lundi 22 janvier 2018

Exit West, Mohsin Hamid

Mohsin Hamid est un écrivain pakistanais (naturalisé britannique, dixit Wikipédia). Dans son dernier roman, il décrit les limites du concept occidental d'humanisme. Il croit que l'Histoire appelle à l'emergence d'un mouvement de défense des droits des migrants, à l'instar du mouvement en faveur des civil rights il y a quelques décennies, ou en faveur des droits des femmes. En effet, il entrevoit comme conséquence du déni de la dignité humaine et de l'égalité, la fin de la croyance en l'humanisme, et le début du "tribalisme". Le Pakistan est à considérer comme un exemple de ce qui peut se produire à cet égard. Cependant, dans la conception de Hamid, la migration est porteuse d'espoir, et non de menace. 


Libres pensées...

Au Moyen-Orient, Nadia et Saïd se rencontrent, et leur romance se noue tandis que leur ville est agitée par l’arrivée au pouvoir de militants, et la guerre civile qui s’ensuit, mettant les rues à feu et à sang. Laissant leur famille derrière eux, ils décident de fuir, et gagnent Mykonos, où ils se retrouvent, comme des milliers d’immigrés, pris au piège, leurs allées et venues étant contrôlées, et leur départ interdit. La chance leur sourit lorsque Nadia se lie d’amitié avec une jeune fille qui les aide à rejoindre Londres, où ils occupent, avec d’autres migrants, de grandes demeures inoccupées, résistant aux tentatives policières de les faire évacuer les lieux. Leur périple les mènera finalement jusqu’en Californie. Au cours de ces années d’exil, l’amour entre eux prend un nouveau visage, s’érode et se renforce tour à tour, confronté à la misère, la solitude, la violence, le rejet, à leur identité mouvante.

Exit West est un roman aux accents très actuels, qui prend le parti de se concentrer sur deux protagonistes pris dans la tourmente d’un pays en proie à la violence, qu’ils fuient à la fois pour survivre, et dans l’espoir d’un futur meilleur. Néanmoins, l’époque n’est pas précisée, il pourrait s’agir de 2017 comme éventuellement d’une période remontant à quelques décennies, car la migration n’est pas un phénomène nouveau et a rencontré depuis la deuxième partie du XXe siècle une hostilité croissante dans les pays occidentaux développés.

Le récit suit les différentes étapes du parcours de Nadia et Saïd. La première partie est dédiée à leur rencontre, à leur relation naissante alors que les violences se répandent dans la ville, puis leur voyage jusqu’à Mykonos, leur « séjour » à Londres puis en Californie. La progression, chronologique, combinée à des effets d’annonce de l’auteur, sont efficaces pour maintenir l’intérêt du lecteur.

L’auteur n’aborde pas le sujet à travers la dimension éthique liée au rejet vécu par Saïd et Nadia, mais il nous propose de partager leur quotidien, leurs inquiétudes, leurs aspirations, et la façon dont cette lutte permanente pour la survie les modèle. Exit West est un récit troublant, pudique et très bien maîtrisé.

Saïd et Nadia ont chacun leur propre personnalité, dont on appréhende l’évolution au fur et à mesure de leur exil, le récit débutant par leur rencontre, et allant jusqu’au bout de leur amour. Ils suscitent l’empathie en ce qu’ils sont présentés avant tout comme des jeunes gens frappés par un contexte politique auquel ils n’ont pas pris part, et sont « victimes » des événements.

L'écriture retranscrit subtilement l’atmosphère des différents lieux, et les émotions et pensées qui habitent les protagonistes, confrontés à des événements d’une grande brutalité. 

Exit West donne l’occasion d’aborder le point de vue de personnages qui quittent le pays où ils ont grandi, leur famille et tous leurs repères, pour avoir une chance de trouver un environnement qui leur sera propice, par exemple dans un pays occidental.
L'intrigue présente des résonnances évidentes avec l’actualité, et le style favorise l’immersion et l’émotion, faisant de Exit West l'un des grands romans de la rentrée littéraire d'hiver. 

Pour vous si...
  • La migration fait partie des sujets qui vous interpellent.
  • Vous ne passeriez pas à côté de ce must-read de 2018.

Morceaux choisis

"Dans une ville ayant connu un afflux massif de réfugiés mais encore relativement pacifique, ou du moins pas encore en état de guerre ouverte, un garçon rencontre une fille en salle de cours sans lui adresser la parole. Plusieurs jours de suite. Il s’appelle Saïd, elle Nadia.
[...] Il peut sembler paradoxal que, dans une ville oscillant au bord de l’abîme, des jeunes continuent à s’instruire, dans ce cas précis à suivre un cours du soir en marketing et branding, mais ce n’est après tout que normal, dans les mégalopoles comme dans la vie courante : un instant, vous menez vos activités quotidiennes comme si de rien n’était, une minute après vous agonisez sur un trottoir, et notre fin sans cesse annoncée ne met un point d’arrêt à nos éphémères débuts et développements que lorsqu’elle se produit."

