jeudi 29 octobre 2015

Boussole, Mathias Enard

Je suis fan de Mathias Enard.
Parlez-leur de batailles, de rois et d'éléphants; Rue des voleurs; La perfection du tir...
Sa poésie, son lyrisme élégant me captivent.
Le voir figurer parmi les quatre finalistes du Goncourt a donc été un motif de réjouissance.
La perspective de la lecture de Boussole, plus encore.



Le synopsis

Le narrateur, Franz, se perd en rêveries qui mêlent son amour pour Sarah, leur passion commune pour l'Orient et toutes les formes de l'orientalisme dans l'art notamment, sa solitude, des regrets et des méditations, les souvenirs qui le hantent depuis Vienne jusqu'à Palmyre.


Mon avis

Boussole  se distingue assez des autres romans que j'ai lus de Mathias Enard, et en ce sens, m'a prise par surprise. Le récit est une longue rêverie entrecoupée de digressions, d'anecdotes, et la trame se dilue dans cette ambiance qui naît sous la plume de l'auteur au moyen de références riches et nombreuses, constituant l'Orient en objet de littérature comme d'autres l'ont fait avant lui. Il y a, avant tout, un romantisme exacerbé dans cette oeuvre, une langueur, et l'obsession du narrateur pour son amour perdu, pour la figure insaisissable de Sarah, qui semble toujours lui échapper.
Une oeuvre lyrique et très poétique, qui sublime l'orientalisme en en offrant une analyse et une exploration d'expert.


Pour vous si...
  • Vous êtes envoûté par l'orientalisme en littérature
  • Ou alors par l'opium
  • Vous trouvez qu'on n'utilise pas assez des mots comme "avicenienne"

Morceaux choisis

"Sarah souriait de ma pudeur, elle m'a toujours cru prude, sans doute parce qu'elle ne pouvait percevoir que ce n'était pas la scène en elle-même qui me faisait détourner le regard, mais celle qui se dessinait dans mon esprit, bien plus troublante, en vérité."

"La vie est une symphonie de Mahler, elle ne revient jamais en arrière, ne retombe jamais sur ses pieds. Dans ce sentiment du temps qui est la définition de la mélancolie, la conscience de la finitude, pas de refuge, à part l'opium et l'oubli."

"Pour moi, [Constantinople] était la limite de la musique européenne, la destination la plus orientale de l'infatigable Liszt, qui en avait fabriqué les contours; pour Sarah c'était le début du territoire où s'étaient égarés ses voyageurs, dans un sens comme dans l'autre."

"On peut dire que ma vie spirituelle a été le même désastre que ma vie sentimentale. Je me retrouve aujourd'hui aussi désemparé qu'autrefois, sans la consolation de la foi - je ne fais sans doute pas partie des élus; peut-être manqué-je de la volonté de l'ascète ou de l'imagination créatrice du mystique; peut-être la musique, finalement, était-elle ma seule vraie passion. Le désert s'est révélé (c'est le cas de le dire) un tas de cailloux; les mosquées sont restées pour moi aussi vides que les églises; les vies des saints, des poètes, leurs textes, dont je percevais pourtant la beauté, brillaient tels des prismes sans que la lumière, la lumière avicenienne, l'essence, ne me parvienne jamais."

"Sarah soupirait et riait, elle soupirait et riait et j'avais peur de ce rire, j'en avais peur autant que je le désirais, autant que je voulais l'entendre, comme aujourd'hui dans la nuit de Vienne, alors que je cherche à attraper les souvenirs de Sarah comme un animal les étoiles filantes."


Note finale
4/5
(très bon)

mercredi 28 octobre 2015

Ah! Ça ira..., Denis Lachaud

Après quelques lectures réjouissantes (la deuxième guerre mondiale vue par Martin Amis puis Elena Costa, les moeurs improbables en Libye et Syrie rapportées par Riad Sattouf), je me suis dirigée vers un contexte actuel et même futuriste, avec le roman de Denis Lachaud, Ah! Ca ira...
Et bien, qu'on se le dise, ce n'était pas moins gratiné.



