans lequel je découvrais le livre : le procès Ionesco était encore présent à mon esprit, notamment grâce à la lecture d'Eva il y a deux ans, lors de la parution du roman de Simon Liberati qui avait conduit à un nouveau procès, opposant l'époux d'Eva Ionesco à sa mère, qui ne voyait naturellement pas d'un bon œil l'intérêt de son beau-fils pour le passé d'Eva.
Une réaction a été récurrente, à l'évocation de tout cela : il y en a, du monde, qui s'est fait de l'argent sur le dos de cette femme.
Au moins, cette fois, c'est elle qui tient les rênes.

Je dois confesser que je m'attendais à un roman au style un peu criard, qui essaierait peut-être de poursuivre la confrontation à laquelle les procès ont donné lieu, de répondre à un besoin de faire entendre la voix tue jadis, de réclamer justice - parce qu'il arrive, sans doute, que la décision d'une cour d'appel ne suffise pas à faire la paix avec un tel passé.

J'ai donc été très surprise par ce que j'ai trouvé dans ce premier roman : une voix singulière, directe, un style incisif et oral qui m'a immédiatement immergée dans la jeunesse d'Eva, dans l'atmosphère très particulière qui régnait à l'époque, entre Vincennes, Saint-Mandé et le 12e arrondissement, où Eva a grandi près de sa mère et de sa grand-mère.

La confrontation entre Eva et sa mère constitue la toile de fond du roman, une tension insoluble qui se décline au fil des ans, tout comme l'attente du père, sa recherche désespérée, les tentatives nombreuses d'Eva pour se rapprocher de lui en dépit de la posture réfractaire de sa mère.

La relation entre Eva et Irina est à la fois complexe et dérangeante, car la petite fille semble ressentir une défiance continuelle envers sa mère, qui se transforme par moment en mépris, bien plus souvent en colère, voire en haine, avec ce sentiment de contrainte mêlé de légèreté, derrière certaines attitudes enfantines d'Eva qui se trouve être une enfant très seule, adulte avant l'heure. D'une certaine manière, le récit m'a fait penser à La maladroite, non par son style, mais plutôt par cet attentisme ambiant autour de l'enfant à la merci d'un parent nocif, dangereux.

J'ai été sensible au regard porté par la narratrice, à savoir Eva enfant, sur les événements qui surviennent, un regard farouche et parfois brutal qui ne verse pas dans la niaiserie, biais potentiel évident dès lors qu'un auteur écrit à partir d'un point de vue d'enfant.
Eva est consciente de son impuissance, elle apprend à user du chantage et des maigres armes dont elle dispose, et l'on voit à travers ses yeux un monde injuste, égoïste, frivole, incarné par des personnages aussi colorés qu'instables, auprès desquels elle fait facilement figure d'adulte.

Le parti pris à travers le choix narratif est évident, car Eva n'est pas tendre envers sa mère, de même que la figure du père semble idéalisée. Cependant, ce n'est pas ici le fait divers qui m'intéresse, pas le récit factuel d'une enfance abîmée, mais l'objet littéraire que tire l'auteur d'une expérience personnelle, la vérité et l'émotion qui en émanent.
Et, à cet égard, Innocence est un roman très réussi, qui évite les écueils du sensationnalisme et de l'écriture fade. Je lui ai trouvé au contraire beaucoup de cachet, et le recommande pour cela à tous les lecteurs qui seront sensibles à l'entreprise littéraire plus qu'à la tentation voyeuriste qu'offre sa lecture. 

Pour vous si...
  • Vous êtes un nostalgique de l'est parisien des années 70 ;
  • Vous appréciez une écriture vivante, orale ;
  • Vous êtes prêt à aborder le roman sans les préjugés qui accompagnent "l'affaire Ionesco".

Morceaux choisis

"_Regarde-moi oui sois très séductrice, Bibou à mort oui comme ça...
Elle a fait une petite tête, la bouche en cul de poule, les yeux renversés. On aurait dit un mime. J'avais l'impression d'avoir affaire à une inconnue.
_J'ai vu une robe à traîne, belle, toute brillante, je vais te l'acheter si tu es gentille.
J'ai imaginé une traînée de lumières électriques dans la nuit noire.
Elle m'a prise en photo, j'avais une crampe, j'ai changé de position.
J'ai fait plusieurs poses et chaque fois, j'étais séductrice."

