mercredi 6 décembre 2017

L'ordre du jour, Eric Vuillard

Le voilà enfin, le Goncourt 2017! Invité inattendu dans les sélections qui se sont succédés, ce roman de début d'année a vu le jury s'éloigner des pratiques habituelles en l'incluant dans le palmarès, et en lui attribuant le précieux sésame. Au premier abord, on se dit que c'est un n-ième roman sur la Deuxième Guerre Mondiale, et l'on est tenté de claquer la porte. Oui mais, ce serait bien dommage, parce que, L'ordre du jour, c'est infiniment plus que cela. 


Libres pensées...

En février 1933, vingt-quatre patrons d'entreprises allemandes sont réunis pour endiguer la menace communiste, et, encouragés par Hitler, ils financent les élections à l'issue desquelles ce dernier sera élu chancelier. La montée en puissance du nazisme est consacrée lors de l'Anschluss, dans l'indifférence européenne. Vuillard revient, dans ce texte qui raconte l'Histoire, sur les implications plus ou moins souterraines et les faiblesses qui, dans la succession d'événements de 1933 à 1939, ont conduit à la Deuxième Guerre Mondiale.

Vous n'êtes pas sans savoir que je nourris la plus extrême suspicion à l'égard des récits consacrés à cette période historique. Je dois le dire au moins une fois par mois, je ne manque jamais de m'en plaindre à vos pauvres oreilles/yeux contrits. Je vous laisse donc imaginer ma surprise, lorsque, à la lecture du livre de Vuillard, j'ai constaté que mon enthousiasme s'épanouissait, et atteignait des sommets.

Qu'est-ce qui distingue ce récit de certains de ses congénères à mon sens ratés ? Et bien, avant tout, il faut souligner que la précision historique est ici prédominante, et que la guerre n'est pas un cadre dont l'auteur se prévaut pour faire éclore une intrigue banale. Il prend au contraire le parti de revenir sur un pan d'Histoire connu, et d'explorer ce qui y a conduit, en s'arrêtant sur ce jour de février 1933, qui scelle la compromission des industriels de manière indiscutable. Partant, il dévoile des anecdotes, des informations que l'Histoire officielle a parfois oublié de relayer. En particulier, cette réunion affligeante qui confronte Hitler à Schuschnigg, ou l'annonce de l'Anschluss à Chamberlain alors que les Ribbentrop dînent chez lui et s'éternisent, pour retarder sa réaction...

Vous me direz, dans ces conditions, en quoi a-t-on affaire à un roman, et non à un livre d'histoire ? Et bien, mes amis, la prose ! Cette prose succulente, truculente, excellente, audacieuse, folle, qui nous emporte dans le tourbillon de l'Histoire comme si on était dans la fiction la plus fascinante qui soit. Les événements historiques sont autant de rebondissements que l'on croyait connaître et que l'on n'avait jamais vus sous cet angle, et les protagonistes sont nombreux, jouant des rouages de la machine politique nazie qui s'installe, clamant à la fin de la guerre qu'ils ne savaient rien, qu'ils n'ont fait qu'obéir.

On se délecte de L'ordre  du jour, sans pour autant perdre de vue la ligne directrice, la contribution des chefs d'entreprise à l'arrivée au pouvoir de Hitler et du nazisme. Vuillard ne lésine pas sur la discrétion, les noms sont cités, et l'on trouve dans la liste des noms que l'on connaît bien : Opel, Siemens, Bayer, Krupp....
Des entreprises, donc, que leur rôle lors de la guerre n'a pas empêché de prospérer par la suite, au point d'être aujourd'hui des structures d'envergure internationale, ayant fait la fortune de leurs fondateurs et de leurs héritiers.
Voilà qui donne à réfléchir...

Pour vous si...
  • Vous voulez découvrir tout ce qu'on ne vous a jamais dit sur la Deuxième Guerre Mondiale
Morceaux choisis

"Mais les entreprises ne meurent pas comme les hommes. Ce sont des corps mystiques qui ne périssent jamais. La marque Opel continua de vendre des bicyclettes, puis des automobiles. La firme comptait déjà mille cinq cents employés à la mort de son fondateur. Elle ne fit que croître. Une entreprise est une personne dont tout le sang remonte à la tête. On appelle cela une personne morale."