Le synopsis

Dans les années 2010, Antoine entreprend une action politique d'envergure au nom d'un groupuscule jusqu'alors inconnu, Ventôse. Rebaptisé Saint-Just, et en compagnie de confrères renommés Robespierre ou encore Marat, il participe à l'enlèvement du président de la République française.
Cette initiative tourne peu à peu au fiasco, et le symbole fort qu'ils ambitionnaient ne trouve aucun écho dans la population, qui condamne bientôt leurs actes.
Des années plus tard, la France s'est enfoncée dans un certain marasme, les inégalités se sont creusées, et Antoine réintègre une société plus capitaliste que jamais. Il se rapproche de sa fille Rosa, qu'il n'a guère vue grandir, et qui, à sa manière, porte en elle une révolte qu'il connait bien.

Mon avis

La majeure partie du roman porte sur une période à venir, et constitue en ce sens un récit d'anticipation. L'auteur prend le parti d'explorer les conditions de la révolte, le soulèvement du peuple et met en parallèle l'action menée par Antoine, et celle menée par Rosa vingt ans plus tard. En tout cas, le lecteur ne peut s'empêcher de faire ce parallèle par lui-même. La réponse apportée par l'auteur est assez pessimiste dans les deux cas, mais a le mérite d'intégrer des critères explicatifs de l'échec : dans le cas de l'enlèvement du président, l'action semble en effet hasardeuse, et l'issue précipitée, engendrant des erreurs tactiques qui empêchent Ventôse d'accéder à l'impact souhaité, en retournant notamment l'opinion publique (cette chère opinion qui souffle le chaud et le froid en toutes circonstances).
L'idée qui sous-tend le roman m'a donc intéressée, mais par moment, l'intrigue m'a paru se relâcher un peu, et les personnages manquaient aussi, à mon sens, de consistance.
Une lecture qui ne me laissera donc pas un souvenir impérissable, mais qui n'est pas inintéressant dans les pistes avancées pour faire entendre la voix des masses et réformer un appareil politique vérolé.


Pour vous si...
  • Vous êtes du genre à "condamner le système"
  • Vous pensez qu'il faut faire quelque chose contre ce fameux système
  • Oui, mais vous ne savez pas trop comment il faudrait s'y prendre. Ce roman vous propose une ou deux pistes foireuses, que vous pouvez d'ores et déjà écarter si vous ne tenez pas à ce que vos idées soient mal interprétées. C'est un coup à finir incarcéré pour un moment, et je vous renvoie vers La petite barbare pour vous rappeler en quoi ce n'est pas souhaitable.
Morceaux choisis

"On ne sait pas qui est l'autre.
On ne sait rien du monde qu'il construit et dans lequel il vit."

"Le monde tel qu'il se présente à moi va se déchirer comme une toile et je vais découvrir que la réalité, c'est la cellule." (mon amour pour Excel est en quelque sorte né de cette façon)

"Si tu t'investis dans une action aussi radicale que la nôtre et que tu peux, après qu'elle a échoué, constater qu'elle n'a absolument rien produit, tu n'as plus qu'à te flinguer ou à chercher ce qui a bien pu motiver ton implication dans sa mise en oeuvre. Alors tu te demandes si l'action en question n'était pas condamnée d'avance." (raisonnement applicable aussi : au régime Dukan / aux résolutions de nouvelle année / à toute tentative d'éloignement du MacDo)

"On peut juger nécessaire, dans un certain contexte historico-politique, de régler les problèmes à coups de drone guillotine quand on ambitionne d'ébranler l'inébranlable, quand on sait qu'il n'existe aucun autre moyen de contrecarrer le travail d'éternisation du système, d'entamer les structures objectives et subjectives de la domination". (Je rêve d'un monde où Christian Grey se ferait défoncer par un drone guillotine comme seul moyen d'entamer la structure subjective de la domination)


Note finale
2/5
(pas mal)

mardi 27 octobre 2015

L'arabe du futur, Riad Sattouf

Les romans graphiques, j'avais décrété, dans un de ces élans péremptoires qui me traversent à l'improviste, que ce n'était pas mon truc.
Il faut dire que j'ai découvert leur existence il y a environ deux mois ; avant ça, ils se sont habilement soustraits à ma vue et à ma connaissance au point de m'avoir laissé vivre dans l'ignorance complète de leur présence au monde.
Et puis, Nombre Premier m'a mis entre les mains l'Arabe du futur en m'en disant le plus grand bien.
Il fallait bien en faire quelque chose, donc je l'ai lu.