"Certains essaient apparemment de recréer la routine d'une vie normale, comme s'il était entièrement naturel qu'une famille de quatre personnes s'entasse sous une feuille de plastique tendue entre des branches coupées pour former des piquets et calées par quelques briques fêlées. D'autres regardent l'univers urbain avec ce qui ressemble à de la colère, ou de la stupéfaction, ou de la supplication, ou de l'envie. D'autres encore ne bougent même plus, terrassés au sol par la perte de repères ou par la fatigue, ou peut-être en train de mourir."

"En des circonstances dramatiques telles que celles dans lesquelles eux et tous les amants à travers la ville se retrouvent maintenant, les émotions ont tendance à prendre une acuité dramatique, elles aussi, et puis l'obstacle du couvre-feu provoque un effet similaire à celui de la distance dans une relation intercontinentale : les amours lointaines sont connues pour renforcer la passion, du moins pendant un temps, tout comme le jeûne a la réputation d'attiser la gourmandise."

"Quand nous émigrons, nous éliminons de notre existence ceux que nous laissons derrière nous."

"Tout autour de la planète, des gens s'échappent de là où ils ont vécu, fuyant des plaines jadis fertiles mais maintenant craquelées par la sécheresse, des villages côtiers asphyxiés par les marées montantes, des villes surpeuplées et des champs de bataille sanglants, et ils s'éloignent aussi de leurs semblables même si l'amour les avait auparavant liés, comme dans le cas de Nadia qui prend ses distances avec Saïd, et lui avec elle."

Note finale
5/5
(coup de coeur)

jeudi 18 janvier 2018

Fugitive parce que reine, Violaine Huisman

Violaine Huisman est éditrice. Elle vit à New York depuis une vingtaine d'années, où elle est très active dans l'organisation d'événements littéraires. Elle travaille également comme traductrice, et a traduit plusieurs oeuvres américaines en français. 
Son premier roman, Fugitive parce que reine, nous parle de sa mère, Catherine Cremnitz. Le titre du roman, absolument somptueux et tout à fait approprié, est emprunté à Proust, et en particulier à Albertine disparue


Libres pensées...

De leur mère Catherine, Elsa et Violaine se souviennent les répliques, l'excès, la sensualité, l'odeur de cigarette, les baisers et les insultes. Elles ont toujours aimé indéfectiblement cette femme qui voulait conserver leur garde quoi qu'il lui en coûtât, qui était incapable de se soumettre aux convenances sociales et qui clamait haut et fort qu'elle avait le droit de dire merde comme cela lui chantait, qu'elle était une femme et ne se résumait pas à une mère.

Dans ce roman à l'écriture furieuse, Violaine, la cadette, retrace les origines de sa mère, son enfance, son adolescence, et, enfin, sa vie d'adulte, les hommes qu'elle a aimés, puis haïs, cette folle envie d'être libre qui l'a animée toute son existence.

Plusieurs jours après avoir terminé la lecture, je suis encore sous le choc. Soufflée par cette femme, Catherine, cet amour absolu qui la lie à ses filles, et pourtant si singulier, soufflée aussi par le style de Violaine Huisman, qui ne ressemble à aucun autre et qui n'est pas de ceux qui laissent intact le lecteur.

Le rythme du roman est effrené, la langue irrévérencieuse au possible, injurieuse par moment, insolente, déchaînée, à l'image de Catherine qui ne s'en laisse pas conter.

La structure est complexe, et ne ressemble pas aux intrigues classiques que l'on peut rencontrer. Le roman est en effet construit en trois temps.
Le premier relate le quotidien d'Elsa et Violaine depuis leur point de vue, souvent en tant qu'enfants puis adolescentes, cette vision de cette mère excentrique et impulsive, incontrôlable, pour l'amour de laquelle elles s'efforçaient d'être les meilleures dans tous les domaines, aussi irréprochables et sages que Catherine était indocile et inconvenante.
Le second temps revient sur la vie de Catherine, selon une approche chronologique, et beaucoup plus détachée, en se centrant sur elle et en n'abordant les enfants que comme des êtres à la périphérie, qui apparaissent à un certain point du récit, mais ne marquent pas le début de la vie de Catherine, loin de là.
Le troisième temps raconte ce qu'il advient de Catherine une fois ses filles devenues adultes et ayant quitté le foyer.