"Ma mère allait montrer "mon sexe proéminent", "ma fleur venimeuse", "ma petite tirelire", bref, des parties tout à fait intimes de mon corps en évolution à des inconnus. Elle venait de décider ça avec Pinsson. Sans doute jugeait-elle que j'étais trop jeune et innocente pour émettre un avis qui puisse être considéré, c'était une manière de me préserver. De préserver ma joyeuse innocence."

"A mesure que je recherche mon père cela me semble de plus en plus clair, les femmes ont souvent besoin de retrouver leur innocence perdue et ce palais qui était cet été-là un refuge leur permettait d'accéder à une nouvelle jeunesse, une autre vie."


Note finale
4/5
(excellent)

lundi 18 septembre 2017

Histoire d'une mère, Amanda Prowse

Quand on tombe par hasard sur un roman dont on n'avait jamais entendu parler, et qu'il vous met une claque (pas littéralement, sinon ma journée serait vraiment moisie, et mon avenir s'annoncerait sous de sombres auspices, parce que je ne suis pas sûre de vouloir vivre dans un monde où les livres sont physiquement violents)...


Libres pensées...

Jessica est une épouse comblée, heureuse aux côtés de Matt, un jeune et brillant avocat qui l’aime passionnément, et voit en elle davantage qu’une compagne, la mère de ses futurs enfants. Aussi, lorsque Jess tombe enceinte, le bonheur de Matt est manifeste. Pourtant, le sien est moins évident : rapidement, la grossesse s’avère difficile, et la naissance de Lilly conforte le malaise de Jess, qui ne ressent pas d’attachement pour sa petite fille et est assaillie d’idées noires. Autour d’elle, son entourage n’a de cesse de souligner sa situation idéale et son bonheur indiscutable, ignorant les difficultés que traverse Jess.

Histoire d’une mère est un récit dérangeant, qui bouscule son lecteur en créant une proximité avec un personnage d’anti-héros par excellence, la mère matricide. La rupture est brutale, entre l’idylle heureuse vécue par les deux protagonistes avant qu’ils n’aient un enfant, et le quotidien de Jessica une fois enceinte, puis maman. L’auteur aborde un sujet grave, la dépression d’une jeune femme qui ne parvient pas à établir un lien émotionnel avec son bébé, et la culpabilité qui la ronge, encouragée par un entourage qui ne comprend pas ce qui lui arrive. La solitude et les émotions paradoxales sont habilement retranscrites, et le récit est suffisamment bien mené pour que le lecteur ne soit pas dans une posture de juge manichéen.

Grâce à une progression maîtrisée, basée sur l’alternance entre le récit suivant les événements chronologiques, et les extraits d’un journal rédigé dans un « temps présent » par Jessica, et qui fait allusion aux extrémités qu’elle a atteintes, l'auteur crée un effet d'annonce qui est en réalité une tension à laquelle le lecteur est sensible.

En outre, alors que l’on aurait pu être prompt à juger Jess, qui paraît tantôt immature et égoïste, tantôt meurtrie et isolée, le récit tend plutôt à encourager la compréhension, l’empathie, sans pour autant justifier les actes commis par la protagoniste. En effet, le lecteur ne reste pas de marbre face à l'histoire de Jess, qui fait référence à une expérience partagée par beaucoup - le fait de devenir parent -, et en offre une vision moins enchanteresse que ce qui est habituellement transmis dans la littérature, le cinéma, ou tout simplement les mœurs. Il n'était pas évident de livrer ainsi un personnage à la vindicte populaire, car l'on peut poser l'hypothèse qu'une femme ne démontrant pas d'instinct maternel constitue pour certains une aberration de la nature, et c'est pourtant ce qui fait l'intérêt du récit, qui repose sur un parti pris courageux, et nous pousse dans nos retranchements : est-il si naturel que cela d'être une mère ou un père?