Le synopsis

Riad Sattouf raconte son enfance, entre la Libye, la France et la Syrie.


Mon avis

Une fois de plus, mes horizons s'élargissent en dépit de ma méfiance naturelle et de mes indécrottables suspicions.
Ce roman est génial.
D'abord, c'est drôle. Et pourtant, le sujet ne s'y prête pas toujours.
La confusion entre Dieu et Brassens me fait encore tressaillir de rire, le remède de la léchouille dans l’œil m'a laissée sans voix, et la crainte que les gens ne s'installent dans mon appart en mon absence me taraude un peu.
Ensuite, c'est personnel et historique à la fois. La vie dans la Libye de Kadhafi, puis dans la Syrie de Hafez Al-Assad, personnellement, je n'en sais pas grand chose, si bien que les mœurs rapportées par Sattouf m'ont captivée et parfois abasourdie.
J'ai dévoré le livre en une heure, incapable de la moindre pause.
En résumé, une introduction réussie à ce monde inconnu, dans lequel je ne vais pas manquer de m'aventurer davantage très prochainement.


Pour vous si...
  • Vous êtes plus ouvert que vous n'en avez l'air.
  • Les romans historiques, ça vous gave. En revanche, avec des dessins, ça passe un peu mieux.
  • Les différences culturelles de tout ordre vous fascinent.

Note finale
4/5
(très bon)

lundi 26 octobre 2015

Jazz à Chicago et Chagall à la Philharmonie

Le 19 octobre, le Théâtre du Châtelet accueillait trois groupes de jazz pour une soirée particulière se proposant de célébrer les 50 ans de l'AACM, et nommée "Jazz à Chicago".
Ma nature curieuse et gracieusement disposée à l'égard du jazz m'a poussée à assister au concert sans en savoir plus, et l'expérience s'est avérée singulière!
Dans la veine de l'impro, les groupes se sont succédé toute la soirée et ont soumis mes oreilles ainsi que celles de l'assemblée euphorique (certains grands fans peinaient à retenir leurs encouragements sonores) à des combinaisons inhabituelles, des rythmes entraînants, et le spectacle visuel n'était pas en reste, puisqu'il était presque aussi fascinant de voir les musiciens à l'oeuvre, vivre physiquement leurs morceaux au point de gigoter dans tous les sens et de danser à l'occasion, que de les entendre.
Une mention spéciale à Roscoe Mitchell, son saxophone et sa flûte, qui ont tenu les spectateurs en haleine et se sont pliés avec bonne volonté au rappel enragé de la salle! (j'ignorais qu'on pouvait jouer sans respirer, visiblement c'est possible avec la technique adéquate...)



Et puis, un peu plus tard dans la semaine, je me suis laissé tenter par l'expo organisée par la Philharmonie autour de Chagall et du triomphe de la musique.
Et oui, alors qu'une foule se ruait vers le Comic Con à quelques mètres de là, je me suis régalée dans les galeries où fleurissaient les esquisses de Chagall, préparant ses pièces bien connues destinées à l'Opéra de Paris (le plafond) et le Metropolitan Opera de New York (une peinture murale).
Mais l'oeuvre de Chagall est multiple : au-delà des peintures, l'exposition exhibe également certaines de ses sculptures et travaux de collage, ainsi que les décors et costumes élaborés pour La flûte enchantée, Daphnis et Chloé ou encore L'oiseau de feu. 
Je ne vais pas user de nuances ou de réserves : l'exposition m'a subjuguée! 
Diversifiée et riche, la Philharmonie a eu l'intelligence de varier les supports et d'illustrer la passion de Chagall pour la musique au travers d'une imbrication constante entre les deux arts tout au long du parcours proposé au public.
Le film sur lequel s'ouvre l'exposition, et qui détaille les différentes parties du plafond de l'Opéra Garnier, s'accompagne des airs les plus célèbres issus des compositions que Chagall a fait figurer sur son oeuvre : on se laisse porter par l'air des Forêts paisibles extrait des Indes Galantes de Rameau, le duo entre Pamina et Papageno dans la Flûte, la mélodie familière du Lac des cygnes, une autre de Carmen, avec, chaque fois, une exploration des motifs que Chagall a choisi de peintre pour représenter chacun.
Et puis, toujours, ces couleurs vives et ces figures tendres, enlacées, dans lesquelles se mélangent des bouts d'hommes et d'autres d'animaux, il y a dans Chagall un onirisme qui me transporte et m'enchante.
Pour les amateurs du genre, c'est à ne pas manquer! La magie s'achève le 31 janvier...