Il y a donc, naturellement, des redondances, en particulier entre le premier et le deuxième temps, certains éléments que l'on capture au vol dans la logorhée qui habite Catherine et qu'elle déverse sur ses filles, et que l'on retrouve dans le récit "biographique", plus objectif, relaté ensuite. Peu à peu, les pièces du puzzle s'emboîtent, le portrait magnifique de Catherine se dresse, et fait taire les avis à l'emporte-pièce que son entourage pouvait avoir sur elle.

Fugitive parce que reine me fait penser aux plus beaux hommages littéraires que j'ai pu lire. L'autre qu'on adorait, de Catherine Cusset, Rien ne s'oppose à la nuit, de Delphine de Vigan, Vipère au poing de Hervé Bazin, Lambeaux de Charles Juliet, Maison de poupée de Ibsen, Profession du père de Sorj Chalandon... Il s'inscrit dans leur droite lignée.

On peut être frappé par le tempérament de feu, le caractère extravagant de Catherine. Mais, de par la tendresse qui se lit entre les lignes, on retient surtout d'elle son goût avide pour l'absolu, pour la liberté, pour tout ce que la vie peut lui offrir.

Et quant à Fugitive parce que reine, c'est un chef d'oeuvre en même temps qu'une ode aux femmes à travers une seule, à leur force et à leur fragilité entremêlées.

Pour vous si...
  • Vous vous laissez ensorceler par les êtres qui vivent selon leurs propres règles.
  • Vous êtes sensible au style fougueux et riche d'un auteur. 

Morceaux choisis

"Pour maman, être une mère suffisamment bonne n'avait rien d'une évidence. Aux demandes incessantes du nourrisson, à l'aliénation de la maternité, et au bouleversement affectif, à la crise identitaire que représentait le fait de devenir mère, vu son parcours, sa maladie, son passé, elle ne pouvait que répondre de manière violente, imprévisible, destructrice, mais aussi avec tout l'amour qu'elle n'avait pas reçu et rêvait de donner et de trouver en retour. Cet amour fou, cette pasion intenable que représentaient deux moutardes avec leurs emmerdements à tous âges, cet amour qui n'en finissait pas, qui ne pouvait finir, qui survivait à tout, flambait plus haut que tout, pardonnait tout, cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n'étions pas des petites connes ou des salopes ou des pétasses, mes chéries adorées que j'aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu'elle le put."

"Catherine vrille. Médée n'est pas folle, elle est bafouée, humiliée, trahie. Elle, une reine, on la traîne dans la boue. Médée n'est pas folle, elle se venge en prenant en otage ce qu'elle a de plus cher. Sa vie seule ne peut se mesurer à l'énormité de la trahison : sa vie à elle ne suffit pas, c'est au-dessus d'elle, il faut s'en prendre à l'humanité entière, à cette pourriture qu'est l'humanité, à l'infamie des hommes."

"Entre la mère et la putain, maman n'avait jamais su choisir. Ce déséquilibre constant perdura par-delà le départ de ses filles et l'avait certainement précédé. La femme vivait ce funambulisme, l'inéluctable funambulisme de son sexe, tant bien que mal, mais maman le vivait surtout mal."


Note finale
5/5
(coup de coeur)

mercredi 17 janvier 2018

Demain m'appartient #NewLife, Claire Mabrut

Qui est Claire Mabrut ?
D'après Viadéo, une journaliste Free-Lance en région parisienne, une fan d'Apollinaire, d'après Tweeter, ou de Henry James d'après Instagram. 
A moins que toutes ces personnes n'en fassent pas qu'une.
En tout cas, Demain m'appartient paraît en janvier, et est signé Claire Mabrut. 


Libres pensées...

Eloïse approche de la quarantaine, et sa vie vient de prendre un tournant décisif : elle divorce de Jonathan, son mari rencontré alors qu’elle avait vingt ans, et peu à peu, un vent de changement va souffler sur sa vie. Elle va quitter son boulot et s’essayer au free-lance, apprendre à voyager seule, à profiter de ce que la vie lui offre, et surtout, continuer à chercher un homme avec lequel partager tout cela.

Le récit est constitué des épisodes qui se succèdent dans la vie d’Eloïse, au rythme de ses rencontres amoureuses principalement. Il se passe toujours quelque chose, néanmoins ces rencontres se ressemblent un peu trop pour permettre au lecteur de sentir que l’intrigue progresse. Il n’y a d’ailleurs pas véritablement d’intrigue, puisque le récit tient du journal et n’offre pas de dénouement particulier. 