"[...] A présent, voici que le chancelier allemand insulte l'Autriche, allant même jusqu'à hurler que sa contribution à l'histoire allemande est égale à zéro, et Schuschnigg, tolérant, magnanime, au lieu de tourner les talons et de couper court, cherche désespérément dans sa mémoire, comme un bon élève, un exemple de la fameuse contribution autrichienne à l'Histoire. A toute vitesse, dans le plus grand désarroi, il fouille les poches des siècles. Mais sa mémoire est vide, le monde est vide, l'Autriche est vide. Et les yeux du Führer le fixent obstinément. Alors, que trouve-t-il, pressé par son désespoir ? Beethoven."

"Et ce qui étonne dans cette guerre, c'est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s'il ne cède jamais à l'exigence de justice, s'il ne plie jamais devant le peiple qui s'insurge, plie devant le bluff."

"Ils [les vingt-quatre] bavardent ; leur petit consistoire est tout à fait semblable à des centaines d'autres. Ne croyons pas que tout cela appartienne à un lointain passé. Ce ne sont pas des monstres antédiluviens, créatures piteusement disparues dans les années cinquante, sous la misère peinte par Rossellini, emportées dans les ruines de Berlin. Ces noms existent encore. Leurs fortunes sont immenses."


Note finale
5/5
(coup de coeur)

mardi 5 décembre 2017

Le Presbytère, Ariane Monnier

Depuis sa parution à l'automne, je guettais le roman d'Ariane Monnier, au titre aguicheur et au synopsis intriguant à souhait...


Libres pensées...

Dans les années 1970, un médecin, Balthazar Béranger, s'installe avec sa jeune épouse dans un presbytère. Ils y élèvent leur quatre enfants à l'écart de l'agitation citadine, leur prodiguant une éducation stricte dans un environnement préservé. Le principal contact qu'ils ont avec l'extérieur est incarné par Tanguy, un jeune homme soigné par Balthazar, simple mais brave au premier abord, que les parents apprécient beaucoup, et qui noue une relation privilégiée avec les enfants.

Le Presbytère est de ces romans qui se caractérisent par une atmosphère très particulière, qui s'instaure dès les premières pages, au point de presque en constituer un personnage à part entière.
Ce lieu retranché semble distiller une sensation de confinement, d'angoisse, bien vite on sent une menace poindre dont la nature est d'abord indécise, et dont les contours se précisent peu à peu.
Aux jeux d'enfants se mêlent les mots d'adulte, les châtiments infligés par le père, l'indifférence de la mère, la sollicitude appuyée de Tanguy, sa présence entêtante et l'absence criante de quiconque pour protéger les enfants, eux qui se trouvent là où on les croyait à l'abri de tout mal.

J'ai été sensible à l'écriture de l'auteur, à sa façon de verser peu à peu dans l'abject que l'on redoute, sans pour autant utiliser les mots qualifiant ce qui se passe dans le Presbytère, sous les yeux des parents, des enfants, et qui va se perpétrer des années durant, faisant au fil des ans de nouvelles victimes, à mesure que les enfants grandissent et que de plus jeunes naissent.

Le Presbytère est un roman glaçant, mené d'une main de maître, à la fois subtil et redoutable, qui laisse un goût de fer dont on se souvient longtemps. 

Pour vous si...
  • Les tentatives d'éducation en marge du monde vous intéressent.

Morceaux choisis

"Ah... ajoute-t-il en inclinant la tête, la séduction... C'est quelque chose de terrible, vraiment terrible, cette manière de faire de la séduction devant les adultes. Lui, dès que ce sentiment commence à l'effleurer, qu'un enfant cherche par son attitude à le séduire, à capter son intérêt, le regarde de façon à l'anéantir. Sans ça dit-il, sans ça on prépare des monstres."