A ceux que la question titille, je vous invite à lire le livre d'Amanda Prowse...

Pour vous si...
  • Vous hésitez un peu sur la question des bébés (pour ou contre)
  • Vous cherchez une blague à faire à votre cher et tendre

Morceaux choisis

"Peu importe. Il n'y a qu'une règle : reste allongée sur le dos et pense à la grandeur de l'Angleterre. Ne dis pas un mot, ne bouge pas, et ça devrait être fini avant que tu aies réussi à chanter le deuxième couplet de God save the Queen. Dans ta tête, bien sûr. Pas à haute voix, ça, c'est totalement interdit. Pigé?"

"_On ne peut pas savoir à l'avance combien les enfants changeront notre vie, pas vrai? Je veux dire, on se représente seulement le bon, la joie, le bonheur, mais suppose qu'ils apportent du malheur, de la tristesse, un deuil... C'est un pari, non?
_Oui, sans doute. Mais le jeu en vaut la chandelle, Jess, répondit-il en lui pressant la jambe.
_Oh, oui! convint-elle en plaçant sa main sur celle de Matthew. Ça vaut le coup."

"Ce qui ennuyait le plus Jessica, c'est que tout le monde semblait trouver facile, instinctif, de s'occuper d'un nouveau-né, même Polly. Pourtant, pour elle-même, rien de tout ça n'était naturel. Pendant sa grossesse, elle avait supposé qu'elle ressentirait ce que tout le monde lui prédisait : qu'après un seul regard à son bébé, sa chair et son sang, elle tomberait amoureuse.
A moins que..."

Note finale
4/5
(excellent)

vendredi 15 septembre 2017

La tanche, Inge Schilperoord

Le roman a fait fureur dans son pays d'origine, les Pays-Bas, la traduction débarque en France sans fanfare, mais avec une couverture et un titre qui titillent.

Non mais dites-moi un peu qui n'aurait pas envie de fanfaronner dans le métro avec un tel livre à la main?

Libres pensées...

Aux Pays-Bas, Jonathan sort de prison et retourne vivre chez sa mère, dans un quartier menacé par la démolition. Suivi par un psychologue lors de son internement, il applique rigoureusement les conseils qui lui ont été prodigués, pour organiser son quotidien au mieux, et prévenir toute possible rechute. Lors de son absence, une fillette du voisinage a pris soin de son chien, et insiste pour continuer à le promener avec Jonathan, à présent qu'il est rentré. Elle incarne pourtant précisément ce dont Jonathan doit se tenir à distance pour ne prendre aucun risque.

La tanche aborde le sujet de la pédophilie, ce que l'on comprend rapidement à la lecture, pressentant l'attraction qu'exerce la petite fille sur Jonathan. Les événements passés constituent une toile de fond toujours présente, qui ne quitte jamais réellement l'esprit de Jonathan, rode comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête.

Le récit est constitué de la succession des journées de Jonathan, faite de mécanismes censés le tenir à l'écart de la récidive, étouffer ses pulsions. Car si Jonathan s'acharne à réussir sa "réinsertion", son retour à la vie normale, le lecteur garde en tête, même malgré lui, les sombres prédictions du psychologue, qui a estimé à 80% le risque que Jonathan "recommence".
Le personnage de sa mère est ambivalent, elle semble à la fois heureuse du retour de son fils, mais est bientôt une ombre qui habite la maison, elle ne perçoit pas le danger imminent qui se dessine. Au fur et à mesure des jours, Jonathan passe du temps avec la petite fille, mais personne ne s'en soucie, personne n'y prête attention : la petite fille est souvent seule, et la mère de Jonathan est malade, préoccupée par le déménagement à venir.

Dans l'agitation ambiante, se forge ce lien qui devient une tension, le lecteur craint à chaque instant que Jonathan se laisse aller à ses pulsions, comme Jonathan le craint lui-même. L'auteur restitue avec finesse la tentation qu'il ressent, grandissante, les menus détails qui ancrent son désir dans la réalité, font de lui un funambule qui pourrait tomber à tout instant.
Le style restitue une atmosphère, la solitude des personnages, les choses du quotidien, avec franchise et simplicité.