La narratrice est dépeinte de telle sorte que les lectrices puissent la trouver sympathique et s’identifier (elle recherche un homme qui soit à la fois un confident, un ami sur le long terme, et avec lequel elle vive une passion intense) en dépit d’une certaine immaturité. Cependant, la galerie des amies étouffe un peu, on peine à les distinguer entre elles, et ce même sentiment se retrouve dans la liste des hommes que rencontre Eloïse. Il y a trop de personnages, à la psychologie à peine ébauchée. 

Ainsi, peu à peu, alors que le sujet était propice à un roman riche, l’histoire se délite, le lecteur est noyé, lassé, l’empathie qui aurait pu bien fonctionner s’étiole à mesure qu’Eloïse s’enlise dans ses mauvais choix et, pour finir, agace. Les bons sentiments ne suffisent pas à donner l’illusion d’une intrigue.

En conclusion, en dépit d’un bon marketing tant dans le choix du titre que de la structure (des titres de chapitres qui « sonnent » bien, et favorisent l’identification en évoquant des lieux communs avec une pointe d’humour : « rendez-vous chez le psy », « comment tuer son boss », « je jouis donc je suis »…) et du synopsis aguicheur (les tribulations d’une quadra d’aujourd’hui), le récit s’apparente bientôt à une longue litanie d’idylles vouées à l’échec, et le lecteur voit s’égrener les portraits d’hommes instables, et se multiplier les déceptions d’Eloïse, à mesure que l’ennui l’envahit.

Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas rebuté par les références musicales tissant un récit ;
  • La lecture d'un journal intime très actuel vous tente.

Morceaux choisis

"Alors voilà, on y est : bonjour, je m’appelle Éloïse, je suis une presque quadragénaire qui, dit-on, ne fait pas son âge. J’aime la vie, l’amour, boire, manger, voyager, passer le dimanche au lit, bouquiner sous un plaid, danser comme une folle et chanter à tue-tête toute seule dans mon salon, pleurer au happy end de L’Arnacoeur avec mes amies (et avant, quand Vanessa Paradis et Romain Duris rejouent la scène finale de Dirty Dancing, évidemment). Et ma fameuse #newlife, je vais vous la raconter. Sans fards ni filtres. Life begins at the end of your comfort zone, il paraît."

Note finale
2/5

mardi 16 janvier 2018

Un regard de sang, Lina Meruane

Lina Meruane est une écrivaine chilienne, qui vit et enseigne aujourd'hui à New York. Un regard de sang est son quatrième roman.


Libres pensées...

Lina est frappée de cécité lorsque des veines éclatent dans ses yeux. Son ophtalmologue lui propose de subir une opération pour tâcher de lui rendre sa vue, en attente de laquelle elle va passer du temps auprès de sa famille, au Chili, avant que son compagnon Ignacio ne la rejoigne. Autour d’elle, les réactions sont nombreuses, et conduisent Lina à s’isoler et à se réfugier dans cette nouvelle appréhension du monde, où l’ouïe et le toucher prennent une nouvelle importance. De retour à New York, l’opération ne donne pas les résultats escomptés.

Un regard de sang propose une expérience de lecture particulière, à travers « les yeux » de la protagoniste qui réalise qu’elle en perd l’usage, s’accroche à la possibilité d’une guérison avec l’opération que son médecin lui recommande mais s’habitue néanmoins à la possibilité d’une vie sans sa vue. Malheureusement, cette expérience est desservie par une difficulté à se laisser emporter par le récit qui se révèle redondant et centré sur les pensées « en vase clos » de Lina.

Une fois que la cécité s’est installée, on peine parfois à avoir une notion du temps qui passe. L’opération apparaît rapidement comme l’événement attendu, mais est ponctuellement balayé par les préoccupations quotidiennes de Lina, et ses digressions qui se multiplient.

J’attendais par ailleurs un texte plus poétique et évocateur de par la place que prennent peu à peu certaines projections et fantasmes de la protagoniste. Le style ne favorise pas à mon sens l’immersion dans le roman, en dépit (ou du fait ?) de l'anxiété qui s'en dégage, à juste titre.

En conclusion, Un regard de sang se démarque par l'intérêt du sujet, car le point de vue de la personne perdant peu à peu la vue ne laisse pas de marbre, et l’on voudrait savoir ce qu’il va advenir de Lina. Malheureusement, la progression du récit m’a paru mal maîtrisée et dilue la curiosité et le début d’empathie du lecteur.  

Pour vous si...
  • Vous êtes tenté par les expériences créant un malaise palpable.

Morceaux choisis

"C’est alors qu’un feu d’artifice a explosé dans ma tête. Ce n’était pas du feu que je voyais, c’était du sang en train de couler à l’intérieur de mon oeil. Le sang le plus émouvant que j’aie vu de toute ma vie. Le plus inouï. Le plus effrayant. Je saignais à gros bouillons, mais j’étais seule à m’en apercevoir."