dimanche 25 octobre 2015

Daniel Avner a disparu, Elena Costa

Un nouveau roman reçu dans le cadre de l'échange des 68 premiers romans de la rentrée littéraire!
Je n'avais pas du tout entendu parler de ce livre d'Elena Costa, et l'ai donc abordé sans le moindre a priori.



Le synopsis

A la fin de la guerre, Daniel est envoyé par son grand-père au Lutetia. C'est là que les rescapés des camps retrouvent leurs familles, et celle de Daniel a disparu lorsqu'il était enfant.
Mais ses parents et sa sœur ne sont pas rentrés d'Allemagne.
Adulte, il rencontre Dora devant le Lutetia, qui entre dans sa vie brusquement, et qui lui donne, quelques années plus tard, un fils.
Mais la disparition de ses proches, l'idée de ce qu'ils ont subi, pèsent sur sa vie, le hantent, le déchirent. 


Mon avis

Il m'a fallu quelque temps pour rentrer dans le roman, dont la première partie m'a paru lente à poser le contexte. Les parties suivantes, en revanche, m'ont semblé beaucoup plus consistantes, et riches dans ce qu'elles exposent au sujet de l'identité, de la survie, des séquelles gardées par ceux qui ont survécu, et l'insupportable tourment engendré par l'ignorance dont la mort de leurs êtres chers est entourée. La culpabilité, la solitude qui étreignent ces survivants et se décline cruellement dans le temps, pendant des années, des décennies, au point d'affecter l'entourage qu'ils reconstituent, et jusqu'à leurs descendants, sont confondantes.
Ce roman m'a donc, en fin de compte, plongée dans des réflexions et des émotions vives, et me laisse un goût amer en le refermant.


Pour vous si...
  • Vous êtes sensible au sujet, tout simplement.
Morceaux choisis

"Chaque fois que cette période de ma vie me revient à l'esprit, elle disparaît d'un coup en me laissant un souvenir confus, fragmenté. J'éprouve la même impression en m'éveillant d'un rêve, à l'instant où la réalité s'impose de manière soudaine, celle d'avoir égaré quelque chose sans pouvoir le nommer."

"J'étais certain qu'en éprouvant une douleur physique, je pourrais me soulager de ce mal-être permanent. [...] Il fallait que quelque chose de violent ressorte de tout ça, que l'histoire de la déportation de mes parents et de ma sœur se manifeste de nouveau sur mon existence, en m'infligeant des blessures qui feraient écho à ma souffrance intérieure."

"J'étais heureux de souffrir pour pouvoir les comprendre, accéder à une infime partie de ce qu'ils avaient vécu."

"J'ai compris, depuis peu, à quel point j'ai consacré ma vie à essayer de disparaître, à entretenir une forme de repli sur moi-même pour tenter de faire vivre mes parents et ma sœur dans ma mémoire."


Note finale
2/5
(pas mal)

samedi 24 octobre 2015

La zone d'intérêt, Martin Amis

Il y a quelques semaines, le grand-breton Martin Amis était l'un des invités de la Grande Librairie.
En plus, Nombre Premier était intriguée.
Je me suis laissé tenter.



Le synopsis

Le roman voit s'alterner les voix de trois hommes, Angelus Thomsen, Smulz et Paul Doll, et ponctuellement celle d'Hannah Doll.
Ils ont en commun d'être allemands, fascistes, de se côtoyer, et d'évoluer à proximité et dans un camp de concentration durant la seconde guerre mondiale.
Mais ce roman n'est pas un énième récit sur les exactions commises par les Nazis.
Il adopte le point de vue de ces trois hommes et de cette femme, et révèle les intrigues qui se nouent dans ce cadre sordide, à travers le spectre décalé d'un auteur sans limite. 