"Elle voulait donner un coup de pied à l'endroit où sa mère l'avait portée, elle voulait la traverser tout entière ; et elle se rendait compte que sa mère n'était qu'une petite fille, vieillie dans le corps d'une femme infiniment seule et triste. Elle détournait son regard. Pauvre petite maman, je ne veux pas que tu aies de la peine."

Note finale
4/5
(très bon)

lundi 4 décembre 2017

Nos vies, Marie-Hélène Lafon

Marie-Hélène Lafon fait partie des auteurs fiables, qui ne déçoivent guère, et se sont acquis au fil des ans des lecteurs fidèles. Après son exploration du monde paysan, elle se penche sur le quotidien d'une caissière dans le 12e arrondissement de Paris. 


Libres pensées...

Gordana est caissière au Franprix de la rue du Rendez-Vous, dans le 12e arrondissement de Paris. La narratrice l'observe, capte ses habitudes, ses manières, tâche de deviner qui elle est, et remarque
cet homme qui vient régulièrement et la dévisage. Peu à peu, sa propre histoire se dessine à son tour.

Nos vies est un joli roman, où l'on prend plaisir à retrouver la prose travaillée de Marie-Hélène Lafon, ses images nombreuses et vivantes, son goût pour ses personnages qui se ressent dans le portrait brossé, la tendresse qui en émane. De ces descriptions est exempte toute forme de jugement, il y a au contraire une empathie, un intérêt vif pour l'autre, quel qu'il soit, et son statut social n'est pour rien en cela. L'auteur excelle en effet à rendre grands les petites gens, ceux qui ne sont que figurants dans la littérature ordinaire, qui n'ont rien d'extraordinaire, et sont pourtant si singuliers.

Le contrepied de cela, c'est que l'intrigue se dilue parfois, car elle faite de bribes de vies, et peu à peu, des souvenirs, des confidences que partage la narratrice à son sujet, mais l'on suit un cours qui est celui du quotidien, il n'y a pas vraiment d'intrigue au sens classique du terme.

Mais ce n'est pas grave. On ne lit pas Nos vies pour l'intrigue, pas vraiment, on le lit pour cette écriture exquise, cette façon qu'a l'auteur de ne pas choisir entre un mot et un autre, de donner tout ce qui vient, tout ce qui concourt à peaufiner le sens, à restituer l'infinie richesse de ce qu'il y a à dire. Les structures ternaires, les adjectifs se multiplient, on croirait d'abord à une redondance, et l'on devine ensuite que chaque mot vient préciser la pensée, apporte un petit quelque chose, un supplément qui n'était pas là plus tôt.

C'est ce flot vivace qui fait toute l'empreinte de Marie-Hélène Lafon, et dans lequel on se plaît à s'ébattre, savourant chaque mot, chaque expression, qui subliment ensemble ce dont est capable la langue. 

Pour vous si...
  • Vous vous délectez des trésors de style. 

Morceaux choisis

"Nos vies ont coulé, les leurs et la mienne. A Paris, dans le métro, pendant quarante ans, j'ai happé des visages, des silhouettes de femmes ou d'hommes que je ne reverrais pas, et j'ai brodé, j'ai caracolé en dedans,  à fond, mine de rien, ligne six ou ligne quatre, quinze ou vingt minnutes aller et retour matin et soir cinq fois par semaine, sans compter le temps des trajets qui n'avaient rien à voir avec le bureau ; pendant quarante ans je me suis enfoncée dans le labyrinthe des vies flairées, humées, nouées, esquissées, comme d'autres eussent crayonné, penchées sur un carnet à spirales."

"Le supermarché me rend sentimentale. Ca m'est venu sur le tard, après quarante ans, j'ai aimé ce vague prurit suscité par les chansons, toujours les mêmes, dont les paroles tournent en boucle fatiguée dans les allées tapissées de produits en couleurs."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 30 novembre 2017

La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Et bien oui les amis, je n'avais toujours pas lu ce fameux "page-turner", comme on dit, honte à moi, mais je suis humble, vous savez, je suis même fière de mes lacunes que je comble patiemment, et tout vient à point à qui sait attendre, qui vivra verra, pierre qui roule n'amasse pas mousse, qui va piano va sano, bref, l'heure d'Harry est enfin arrivée.