Note finale
2/5
(pas mal)

lundi 15 janvier 2018

Konbini, Sakaya Murata

Petite excursion dans la littérature japonaise, avec un court roman de Sakaya Murata, qui a été distinguée à plusieurs reprises dans son pays. Konbini lui a d'ailleurs valu la récompense du prix Akutagawa. 


Libres pensées...

Depuis toujours, Keiko Furukura se sent décalée par rapport aux autres, si bien qu’elle a très tôt fait de son mieux pour tâcher de ne pas sortir du lot et d’être considérée comme une personne normale. Depuis ses études, elle travaille à temps partiel dans un konbini, une supérette où elle a appris le comportement et la gestuelle attendus. Mais, à 36 ans, son entourage commence à se montrer suspicieux, et à attendre d’elle qu’elle rentre dans un schéma classique, à savoir, qu’elle trouve mari et quitte son emploi, ou qu’elle décroche un poste plus sérieux et durable. Perplexe quant à la stratégie à adopter, elle fait la rencontre de Shihara, qui vient d’être recruté comme vendeur au konbini, et se révèle un médiocre employé.

Konbini est un roman typiquement japonais de par son style et l’atmosphère qui y règne. L’intrigue est à mon sens originale, s’éloigne des sentiers battus (la relation développée entre Keiko et Shihara n’est pas celle que l’on pourrait imaginer à la lecture du synopsis), offre un regard intéressant sur le travail dans les petites surfaces et certaines mœurs japonaises (notamment au travers des conventions sociales auxquelles Keiko doit se plier, et qui ressemblent dans une certaine mesure à ce que l’on peut trouver dans de nombreuses sociétés occidentales).

L’évolution de l’intrigue permet de prendre peu à peu la mesure de la situation de Keiko. Le roman dépasse les catégories habituelles, dans la mesure où l’on n’identifie pas au premier abord le rôle romanesque de Shihara, par exemple : est-ce un rôle d’élément perturbateur ? De facilitateur en vue d’une possible résolution ?

Le personnage de Keiko, qui semble justement inapte à ressentir l’empathie, en provoque néanmoins chez son lecteur, de par l’exclusion dont elle souffre, et la solitude qui en découle. Keiko comme Shihara sont tous les deux très singuliers, et ne sont pas des personnages littéraires classiques, ce qui attise la curiosité. 

L’histoire de Keiko sort de l’ordinaire (le lieu du konbini favorise le sentiment d’exotisme et crée une atmosphère particulière), alors que beaucoup peuvent se retrouver pour partie dans l’inadéquation avec les normes sociales dont elle souffre, et la pression dont elle fait l’objet de la part de ses proches, du fait des injonctions sociétales plus ou moins tacites. La chute aurait pu être soignée, mais le lecteur est maintenu en haleine au fil des pages. 

Quant au style, il est typiquement japonais, factuel et loin de toute forme de lyrisme, évoquant les romans d’Ito Ogawa, Takuji Ichikawa, Hiromi Kawakami, Banana Yoshimoto ou encore Ryû Murakami.

Konbini est donc un récit à la fois rafraîchissant et d’un réalisme mordant, qui est en outre facile d’accès. 

Pour vous si...
  • Vous êtes fan de littérature japonaise
  • Vous aimeriez une version japonaise de Nos vies de Marie-Hélène Lafon (avec un peu plus d'action)

Morceaux choisis

"Si j'ai pu évoluer en tant qu'individu, c'est grâce à l'influence des personnes qui m'entourent. 30% pour Izumi, 30% pour Sugehara et 20% pour le gérant, sachant que le reste se répartit entre Mlle Sasaki, arrivée il y a six mois, M. Okasaki, notre chef jusqu'à l'année dernière, et tous les autres qui ont travaillé ici par le passé.
Tout ce qui concerne la façon de parler, en particulier, je l'apprends par imitation. Mon langage actuel est un mélange d'Izumi et de Sugehara.
N'est-ce pas ainsi que fonctionne tout le monde ? Je me souviens avoir vu le groupe de Sugehara passer au magasin de temps en temps : les filles s'habillaient et parlaient comme elle. [...] Nul doute qu'à mon tour j'influence aussi la façon de parler de quelqu'un d'autre. C'est en nous imprégnant les uns des autres que nous préservons notre humanité."