La lecture du roman met mal à l'aise, et l'on est frappé par l'absence d'accompagnement de ce jeune homme qui a pourtant été soigné pendant sa rétention, et qui se retrouve soudain seul, dehors, face à ses démons.
Le roman n'est pas fait pour juger, il donne à voir deux personnages qui se retrouvent proches par la force des choses, leur embryon de relation sort de toute forme de cadre social sain et rassurant, et il règne une tension que l'on ne saurait nommer, qui provient pour partie de Jonathan, mais plus encore de cet environnement hostile, qui conduit à la mort du poisson pêché par Jonathan. Le récit est tissé de symbolisme, ce qui apporte une profondeur à son apparence factuelle.

La tanche est donc assurément l'un des romans incontournables de l'année, une expérience de lecture singulière qui hante durablement. 

Pour vous si...
  • Vous avez compris qu'il ne s'agit pas d'un documentaire sur la pêche 
  • Vous prenez à la lettre toute prédiction sinistre

Morceaux choisis

"Il devait se focaliser sur maintenant. Maintenant, tout était différent. Il était différent de celui qu'il était à l'époque, et cette fillette était différente aussi. Il songea de nouveau au calme qu'il avait éprouvé en sa présence. Il n'avait jamais connu une pareille expérience. Au fond, c'était une bénédiction qu'il ait fait sa connaissance. Tant qu'il n'approchait pas trop près d'elle, il pouvait s'entraîner. C'était pourtant précisément ce dont il avait besoin, non?"

"Quand il ouvrit les yeux, il sentit les larmes. Il savait, même si cela pouvait paraître absurde, que sa fin était venue. Maintenant que l'animal était mort, c'en était aussi fini de lui."


Note finale
4/5
(très bon)

jeudi 14 septembre 2017

King Kong Theory, Virginie Despentes

Je poursuis mon exploration de l'oeuvre de Despentes, aujourd'hui avec un essai qui est resté, il me semble, une référence, King Kong Theory.


Libres pensées...

Lorsque j'avais lu Baise-moi, je me souviens d'être restée sonnée devant l'audace inouïe, la liberté rageuse qui transparaissait à chaque ligne.

King Kong Theory met des mots sur l'état d'esprit qui est celui dans lequel Virginie Despentes écrit, invente ses personnages, et les fait évoluer. On pourrait parler d'un récit qui théorise sa pensée féministe, mais force est de constater à la lecture que l'on est loin des essais classiques, répondant à une forme très conventionnelle, là où Despentes mêle sa propre expérience, versant parfois dans l'autobiographie, pour en venir à la façon dont elle voit la place des femmes dans la société, et dont elle explique certains de leurs comportements parfois irrationnels, comme le fait, éprouvé elle-même, de subir un viol sans se défendre tout en étant armée.

Parmi les éléments que je garderai de cette lecture, il y a en effet cette posture de victime, inculquée aux femmes dès leur plus jeune âge, distillée tout au long de leur éducation, qui les prépare à l'idée qu'elles ne devront pas se défendre face à des hommes qui les agresseront.
Egalement, des femmes pouvant être les égales des hommes sur le terrain de l'intelligence, des affaires, dans le monde professionnel, se diminueront en jouant la carte de la séduction, qui les ramène au rôle de satisfaction des besoins exprimés par l'homme, au choix de plaire alors qu'elles ont d'autres moyens d'obtenir ce qu'elles veulent.

Despentes propose une réflexion intéressante sur la place des femmes dans l'espace public, cet extérieur où elles sont en danger et ne peuvent s'aventurer qu'accompagnées d'un homme, et en aucun cas seules, de nuit. S'inspirant de la sociologue américaine Camille Paglia, Despentes dit le viol comme un risque à prendre pour occuper cet espace hostile aux femmes, pour disposer de leur liberté de mouvement. Le viol n'est plus le traumatisme irréversible redouté par les femmes de tout temps, dans cette vision les femmes sont fortes et s'en remettent. Attention à ne pas conclure non plus à une normalité acceptable, car le viol ne l'est pas, néanmoins cette approche peut permettre d'adoucir la culpabilité portée par les femmes qui craignent le viol ou l'ont subi, en soulignant sa dimension de risque inhérent à l'espace public. Intéressant, aussi, de se dire que les femmes ont appris à le subir sans se défendre, plutôt que de répondre par le même degré de violence.