Libres pensées...

Le narrateur est Marcus, un écrivain en panne d'inspiration. Après le succès fulgurant de son premier roman, il souffre des affres de la page blanche, et la pression qu'exerce sur lui son éditeur n'est pas pour l'aider. Jusqu'au jour où son mentor, un écrivain reconnu, Harry Quebert, est impliqué dans un crime. En effet, trente-trois ans après sa disparition, les restes du cadavre de Nora Kellergan sont retrouvés enterrés dans le jardin de Harry. A l'époque, Nora avait quinze ans, Harry vingt de plus, et leur liaison d'antant éclate rapidement au grand jour. Convaincu de l'innocence de Quebert, Marcus décide de venir à son secours, et de mener sa propre enquête.

Ah la la, quelle aventure mes amis ! Joël nous trimballe de rebondissement en rebondissement, il ménage sa monture (une expression honteusement oubliée dans la litanie ci-dessus), et maîtrise parfaitement la progression des différents fils narratifs. Car, en effet, à mesure que les événements de 1975 sont reconstitués, ceux de 2008 se superposent, et différents facteurs viennent s'insérer dans l'intrigue : le vol du manuscrit de Marcus et sa publication dans tous les journaux du pays, par exemple.
Le protagoniste, Marcus, inspire la sympathie, dans la mesure où il incarne à la fois le succès inattendu, mais se retrouve ensuite dans une posture de faiblesse (peinant à écrire à nouveau), relativement seul, et animé des meilleures intentions du monde, prêt à en découdre pour prouver l'innocence de son ami. Qui, je vous le demande, ne trouverait pas ce bon vieux Marcus cool et sympa ?
Donc, bien joué Joël, Marcus n'est pas transcendant, mais c'est un brave gars à qui l'on ne souhaite pas de mal.

L'intrigue liée à la disparition de Nola s'apparente rapidement à une série de poupées russes, chacune abritant une nouvelle surprise, toutes maintenant le lecteur en haleine au long de ce périple dont le cadre est finalement assez peu exotique (une bourgade des Etats-Unis).

Le style est efficace, on peut même être surpris par l'efficacité de cette écriture facile, mais il faut saluer la structure et la maîtrise de la progression, du rythme.

Bref, on s'évade, on y croit, on comprend sans mal le succès rencontré par le roman auprès du grand public. 

Pour vous si...
  • Vous adorez qu'on vous trimballe sans vous préoccuper de la destination

Morceaux choisis

"Markie chéri, écoute, je dois te demander : es-tu amoureux de ce Harry ? Fais-tu de l'homosexualité avec lui ?"

"_En tout cas, bravo l'artiste. J'aurais pas pu faire mieux.
_Que voulez-vous dire ?
_Faire de la victime un coupable, il n'y a rien de tel pour démonter une accusation."

"Qui a le droit de dire que vous avez perdu, si vous, vous pensez avoir gagné ? La vie c'est comme une course à pied, Marcus : il y aura toujours des gens qui seront plus rapides ou plus lents que vous. Tout ce qui compte au final, c'est la vigueur que vous avez mise à parcourir votre chemin."

Note finale
3/5
(cool)

mercredi 29 novembre 2017

Les liens du sang, Errol Henrot

Premier roman à la couverture dérangeante, Les liens du sang rebutent au premier abord, mais comme on dit, il ne faut pas se fier aux apparences.
Surtout celles de Gillian Flynn. 


Libres pensées...

Merci au Dilettante que ce choix de couverture ragoûtante, c'est vraiment un plaisir.

François est tueur. Comme son père, il travaille dans un abattoir. Un métier qu'il n'a pas voulu exercer, mais auquel il n'a pas pu échapper, faute de choix. Il est toujours austère, taiseux, fait peur à certains de ses collègues, et même à son patron. Défiant l'injonction paternelle de se montrer reconnaissant pour ce travail qui lui permet de se nourrir (lol...), il se montre peu à peu indocile, remet en cause les pratiques barbares de certains de ses collègues, va jusqu'à menacer de les dénoncer.