"_Ce n'est pas une tâche naturelle pour un mâle, marmonne-t-il. Il en va ainsi depuis l'Antiquité : les hommes partaient à la chasse tandis que les femmes récoltaient fruits et légumes et gardaient le foyer. Ce genre de corvée correspond mieux au système neurologique féminin.
_Shiraha ! On n'est plus dans l'Antiquité ! Homme ou femme, on est tous des vendeurs ! Venez, je vais vous montrer comment ranger le stock dans l'arrière-boutique."

"_Sa vie est finie. Quel loser, un fardeau pour la société ! C'est le devoir de l'homme de contribuer à la bonne marche de la communauté, que ce soit par le travail ou en fondant une famille."

"Les gens ont une drôle de façon de plisser les yeux quand ils font preuve de dédain. On peut y déceler la peur d'être contredit, et comme une étincelle belliqueuse qui semble défier crânement l'adversaire ; ou à l'inverse, on peut y voir luire la délectation, comme une forme de transe induite par le complexe de supériorité."

"Dans ce monde régi par la normalité, tout intrus se voit discrètement éliminé. Tout être non conforme doit être écarté.
Voilà pourquoi je dois guérir. Autrement, je serai éliminée par les personnes normales.
J'ai enfin compris pourquoi mes parents désespéraient tellement de trouver une solution."

"Tu ne comprends donc pas ? Les individus en marge de la communauté n'ont aucune intimité. Tout le monde vient nous marcher dessus, sans ménagement. Ceux qui ne contribuent pas, que ce soit par le mariage, en ayant des enfants, en allant chasser ou gagner de l'argent, sont des hérétiques. Voilà pourquoi nous ne pouvons mener notre vie sans être dérangés."

Note finale
4/5
(très cool)

mercredi 10 janvier 2018

Ecrire pour sauver une vie. Le dossier Louis Till, John Edgar Wideman

Livre figurant parmi les coups de coeur des bibliothécaires de Paris en 2017, Ecrire pour sauver une vie a attiré mon attention. Son auteur, John Edgar Wideman, est un écrivain américain réputé, salué pour sa contribution à la compréhension du racisme et de la diversité, m'informe Wikipédia. Le sujet léger adéquat pour ce début d'année ! 


Libres pensées...

Wideman décide de revenir sur l'affaire Emmett Till, et, de fil en aiguille, se retrouve à écrire un livre sur le père de celui-ci, Louis Till.

Prenons un instant pour rappeler de quoi il est question.
En 1955, un adolescent de 14 ans, Emmett Till, est sauvagement assassiné.
Les deux principaux suspects, que les preuves accablent, sont finalement acquittés, à l'issue d'une délibération qui dure à peine plus d'une heure.
Le motif de leur acte, dont ils admettent par la suite être coupables par voie de presse, aurait été que le jeune garçon avait "sifflé", tenté de séduire la gérante d'un magasin, et épouse de l'un d'entre eux.
Une affaire ahurissante, qui, lorsque l'on se plonge dans les témoignages, n'aurait jamais dû se conclure de cette façon.
Un détail que j'ai gardé volontairement pour la fin : Emmett est noir, et la femme, blanche, tout comme les deux meurtriers, tout comme l'intégralité du jury qui les a jugés.

L'affaire est considérée aujourd'hui comme l'un des déclencheurs du mouvement des droits civiques, aux côtés de l'affaire Recy Taylor notamment.

Elle mérite à elle seule un livre, ou plusieurs, pour que l'histoire ne soit pas oubliée, dont Wideman est contemporain, puisqu'il avait 14 ans lui aussi lors du meurtre d'Emmett Till.

Néanmoins, il fait le choix de ne pas se centrer sur l'affaire, et d'aller investiguer un fait qui aurait influencé les jurés, à savoir la condamnation et l'exécution de Louis Till, père d'Emmett, en 1942, accusé ainsi qu'un autre soldat d'avoir violé deux femmes et d'en avoir tué une troisième en Italie.

C'est cet épisode qu'explore principalement Wideman, dans la mesure où il aurait fait pencher la balance en faveur d'une non révision du procès.
Ses recherches mettent en effet à jour la directive d'Eisenhower, diffusée peu avant les faits, de se montrer implacable dans le cadre des jugements en cour martiale, et de faire des exemples (en gros).

Louis Till en fait les frais, et il s'avère que le dossier qui l'accuse n'est guère solide, aux yeux de l'auteur : la famille attaquée chez elle dans le noir en pleine nuit dit n'avoir pas pu voir la couleur des vêtements des assaillants, mais est formelle quant au fait qu'ils étaient noirs. Ce n'est que l'une des incohérences les plus frappantes, selon lui.