Le dernier sujet marquant abordé par Despentes est celui de la prostitution. Là aussi, l'auteur nous force à nous hasarder hors des sentiers battus, hors de nos réflexes de pensée et du carcan mental avec lequel on a grandi concernant ce thème-là. La prostitution, c'est tabou. L'interdit surgit dès lors que l'on essaie de penser sur le sujet, et dans l'opinion générale, la pratique est honteuse, forcément dégradante et non réellement consentie, et à proscrire par tous les moyens (reste à définir s'il faut pour cela punir les clients ou les prostituées).
L'auteur, de nouveau à partir de son expérience, nous offre un autre regard sur la prostitution, qui l'envisage comme un métier qui peut être librement choisi (et qui n'est pas plus subi qu'un autre, cf extrait ci-dessous), possible outil d'émancipation et de domination financière des femmes.

Je n'ai pas adhéré pleinement à l'ensemble des positions de Despentes dans sa vision du féminisme, néanmoins elle a le mérite, à mon sens, de se confronter à des non-dits, à des tabous, en apportant une vision et une compréhension qui bousculent, qui forcent à se poser des questions. Le livre est publié en 2006, il me semble que les mouvements féministes ont beaucoup œuvré depuis pour défendre les droits des femmes et sensibiliser les femmes (mais aussi les hommes, dans certains cas) à la problématique de leur place dans la société et de leurs libertés, et l'essai de Despentes constitue à mon sens une bonne mise en bouche pour tous ceux qui s'interrogent et sont dérangés par les injonctions actuelles auxquelles on peut se heurter au quotidien (les femmes ne doivent pas être provocatrices, elles doivent éviter les zones à risque le jour comme la nuit, ne doivent pas porter de vêtements voyants, etc, la litanie est longue de ce qu'elles doivent faire ou pas).

Pour vous si...

Morceaux choisis

"J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf."

"Les femmes se diminuent spontanément, dissimulent ce qu'elles viennent d'acquérir, se mettent en position de séductrices, réintégrant leur rôle, de façon d'autant plus ostentatoire qu'elles savent que - dans le fond - il ne s'agit plus que d'un simulacre. L'accès à des pouvoirs traditionnellement masculins se mêle à la peur de la punition. Depuis toujours, sortir de la cage a été accompagné de sanctions brutales."

"Camille Paglia est sans doute la plus controversée des féministes américaines. Elle proposait de penser le viol comme un risque à prendre, inhérent à notre condition de filles. Une liberté inouïe, de dédramatisation. Oui, on avait été dehors, un espace qui n'était pas pour nous. Oui, on avait vécu, au lieu de mourir. Oui, on était en minijupe seules sans un mec avec nous, la nuit, oui on avait été connes, et faibles, incapables de leur péter la gueule, faibles comme les filles apprennent à l'être quand on les agresse. [...] Pagla nous permettait de nous imaginer en guerrières, non plus responsables personnellement de ce qu'elles avaient bien cherché, mais victimes ordinaires de ce qu'il faut s'attendre à endurer si on est femme et qu'on veut s'aventurer à l'extérieur."

"Mais des femmes sentent la nécessité de l'affirmer encore : la violence n'est as une solution. Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions "masculines" et comprendre ce que "non" veut dire."

"Les petites filles sont dressées pour ne jamais faire de mal aux hommes, et les femmes rappelées à l'ordre chaque fois qu'elles dérogent à la règle. Personne n'aime savoir à quel point il est lâche. Personne n'a envie de le savoir dans sa chair. Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses de force alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais pas me remettre."