Les liens du sang est un roman inattendu, qui s'inscrit dans la lignée d'autres textes interrogeant le rapport des hommes aux bêtes qu'ils tuent et dont ils se nourrissent. Il se trouve que j'ai lu depuis un an quelques romans et essais sur le sujet, Règne animal de Jean-Baptiste del Amo, ou encore Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer.

Ici, l'auteur est au plus près de la réalité de l'abattage, et dessine un protagoniste qui endure, des années durant, jour après jour, la mort sous toutes ses coutures, la proximité des animaux condamnés, le traitement qui leur est réservé, le comportement de ceux qui ont leur responsabilité. La description qui est faite du lieu de l'abattoir, des odeurs, des cris des animaux, de la sensation d'étouffement qui y règne, est exceptionnelle. On se croit à son tour, lisant ce qu'est le quotidien de François, pris au piège de cet endroit sordide, dont on sait bien qu'il existe mais dont on voudrait à tout prix se tenir à distance, fermer les yeux sur la façon dont les choses s'y passent.

On peut bien sûr s'interroger sur la part de vérité, de probabilité de vérité, qu'il y a dans ce qu'évoque l'auteur, mais au-delà de cette dimension, il est intéressant de se pencher sur la personnalité de François, de partager les émotions, les doutes qui le taraudent et le point de rupture qu'il atteint un jour.

Beau livre donc que Les liens du sang, qui vaut le détour en proposant une expérience saisissante, que l'on évite soigneusement dans la vraie vie.


Pour vous si...
  • Vous êtes capable de passer outre la couverture (sérieusement, ce ne sera pas si facile).

Morceaux choisis

"C'était donc ainsi que sa vie se déroulerait. Toutes les quatre-vingt-dix secondes, il saignerait un corps suspendu par les pattes arrière, chaque jour, durant les quarante prochaines années. Il regarderait, durant quarante années, des animaux pris au piège hurler, se balancer, chercher à fuir, à échapper à la douleur, un mal qu'ils ne pouvaient pas comprendre parce qu'ils ne pouvaient le comparer à rien de ce dont ils avaient fait l'expérience. Partout il y avait les odeurs de leurs semblables. Chacun d'entre eux entendait les cris de l'animal qui l'avait précédé, suspendu lui aussi."

"_C'est pour cela que je ne tue pas mes animaux. La chair a de la mémoire. Elle continue de murmurer longtemps après la mort. Le temps n'a pas passé. La chair se souvient d'avoir hurlé. Hurlé à la mort. Il n'est plus question de trêve."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 27 novembre 2017

Nos richesses, Kaouther Adimi

Après la lecture du grand roman d'Alice Zeniter, je poursuis avec un autre bijou de la rentrée littérature, toujours en Algérie, on en change pas une recette réussie.


Libres pensées...

A Alger, en 1935, un jeune homme de 22 ans, Edmond Charlot, décide d'ouvrir une petite librairie qu'il appelle Nos Vraies Richesses. Quatre-vingt ans plus tard, Ryad, 20 ans, a pour mission de vider le local qui était autrefois cette librairie, de le débarrasser de ses livres et d'en repeindre les murs pour que son propriétaire y installe une boutique de beignets. Entre les deux, le journal de Charlot nous éclaire sur l'aventure qui a été celle de Nos vraies richesses.

Le choix de l'auteur de présenter le roman comme le journal de Charlot est intéressant, et renforce le sentiment de facilité à la lecture, également servi par une écriture simple, épurée. Le fait que le roman soit de ce fait très abordable en fera un présent de choix, à l'heure des fêtes de fin d'année, d'ailleurs!

L'intrigue est construite d'une manière déroutante, car alors que l'on progresse auprès de Charlot tâchant de faire tenir debout sa librairie, l'on sait déjà que chute il y a eu, car le deuxième protagoniste, Ryad, a écoppé de la sinistre tâche de faire disparaître ce qu'il en reste au début du XXIe siècle.