Au-delà des éléments - jugés fragiles par l'auteur - qui ont conduit à l'exécution de ces deux hommes, Wideman met en lumière des statistiques glaçantes, selon lesquelles les hommes noirs, en particulier durant la période de la Seconde Guerre Mondiale, ont été surreprésentés dans la population des condamnés/exécutés, au regard de leur proportion dans l'armée. Un racisme persistant expliquerait que ces hommes aient été systématiquement suspectés et condamnés, là où d'autres, parce qu'ils étaient blancs, n'étaient pas inquiétés ou bénéficiaient de clémence. Des faits comparables, selon la couleur de ceux qui étaient dans le rôle des victimes ou des coupables, donnaient lieu à des procès à l'issue différente.

L'analyse menée par Wideman nous fait évidemment réfléchir, tout autant qu'elle nous fait frémir.
Peut-on penser que tout cela est révolu, qu'il n'existe plus aujourd'hui de discrimination raciale dans la justice, que le contrôle au faciès n'a aucun ancrage dans la réalité quotidienne ?
Certains schémas, intériorisés, sont déterminants dans le jugement que l'on porte sur une situation, et conduisent à d'inacceptables inégalités.

Le texte de Wideman n'est pas purement historique. Il mêle avec sensibilité des éléments issus de sa propre histoire, de sa propre famille, et prend en outre des libertés lorsqu'il ne reste aucune preuve tangible, avance des hypothèses. Sa démarche n'est pas fondamentalement scientifique (quand il juge des dépositions des femmes italiennes violées, il émet un avis, une opinion avant tout personnelle, qui se fonde sur son intuition plus que sur des indices factuels), mais elle nous entraîne dans une réflexion sociologique dont on ne pensait pas qu'elle était l'objet du livre, et qui est forcément salutaire.

Ecrire pour sauver une vie est donc un livre instructif et sensible, que l'on partage ou non les positions de l'auteur. Et quand bien même on ne s'accorderait pas sur la méthode qu'il emploie pour revisiter l'histoire, les constats qu'il en tire font écho à des situations tristement ordinaires, dans lesquelles nous avons tous une responsabilité. 

Pour vous si...

Morceaux choisis

"Emmett Till est généralement considéré aujourd'hui comme un martyr des droits civiques, mais le procès scandaleux qui disculpa ses assassins et le rôle crucial que joua dans son déroulement le père d'Emmett sont quasiment gommés des mémoires. [...] D'un bout à l'autre des Etats-Unis, les tribunaux continuent encore et toujours à relaxer des assassins comme si les vies noires auxquelles ils ont mis fin ne comptaient pas."

"L'auteure de L'interprète, Alice Kaplan, s'appuyait sur les expériences relatées par Guilloux pour explorer le traitement systématiquement discriminatoire réservé aux soldats noirs dans les tribunaux militaires américains au cours de la Seconde Guerre Mondiale."

"Till rompit son sillence une seule fois, en réponse aux demandes répétées des agents qui lui réclamaient une déposition, et aurait alors dit à Rousseau : "Ca ne sert à rien que je vous raconte un mensonge pour aller ensuite en raconter un autre le jour de mon jugement", remarque dans laquelle je perçois clairement, de même que Rousseau aurait dû le faire, le raffinement igbo de Till, sa résignation, le sens de l'humour ironique, suranné, dont il fait preuve à propos du statut de la vérité dans un monde où toutes les vérités se valent jusqu'à ce que le pouvoir en choisisse une pour servir ses exigences."

"Les voix consignées dans le dossier ont été orchestrées de façon à n'entretenir une conversation qu'entre elles, conversation qui condamnait Till en excluant sa voix, conversation qui ne tenait aucun compte du silence de Till et s'interrogeait encore moins sur sa signification."

Note finale
3/5
(cool)

mardi 9 janvier 2018

Pactum salis, Olivier Bourdeaut

Nous y voici, le retour attendu d'Olivier Bourdeaut, auteur du très remarqué En attendant Bojangles, l'un des grands romans de 2016. L'auteur revient avec la même maison d'édition, et un roman qui nous emmène cette fois dans un tout autre endroit, au coeur des marais salants de Guérande. 


Libres pensées...

Jean a quitté l'agitation de la vie parisienne pour les marais salants de Guérande, où il est devenu paludier. Un jour, il trouve un homme ivre échoué dans l'un de ses oeillets, ayant uriné sur son travail. Il s'agit de Michel, agent immobilier parvenu, avec lequel, passée leur rencontre houleuse, il noue une improbable amitié.

Pas évident, de signer un deuxième roman, quand on a rencontré un tel succès avec le premier ! J'ai bien sûr pensé au protagoniste dans Le mystère de l'affaire Harry Québert en abordant ce deuxième ouvrage de Bourdeaut, tant cette publication était attendue.