"Echanger un service sexuel contre de l'argent, même dans de bonnes conditions, même de son plein gré, est une atteinte à la dignité de la femme. Preuve en est : si elles avaient le choix, les prostituées ne le feraient pas. Tu parles d'une rhétorique... comme si l'épileuse de chez Yves Rocher étalait de la cire ou perçait des points noirs par pure vocation esthétique. La plupart des gens qui travaillent s'en passeraient s'ils le pouvaient, quelle blague!"

"Après plusieurs années de bonne, loyale et sincère investigation, j'en ai quand même déduit que : la féminité, c'est la putasserie. L'art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour. Ça n'est un sport de haut niveau que dans très peu de cas. Massivement, c'est juste prendre l'habitude de se comporter en inférieure."

Note finale
4/5
(très cool)

mercredi 13 septembre 2017

Dragonville, Michèle Plomer

Petite incursion dans la saga d'une auteur canadienne, passionnée par la Chine...



Libres pensées...

En 1910, en Chine, Li est le fils d’une opiomane, réputé pour sa grande beauté. Il attire les regards des femmes et nourrit les rumeurs, jusqu’à ce que sa route croise celle de Lung, dragon-femme qui tombe sous son charme.
Un siècle plus tard, en 2010, Sylvie rentre au Québec après avoir vécu en Chine, et décide de rénover une ancienne blanchisserie sur les murs de laquelle elle découvre des inscriptions dont elle devine qu’elles sont chinoises. Elle décide de convaincre Jean, chargé de la rénovation, de remettre à plus tard la destruction de la fresque, et essaie de percer le mystère de ces étranges idéogrammes.

L’intrigue imaginée par Michèle Plomer est avant tout rafraîchissante, car elle est assez atypique. Le retour de la protagoniste, Sylvie, dans la demeure familiale, après un séjour à l’étranger est un thème assez fréquent dans la littérature (le retour aux origines, la réflexion sur les liens et l’histoire familiale), néanmoins l’intrigue située en 1910 l’est beaucoup moins, et présente cette originalité de fixer le récit dans une dimension fantastique, à travers le personnage du dragon-femme, Lung, qui s’éprend de Li et change le cours de sa trajectoire, et qui contribue à instaurer une atmosphère singulière et envoûtante. 

Les chapitres alternés permettent la progression parallèle des deux intrigues ; néanmoins, le rythme demeure relativement lent, ce qui distingue le récit de ses comparses épiques. 

En outre, si les personnages secondaires semblent parfois caricaturaux (à l’instar de Madeleine, l’agent immobilier qui cherche à convaincre Sylvie de vendre sa maison familiale et ne montre aucun scrupule pour parvenir à ses fins), les personnages principaux sont en revanche réussis, dévoilant chacun une fragilité qui les rend attachants, notamment à travers leurs relations familiales.  

Le style est fluide ; j'ai cependant été déroutée par certains passages parlés qui m'ont paru un peu abrupts (registre familier québécois, qui peut surprendre).     

Ainsi, la construction de deux intrigues parallèles, avec, en toile de fond, l'histoire familiale de Sylvie, contribue à apporter une densité au récit, dans lequel transparaît la passion de l’auteur pour la Chine, son histoire et ses légendes. 
Un bémol à souligner : le lien entre les deux intrigues n’est pas explicité dans ce premier tome… 
Il faudra donc prendre son mal en patience et dévorer le suivant pour en savoir plus sur ce qui lie Sylvie à Li!

Pour vous si...
  • Vous êtes persuadé que les vieilles blanchisseries recèlent des trésors sublimes ;
  • Vous adorez les dragons (RIP Viserion).

Morceaux choisis

"Une petite couleuvre s'était enroulée autour de sa cheville et l'avait chatouillée délicieusement. La couleuvre déliée avait poursuivi son chemin entre les barreaux de fer de la grille, et s'était faufilée entre les pieds des jeunes."

"Li avait hérité de ces richesses. Il s'habitait avec la désinvolture des créatures remarquables. Il émouvait avant de titiller. Il exsudait la tranquillité d'une oeuvre d'art, l'humilité de la composition parfaite. Pas besoin de criant, de feint, de faux pour attirer le regard où l’œil se pose d'emblée.
Si Li avait su qu'il était beau, il aurait dit que cette beauté ne lui appartenait pas, qu'elle n'existait que pour les autres, qu'il n'était qu'un testament au génie qui l'avait engendré."