Mon avis

L'expérience n'est pas anodine! Même en sachant à quoi s'attendre, voici une lecture qui décoiffe. L'humour est noir, grinçant, et pousse parfois à s'interroger : peut-on, vraiment, rire de tout?
Les personnages sont cocasses, odieux et tellement détachés de la réalité qu'ils ont sous les yeux que c'en est dérangeant. L'intrigue en soi ne présente pas, à mes yeux, d'intérêt majeur; tout le sel réside véritablement dans la superposition hallucinante entre le quotidien de ces personnes préoccupées par leur carrière, leurs amours, leurs états d'âme, et la réalité historique que l'on sait, dans un périmètre géographique commun. L'enchevêtrement est parfois effroyable, la mention répétée de l'odeur en particulier, et du désagrément occasionné pour les familles aryennes, en est insoutenable.
C'est donc un roman audacieux à cet égard, qu'il est intéressant de lire pour se confronter à cela.


Pour vous si...
  • Principalement si vous êtes un amateur d'humour noir. Et que vous n'avez pas de limite dans le domaine.

Morceaux choisis

"_Quel paradis. Vos tulipes sont superbes.
_Ce sont des pavots.
_Des pavots, naturellement. Et là-bas?"

"J'aime les nombres. Ils traduisent logique, exactitude, économie. [...] L'important, c'est l'uniformité. Oui, j'aime les nombres. Nombres relatifs, nombres entiers. Nombres premiers!" (<3)

"Ach, Hannah n'a aucun problème que mes bons vieux 15 centimètres ne peuvent résoudre." (galanterie du mari)

"Je ne me fais aucune illusion sur la sensualité débridée dont Hannah peut se montrer capable; par ailleurs, il est de notoriété publique qu'une fois qu'une femme dénoue les liens sacrés de la pudeur, elle s'enfonce vite dans les dépravations les plus extravagantes, accroupissements, tortillements, pressions, succions."

"Mon Hannah et moi connaissons sa Sexualitat. Quand elle lisait cette lettre, enfermée dans la salle de bains : ce n'était pas la pensée de Thomsen qui endolorissait son Busen. Non, elle aime les vrais hommes, des hommes auréolés d'un peu de sueur et de barbe de trois jours, des hommes dont émane un peu d'odeur de pet et d'aisselles." (oO)

"Je ne suis pas le moins du monde tenté par le triomphalisme, car les Nationaux-Socialistes ne fanfaronnent pas, ne plastronnent jamais. Nous nous attachons austèrement, bien plutôt, à une mature évaluation de nos responsabilités historiques."

"Elle se leva; défit sa ceinture; et, d'un simple mouvement d'épaules, fit tomber les plis saphir de son kimono... révélant son Unterkleid! De la Kehle à ses Oberschenkel, son corps paraissait comme saupoudré de sucre glace, et je vis nettement les contours de ses Brusten, la concavité de son Bauchnabel, le triangle de sa Geschlechtsorgane..."


Note finale
2/5
(pas mal)

vendredi 23 octobre 2015

Ici ça va, Thomas Vinau

A la faveur de la rentrée, je me suis abonnée pour trois mois à "Livre-moi(s)", qui consiste à recevoir chaque mois un livre surprise. Le premier colis reçu en septembre laissait entrevoir des promesses, avec une jolie lettre et un petit roman à la couverture tendre, qui, par bonheur, m'était absolument inconnu.




Le synopsis

Un couple emménage dans une maison qu'il entreprend de rénover. L'homme, qui est aussi le narrateur, se souvient de son enfance passée entre ces murs, et observe sa compagne, Ema, qui jardine et évolue dans cet univers à la fois familier et étranger.


Mon avis

Je ne vais pas maintenir indûment le suspense.
L'ennui a été total.
Alors, bien sûr, la lecture n'est pas survenue au meilleur moment : encore imprégnée de la prose élaborée de Liberati, il m'a été tout bonnement impossible de trouver le moindre charme à celle de Vinau, dépouillée et faite de phrases courtes, de formules parfois vides.
Les personnages m'ont semblé artificiels, l'intrigue est absente, et l'on reste sur sa faim lorsque arrive la dernière page. J'ai eu le sentiment qu'il ne s'était rien passé, d'avoir été traversée par le contenu sans qu'il ne dépose en moi le moindre sédiment, la moindre trace.
Un livre qui sombrera vite dans l'oubli; qui y est déjà, à vrai dire.


Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas contre une certaine inertie.
  • L'écriture travaillée vous laisse de glace. Plus c'est court et dépouillé, mieux c'est.
  • Cela dit, vous appréciez quand même de temps en temps une petite formule galvaudée que tout le monde a déjà utilisé cent fois.

Morceaux choisis

"Les radis ont besoin de beaucoup d'eau. Les tomates aussi. Sans parler des salades. Les choses poussent, germent, grandissent. Il faut suivre leur rythme. C'est comme une danse. On ne mène pas. On suit, on se laisse porter." (Je suis affligée...)

"Cette entaille dans le mur m'a instantanément fait monter les larmes aux yeux. Je l'ai regardée longtemps. Sans comprendre. J'ai passé mon doigt dessus. J'avais envie d'y goûter. D'y entrer. Cette entaille dans le mur, c'est l'endroit au monde où je me sens le plus chez moi." (merci d'y rester.)

"Ema et Claire se sont vite retrouvées complices. Elles se regardent en se comprenant. Elles rament sur le même bateau. Mon frère et moi sommes ce bateau." (Voilà voilà.)


Note finale
1/5
(flop)

jeudi 22 octobre 2015

Eva, Simon Liberati

Cet été, on a vaguement suivi les démêlés entre Irina Ionesco et Simon Liberati devant la justice, concernant la publication du roman de ce dernier, intitulé Eva, dédié au parcours de sa compagne, et évoquant notamment son lien avec sa mère Irina (rappelons que Madame Ionesco mère a fait faire à sa progéniture, et dès son plus jeune âge, des photos dénudées laissant peu de place à l'imagination).
Le roman s'est ensuite retrouvé en lice pour de nombreux prix de la rentrée. Entre scandale et concupiscence, Eva  est-il, oui ou non, le roman de cette rentrée?
Chronique.



Le synopsis

Le roman retrace la rencontre du narrateur avec Eva, puis avec Eva, la première constituant l'image éternelle de la Lolita, la figure sulfureuse hypermédiatisée et insaisissable, et la deuxième, la femme derrière ce qui, aux yeux de l'auteur, a la puissance d'un mythe. Au-delà de leur relation, c'est le parcours d'Eva que l'on découvre, sa personnalité étrange, fantasque, une femme-enfant, une femme fatale, une femme magicienne, tous les visages d'Eva transfigurés par l'art puis par l'amour.


Mon avis

La lecture d'Eva m'a emplie de sentiments paradoxaux.
Il m'a fallu du temps pour me faire à l'ambiance, au registre, au ton parfois guindé, et puis, surtout, à ce personnage. La petite fille offerte aux regards ne leur échappe toujours pas adulte, puisque l'entreprise de son conjoint, sous couvert de romanesque et d'amour, reste somme toute de saisir son essence et de la livrer à ses lecteurs.
Il faut lui accorder, cependant, qu'il le fait avec un certain brio, avec goût et maîtrise.
Je retiendrai du roman cette langue riche, foisonnante de références qui noient parfois, cet art de conter que j'ai jugé revêche au premier abord, et qui a révélé au fil de la lecture toute sa subtilité, toute sa sophistication. Il n'y a qu'à lire, ci-dessous, les quelques morceaux choisis : leur combinaison sonne juste, tout y est distingué.
Ce qui sombrera dans l'oubli, en revanche, c'est le personnage d'Eva.
La volonté de l'auteur d'en faire un mythe en prétextant tout ce qu'il y a de sulfureux dans l'enfance et l'adolescence de cette femme en serait presque dérangeante.
Ce qui est intéressant, c'est la peinture de son amour qu'il offre autant que celle de la femme aimée. Eva, elle, n'a rien de profond. Lorsqu'on lui donne la parole, elle la gâche, le narrateur se complaît à ne pas explorer réellement les tréfonds de son être, il flotte dans un univers fait des effluves, des images d'Eva, de tout ce qui l'entoure et de ce qui la pare, mais elle, elle est la grande absente. Y compris lorsqu'on nous rapporte ses paroles, ses réactions, ses affections, le factice rode et menace, tant on voit l'effort de l'auteur à ériger le mythe, à faire de sa matière un personnage littéraire.
Le livre est refermé, et mon dernier sentiment est que cette Eva dont on m'a parlée 300 pages durant ne méritait pas tant d'égards.