Il reste néanmoins intéressant de voir à quels obstacles Charlot est confronté, d'abord durant la Seconde Guerre Mondiale, avec des périodes où il est tout simplement impossible d'éditer le moindre livre du fait de la pénurie de ressources, et en particulier de papier, et ensuite pendant la guerre d'indépendance.
L'engagement de Charlot pour les causes auxquelles il croit est manifeste, et, tout comme pour ce qui est de la librairie, il se consacre entièrement aux tâches qu'il se fixe. A cet égard, l'image qui est renvoyée de lui est celle d'un idéaliste, qui peut paraître assez jeune, voire naïf, dans certains de ses points de vue et de ses réactions. Son enthousiasme toujours débordant joue bien sûr dans cette image, et la perception que l'on a de son caractère très humaniste et bienveillant.

J'ai pris plaisir à lire Nos richesses, même si, dans une certaine mesure, j'attendais davantage de l'intrigue et de sa complexité, notamment concernant les situations rencontrées par Charlot, qui le positionnent systématiquement en homme manichéen, qui n'a guère de doute et est intrinsèquement bon et généreux. L'hommage à l'homme est touchant, mais étant donnée la période chaotique, je pensais trouver un roman plus nuancé, mettant en lumière des ambiguités et des controverses.

Le roman reste néanmoins réussi, et plaira au plus grand nombre, c'est l'avantage du parti pris consistant à ne pas créer de débat.

Pour vous si...
  • Vous cherchez une lecture instructive et pleine de bons sentiments.

Morceaux choisis

"11 septembre 1942
Les rayons de la librairie toujours vides. J'ouvre chaque jour car des amis ou des inconnus passent me voir pour parler. On y est : Les Vraies Richesses sans livres."

"1er décembre 1949
Les éditions Charlot sont mises en faillite par le Tribunal de Paris. Cruelle aventure parisienne. Echec d'une amitié collective.
Une page de ma vie vient d'être brutalement tournée."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 23 novembre 2017

L'art de perdre, Alice Zenati

Je vous parle aujourd'hui d'un ouvrage très remarqué de cette rentrée littéraire, couronné par le Prix Goncourt des Lycéens, écrit de la main d'une auteur que j'apprécie particulièrement, Alice Zeniter : L'art de perdre


Libres pensées...

En Algérie, Ali est reconnu comme patriarche et homme de bien, lui qui a réussi à faire prospérer sa ferme et à rivaliser avec la famille bien établie des Amrouche. Sa plus jeune épouse, Yema, lui donne un fils, Hamid, qu'il adore, et pour lequel il entrevoit  un avenir radieux. Mais la guerre se déclare, durant laquelle Ali refuse de se ranger auprès des forces du FLN, qu'il considère brutaux, et, à l'occasion, répond aux questions que lui pose la milice française. Lorsque sont signés les accords d'Evian, il réalise la menace qui pèse sur sa famille, en particulier quand certains de ses amis sont accusés d'avoir collaboré avec les Français et assassinés sans autre forme de procès. Il parvient à émigrer dans le sud de la France avec Yema et leurs enfants, où ils sont parqués dans un camp de fortune, avant de se voir finalement attribuer un logement HLM en Normandie. Ali trouve un travail à l'usine, les enfants grandissent, et la relation entre Hamid et son père prend un nouveau visage lorsque l'adolescent prend conscience de son histoire, et ne comprend pas le rôle qu'a joué son père pendant la guerre. Devenu père à son tour, il verra sa fille Naïma interroger son identité culturelle, et décider de partir en Algérie retrouver la famille restée là-bas.

L'immense talent d'Alice Zeniter s'exprime merveilleusement dans le roman riche et puissant qu'est L'art de perdre. Titre absolument prodigieux, sans un mot galvaudé, qui contient à lui seul toute l'histoire d'Ali, et celle de beaucoup d'autres.

L'auteur travaille avec patience et minutie ce qui fait l'identité complexe d'Ali, de Hamid, de Naïma. Chacun porte en lui l'Algérie, ou une image de l'Algérie parfois hallucinée, mythique, qui s'incarne à la faveur du silence des aïeux. Car Hamid, comme Ali, ne sont pas prompts à partager leurs secrets, leurs souvenirs, cette autre vie à laquelle l'Histoire, la grande, les a arrachés.