"J'ai hésité avant de reprendre mes clés d'auto. Je n'avais pas envie d'accepter cette faveur offerte sans gentillesse. C'était les décisions du genre que je trouvais difficiles à prendre. Vendre et acheter de la marchandise, c'était de la petite bière à côté des relations humaines."

Note finale
3/5
(cool)

mardi 12 septembre 2017

Une fille dans la jungle, Delphine Coulin

Quoi de mieux qu'un titre exotique pour aborder un sujet sérieux ?
Delphine Coulin nous amène à Calais (au temps pour l'exotisme), et nous assomme copieusement au passage, en nous confrontant à nos démons.

Libres pensées...

Hawa est éthiopienne. Comme d'autres, elle a fui, a quitté sa famille dans l'espoir de rallier un pays où elle pourrait vivre libre, avoir des droits, les chances qu'elle n'a pas eues ailleurs.
Avec Milad et son frère Jawad, Elira, Ali et Ibrahim, ils sont bloqués à Calais, et rêvent de rejoindre l'Angleterre, de la vie qui les y attend, ils sont tendus vers cet objectif à la fois proche et inatteignable.

Une fille dans la jungle aborde un sujet à la fois très médiatisé et peu connu : la situation des migrants en Europe, massés dans des camps de fortune la plupart du temps, sans savoir comment et quand ils pourront en sortir, et en particulier les adolescents, enfants parfois, laissés pour compte, traités comme leurs aînés.

Certains auteurs se sont frottés au sujet, à l'instar de Pascal Manoukian, qui publiait il y a deux ans Les échoués, et sensibilisait au thème en proposant une démarche proche de celle de Delphine Coulin, bien que les personnages présentés soient très différents, consistant à humaniser ceux qui sont réunis malgré eux sous le titre de "migrants", dont la presse nous martèle des dangers qu'ils augurent, du laxisme du gouvernement (surtout le précédent) à l'égard de cet afflux concentré à Calais notamment, et au contact desquels la population française a finalement peu été - si ce n'est dans des territoires très délimités.

Diabolisés, réifiés, les "migrants" sont devenus une menace latente, une brèche dans notre belle société qui prend l'eau, le début de la fin. Sauf que les discours qui fleurissent de part et d'autre sur le supposé danger qu'ils incarnent oublient de montrer le visage de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants que l'on ne connaît pas, et dont on se méfie comme de la peste. Delphine Coulin décide certes de nous prendre par les sentiments, en retraçant le parcours de ceux qui incarnent la vulnérabilité, de jeunes adolescents à peine sortis de l'enfance, et en mettant les mots sur les obstacles qu'ils surmontent, les dangers qu'ils encourent. Sa démarche n'en est pas moins salutaire, pour ne pas se complaire dans une posture de rejet, niant l'identité et la légitimité de la présence de ceux qui se retrouvent à Calais en transit, avant d'être bloqués sans possibilité de retour - qui, à ce stade du périple, n'a plus grand sens-.

L'intérêt du récit réside en outre dans le fait que la lecture ne donne pas de sentiment de surenchère ni ne force le pathos (en dépit d'événements rapportés évidemment très durs), et laisse le soin au lecteur d'apprivoiser ses propres émotions face au sort d'Hawa et de ses comparses, et d'en tirer ses propres conclusions.

Une fille dans la jungle est un choc, car l'auteur nous met face à ce qui est tabou, à une réaction sociétale de rejet qui est indigne - car, si un certain accueil a été réalisé pour un nombre somme toute réduit de migrants, les conditions dans lesquelles celui-ci s'est mis en place ne sont pas toujours décentes, et l'on peut interroger les capacités du pays à faire mieux, et différemment. J'ai souvenir d'avoir reçu, l'an passé ou même l'année précédente, un édito de la mairie de ma ville, dénonçant la pression exercée par le gouvernement sur la ville pour accueillir des migrants. J'habite dans une ville franchement à droite, et je doute fortement qu'un seul migrant y ait été accueilli dernièrement. Mais la mairie a brandi la peur en étendard devant les habitants sans doute indifférents, présageant d'une menace, d'un risque pour les bonnes familles confortablement installées dans l'est parisien, les incitant à rejoindre la cause de leur propre protection, sans considérer un instant le fond du problème, et l'indigence à laquelle condamne le refus des mairies.