Pour vous si...
  • Vous nourrissez le moindre intérêt pour la figure d'Eva Ionesco, ou pour les photos d'enfants nus.
  • Vous vous délectez de romans truffés de références en tous genres, artistiques, mythologiques, et j'en passe!
  • Les femmes qui jurent comme des poissonnières exercent sur vous un attrait que vous n'assumez pas trop (cela dit, si vous l'assumez, il n'y a pas de contre-indication à lire ce livre).

Morceaux choisis

"Eva avait treize ans, j'en avais dix-neuf, elle était mon aînée."

"Les yeux, toujours magnifiques, m'inspirèrent à l'instant où je les croisai l'idée des larmes, de larmes à l'état pur, comme si l'âme d'Eva en avait contemplé la forme originelle dans quelque éther platonicien cinq minutes avant d'entrer chez Louis Vuitton."

"Pour des raisons qui ont trait à ma peur de la prison, je n'avais jamais eu affaire avec des enfants, quoique j'adore les petites filles."

"Nouveau dîner, nouvelle occasion, il fallait la saisir. Un mois de flirt, c'est beaucoup."

"Eva - je ne me lasserai jamais de ce prénom -, Eva, qui fut  une figure allégorique, qui souffrit et aima jouer les poupées sous l’œil de l'imagière perverse qui lui a donné le jour, a éclairé pour moi les choses à la lumière de l'allégorie."

"Il est des êtres en qui souffle un certain esprit, une inspiration propre, une charge qui ne leur est pas étrangère mais qu'ils ne dominent pas non plus tout à fait, même s'ils sont complices de la plupart des enchantements qu'ils procurent. Cette essence inhumaine s'affirme parfois au cours de leur existence par des manifestations physiques : lévitation, polyglottisme, ubiquité, émanation d'odeurs, phosphorescence. Eva m'a raconté à plusieurs reprises qu'enfant il lui était arrivé pendant son sommeil de devenir phosphorescente."


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 21 octobre 2015

La petite barbare, Astrid Manfredi

Le premier roman d'Astrid Manfredi s'est retrouvé presque par hasard entre mes mains.
Impossible, une fois ouvert, de m'en détacher.
Laissez-moi vous raconter.


Le synopsis

La petite barbare, c'est la protagoniste, une jeune fille qui, à 22 ans, raconte son parcours et ce qui l'a menée là où elle est, en prison, alors qu'elle devrait être en train de boire du champagne et de séduire des hommes. Elle nous dit son enfance, son père avachi sur le canapé, un ancien anarchiste qui a fait sienne la stratégie de l'inertie, sa mère qui était belle et qui s'est laissé bercer d'illusions, les regards des garçons avec les débuts de l'adolescence qui annonce la convoitise des hommes, la prise de conscience de ce pouvoir dont elle est maîtresse, pour une fois, elle dit sa rage, ses envies, ses goûts, ses dégoûts, l'humiliation, l'ambition, les rêves peut-être aussi, cette haine des bourges, de tous ceux qui lui rappellent qu'elle est née au mauvais endroit, et qu'elle y restera toujours, comme sa mère, comme les autres, alors qu'elle ne veut pas être comme les autres. Elle ne dissimule pas, elle dit la violence extrême qui l'a conduite là. Et puis, aussi, peu à peu, les livres, sa seule liberté.


Mon avis

Dès la première ligne, dès le premier mot, La petite barbare m'a immergée dans un monde qui existe, le nôtre, la France et ses laissés-pour-compte, ceux que l'on taxe de toutes sortes de quolibets plus ou moins haineux, plus ou moins chargés de pitié et de condescendance.
L'horreur se pressent dès les premières pages, que le titre laissait entendre, mais celle que la narratrice nous raconte est toute aussi réelle, la violence qu'elle a eue sous les yeux toute sa vie durant, qui l'aurait presque anesthésiée, endormie, dernier recours pour survivre et continuer.
Le style est d'une vitalité folle, il y a un rythme qui prend, emporte, exalte. Le bling-bling qui fait pétiller la petite barbare palpite entre les lignes, son vocabulaire gifle et danse, elle a beau avoir fait n'importe quoi, elle n'est pas n'importe qui.
Au tournant, bien sûr, on retrouve des personnages écorchés eux aussi, mais qui se gardent bien de le laisser paraître : la figure d'Esba est troublante, grand-frère, ami, proxénète, il destabilise toute tentative de discours bien-pensant, de sentance un peu rapide.
Ce roman n'est pas un plaidoyer, il n'a rien d'un essai, ou d'un documentaire, en dépit du sujet qu'il porte.
Ce sont des bouts de vie, une plongée dans la tête d'un personnage qui a tout d'une personne réelle, ses paradoxes et ses pulsions. Fascinant.