L'auteur travaille avec beaucoup de finesse la complexité qu'il y a dans la façon dont chacun appréhende son rapport au pays d'origine, et à la guerre. La confrontation d'Ali et de son fils Hamid est en cela édifiante : Hamid reproche le silence de son père, sa "collaboration" pendant la guerre, le fait qu'il n'ait pas rejoint le FLN, alors que, pour Ali, son comportement était le plus raisonnable, et les rangs du FLN était lui aussi composé d'hommes brutaux, d'assassins. Les années creusant le fossé qui les sépare, il leur est impossible de se comprendre.

Par ailleurs, le roman a le grand mérite de mettre en lumière le sort qui a été celui de ceux que l'on a nommés les "harkis", qui avaient apporté leur soutien à la France durant la guerre, et ont dû fuir l'Algérie après l'accord d'indépendance, pour survivre et échapper aux règlements de compte, à la purge qui a succédé au départ des troupes françaises. En France, ces familles se sont retrouvées sans logement, sans argent, à la merci d'un Etat français oublieux, organisant des camps d'accueil sinistres, aboutissant, dans le meilleur des cas, et au bout de plusieurs années, à un accès aux logements HLM en construction dans le pays, au prix d'un travail éreintant et mal payé - une vie très différente de celle qu'ils avaient laissée derrière eux, sans possible retour en arrière.

Je vous encourage donc chaleureusement à découvrir ce roman riche et puissant, qui lève le voile sur un bout d'Histoire en posant dessus un regard plein d'humanité.


Pour vous si...
  • Il vous arrive souvent de vous dire que rien n'est simple.
  • Vous avez lu des ouvrages sur la sociologie de l'immigration et notamment la notion de "double identité", et vous demandez ce qu'en dit la littérature 

Morceaux choisis

"C'est une femme splendide, à qui la beauté a donné tant d'assurance que Michelle est désormais incapable de voir que ce trait de caractère vient de son physique et de l'effet qu'il produit."

"Les représentants ne se trompent pas qui fondent sur cette nouvelle clientèle dès le lendemain de leur arrivée ou presque. On peut tout leur vendre : ils ne savent rien. Voire mieux : ils ont peur de ne pas savoir. Ils ont peur de ces meubles qu'ils ne connaissent pas. Ils ont peur de se mettre en marge de la société en aménageant mal leurs appartements."

"_Quelle école, par exemple, voulez-vous qu'il fasse? Vous y avez réfléchi? Il y a de très bonnes formations au lycée technique. Comme ça, on s'assure qu'il aura un métier. Mais moi, je vais vous le dire, s'il se maintient à ce niveau scolaire, on pourrait envisager qu'il reste en filière générale et peut-être même qu'il entre ensuite dans la fonction publique.
Le professeur prononce cette phrase avec un enthousiasme visible. Il nomme le sommet de la pyramide sociale, ou plutôt de la réplique de pyramide sociale qui s'applique à la ZUP, celle dont le haut est tronqué ou perdu dans les brumes d'altitude."

"Entre ses vingt et ses vingt-cinq ans, après des premières romances qui ressemblent à toutes celles que lui ont promises les magazines, Naïma décide qu'elle préfère coucher avec des inconnus. [...]
_Ma grand-mère s'est mariée à quatorze ans. Ma mère a rencontré mon père quand elle en avait dix-huit. Il faut bien qu'une femme dans cette famille se décide à faire du chiffre."

"L'Histoire est écrite par les vainqueurs, pense Naïma en s'endormant. C'est un fait désormais connu et c'est ce qui lui permet de n'exister qu'en une seule version. Mais quand les vaincus refusent de reconnaître leur défaite, quand ils ont, malgré leur défaite, continué d'écrire l'Histoire à leur manière jusqu'à la dernière seconde et quand, de leur côté, les vainqueurs veulent écrire leur Histoire rétrospectivement, pour arriver à l'inéluctabilité de leur victoire, il subsiste de part et d'autre de la Méditerranée des versions contradictoires qui ne paraissent pas être l'Histoire mais des justifications ou des revendications, qui se déguisent en Histoire en alignant des dates."

Note finale
5/5
(coup de coeur)