Delphine Coulin ne met personne en cause, elle se contente de donner un visage à la foule anonyme et redoutée des "migrants", les traits d'une enfance abusée, impuissante et pourtant acharnée, qui vit ce que l'on ne tolérerait jamais pour quiconque de notre connaissance, et en réalité, pour tout être humain. C'est d'ailleurs pourquoi il est si facile de fermer les yeux et de blâmer les autres, voire les migrants eux-mêmes, qui viennent troubler notre quiétude et présentent un cas de conscience. Ils deviennent une menace de par leur proximité géographique, parce qu'ils nous confrontent à notre indignité, à notre immobilisme face à leur sort, qui pourrait être celui de n'importe qui (argument insidieux visant à convaincre les nantis qu'ils ne sont pas à l'abri d'une déconfiture, sans quoi on est tentés de croire que l'on pourrait bien se brosser pour qu'ils lèvent le petit doigt - nantis, charge à vous de démentir), et c'est cela qui est si dérangeant, cet œil dans la tombe qui nous regarde.

Je me suis renseignée sur les possibilités d'action dans le domaine, et le nom d'Utopia56 est souvent revenu dans mes recherches. Si vous êtes aussi désireux de ne pas rester dans l'attentisme, je vous encourage à les contacter, eux ou d'autres. Je n'en sais pas encore davantage à ce stade, car l'équipe semble être sous l'eau et a peu de temps pour répondre aux sollicitations. Si vous avez expérimenté ou si vous recommandez d'autres moyens d'actions, n'hésitez pas à partager!

Et pour ce qui est du livre de Delphine Coulin, je vous le conseille vivement.

Pour vous si...
  • Vous êtes un adepte d'Aristote, et vous intéressez à la question de la responsabilité individuelle
  • Vous cherchez un livre à offrir à tonton Claude, le vieux conservateur de la famille qui craint pour l'intégrité de la France et crie à qui veut l'entendre que le pays n'a pas les moyens d'accueillir qui que ce soit.  

Morceaux choisis

"Les quelques habitants à qui elle avait pu parler l'avaient tous regardée avec une sorte de méfiance. Quand il n'y avait pas de grillage, il y avait des barrières, visibles ou non, entre elle et les gens, alors qu'ici, dans la jungle, elle avait ses repères. Même si les allées étaient vides depuis quelques heures."

"Ils venaient d'Asie, d'Afrique, d'Europe, et parlaient des dizaines de langues différentes. Certains, qui avaient six ou sept ans, étaient aidés par leurs aînés, d'autres au contraire paraissaient avoir plus de dix-huit ans et semblaient déplacés dans cette classe ouverte à tous. Chacun voulait à présent marquer lui aussi sa trace sur la carte. Et chaque arrivée du stylo-feutre sur le cercle crayonné en rouge de Calais était saluée par des vivats. Tout au long du chemin ils avaient laissé des éclats d'existence, des espoirs déçus, des amis oubliés - et parfois un doigt, ou un rein. [...] Et toutes ces routes aboutissaient au même endroit, un point rouge sur la carte du monde. Leur point commun, c'était Calais, la jungle, leur pays, qu'on le veuille ou non."

"C'était le plus gourmand d'eux tous, et le plus flemmard aussi. Il était toujours fatigué comme une boulette, il disait. Une boulette, parce qu'on la pétrissait encore et encore, et qu'on la roulait dans la farine."

"Ils étaient six solitudes. Aucun d'eux n'atteindrait peut-être jamais les côtes de l'Angleterre mais tous y allaient d'un pas tellement décidé qu'elle les aimait pour ça."


Note finale
4/5
(très bon)