J'ai retrouvé avec plaisir la prose ironique et coulante de l'auteur, déjà appréciée pour ces qualités dans En attendant Bojangles, qui était très accessible tout en étant bourré d'humour et d'une certaine poésie. Il est intéressant, dans Pactum salis, de changer complètement d'univers, de rebattre les cartes, en quelque sorte.

Et l'exercice est réussi : les marais salants constituent un cadre original et plaisant, l'auteur narguant le tourisme et portant dessus un oeil critique, ce qui lui gagne la complaisance du lecteur (le tourisme, se démocratisant, et même s'il reste l'apanage d'une portion réduite de la population, est devenu une activité que l'on tourne en ridicule, dont on se plaint, refusant de se voir potentiellement comme un touriste à son tour, ce qui est sournois, parce que le tourisme en France concerne aujourd'hui majoritairement les classes moyennes, qui ne peuvent y accéder que depuis le siècle dernier), narguant aussi les parisiens, ainsi que les nouveaux riches à travers le personnage de Michel, qui suscite la défiance, et un sentiment d'injustice, car l'on ne peut s'empêcher de penser qu'il ne mérite pas ce qu'il a acquis.
A l'inverse, le personnage de Jean, qui se développe dans la vulnérabilité, à travers la fuite qui l'a fait s'installer à Guérande, lui garantit la sympathie du lecteur.

Néanmoins, progression inattendue, les deux hommes se rapprochent, et naît entre eux une sorte de relation instable, qui fait penser à l'amitié, et menace cependant de basculer à tout instant, chacun cachant un tempérament sujet à l'emportement. Michel et Jean s'apprécient presque, s'estiment d'une certaine manière, Jean allant jusqu'à dire que Michel le fascine, alors qu'il incarne beaucoup de ces choses qu'il rejette.

Autour d'eux, des personnages secondaires surgissent, expliquent la situation (notamment, la relation jadis nouée par Jean avec Henry, qui était lui aussi un homme au fort caractère et du genre provocateur), ou la complexifient, donnent à voir l'un et l'autre sous leur vrai jour, et révèlent certains de leurs traits (à l'instar de la petite perfidie de Michel à l'endroit de Jean lorsqu'ils s'emploient à séduire trois vacancières).

Je dois malheureusement faire le constat que je n'ai pas retrouvé cette étincelle, cette audace qui m'avait séduite dans En attendant Bojangles, car Pactum salis est finalement un roman qui repose sur l'humour et sa chute, étape à laquelle on s'attend d'ailleurs à un rebondissement, ce en quoi l'on n'est pas déçu, mais qui n'a pas les nuances tragi-comiques qui faisaient le sel de son aîné (hu hu, jeu de mot majeur...), bien qu'il s'inscrive à son tour dans cette lignée.

Le roman reste cependant de belle composition, et garantit un agréable moment de lecture, confirmant les qualités de l'auteur en termes de maîtrise narrative et d'empreinte, mais dont le talent était à mon sens plus exacerbé dans son premier livre.

Pour vous si...
  • Vous vous demandez ce qu'un œillet vient faire dans cette histoire ;
  • Vous n'êtes pas trop à cheval sur le test de Bechdel.

Morceaux choisis

"Il avait en face de lui une femme parfaitement capable de lui envoyer son verre de kir au visage. Et puis il connaissait la réponse. Elle n'en avait pas vu depuis trois ans [ndlr : de queue] et probablement n'en verrait-elle jamais d'autre. Pas la sienne en tout cas, qui s'était rétractée au fil du dîner à la manière du dernier bulot desséché reparti vers les cuisines, à jamais inatteignable dans sa coquille. [...] Malgré un cul parfait, Virginie Martin, sur ses talons pointus, hissait haut le pavillon de l'ennui absolu."

"- En somme ! Vous dites "en somme" jeune homme, c'est très bien ! C'est parfait même. Désormais les gens pour résumer leurs pensées ne disent plus "au fond, en somme ou tout compte fait" mais ils disent "en gros". Cela peut vous sembler dérisoire mais pour moi, voyez-vous, c'est le symbole d'un monde qui s'écroule. Avant nous donnions le fond de notre pensée, les comptes de nos réflexions, désormais les gens donnent le gros de celles-ci."

"Le touriste aime se sentir unique. Il [Jean] était probablement devenu "le petite paludier" de centaines de vacanciers et s'en accommodait, sans comprendre vraiment pourquoi l'artisan local est toujjours "petit" dans leurs bouches."

"Il était convaincu que les paysages les plus beaux devraient être formellement interdits aux touristes. Le tourisme rendait abjectes toutes classes sociales, il y avait une forme d'égalité dans la médiocrité touristique."

Note finale
3/5
(cool)