Pour vous si...
  • Vous aimez dans la lecture la vérité nue, la vérité crue
  • Vous aimez l'écriture vive, qui gigote toute seule et qui ne vous lâche pas
  • Vous en avez assez des histoires sans saveur qui se ressemblent toutes. La petite barbare pourrait bien vous plonger dans un bac d'acide.

Morceaux choisis

"J'ai huit ans. Le temps passe comme le jambon dans la trancheuse du charcutier. On a huit tranches et on n'a rien remarqué. Drôle de métier."

"Je sais déjà que tout s'achète. De la machine à laver jusqu'au désir. Le désir, un beau mot, ça claque. Comme la jalousie de la mère sur ma joue."

"Oui, voilà ce que nous sommes, de grands fauves qui se gavent d'ultraviolence pour encaisser l'ineptie d'un monde fabriqué sans notre avis."

"Rien que des gosses enragés nés au mauvais endroit qui ont tiré la carte du religieux comme alibi de leur misère et ont tout mélangé dans le mixeur de la haine. Mauvais casting."

"Je veux du champagne et de l'amour". (Est-ce qu'on n'en est pas toutes là? ;) )

"Il n'est pas si méchant, il a de la peine, n'aime pas sa vie et me raconte ça, à moi, kidnappée par l'Etat pour payer ma dette. Je ne suis même pas sûre qu'il aime ses enfants, qui sont arrivés les uns à la suite des autres parce que ça se fait d'avoir une famille pour la photo. Les boules, non?"

"Elles sont tendres, avec leurs cheveux gras, leurs culs avachis et leurs  illusions de gamines. C'est ce qu'elles sont, c'est pour ça qu'on les a bouclées à double tour : des gamines. A elles les hommes ont tout fait, sauf l'essentiel."


Note finale
5/5
(coup de coeur)

mardi 20 octobre 2015

Nos âmes seules, Luc Blanvillain

Le site lecteurs.com est une source de réjouissance continuelle.
Après l'aventure des Explo-lecteurs cet été est venu le temps des 68 premiers romans de la rentrée littéraire, et j'en suis ravie. Ankylosé, le premier roman d'Isaac Franco-Cohen, m'avait laissé un sentiment mitigé. Nos âmes seules  était le suivant sur la liste, et un livre que je traque depuis cet été; ce n'est pas sans impatience que je l'ai enfin ouvert.



Le synopsis

Clément a 25 ans, il travaille pour la société Vogal Software dans la tour Eole de la Défense, et chaque instant de sa vie en entreprise est précisément minuté et converge vers un but : réussir. Sa première alliée est sa compagne Myriam, qui décrypte pour lui les arcanes politiques de l'environnement dans lequel il évolue, tandis que chaque mot, chaque fait est pensé et calculé. Un jour, il croise une jeune femme bizarre, Meryl. Elle est étudiante, elle n'est pas spécialement belle, et surtout, elle semble souffrir d'étranges névroses. Malgré cela, un lien singulier se noue entre eux.


Mon avis

Les retours dithyrambiques des Explo-lecteurs concernant le roman de Luc ont créé, je dois le reconnaître, des attentes. Par bonheur, elles n'ont pas été déçues.

Le lecteur est happé par l'univers décrit, et les personnages qui le composent. Clément, en particulier, est très intéressant : son goût pour le carriérisme y compris fondé sur des bases peu reluisantes devrait le rendre exécrable, sa facilité à se fondre dans un cadre comme celui de la Défense est difficilement compréhensible, et sa vie bien ordonnée de toutes parts agacerait, pourtant, sa rencontre avec Meryl et certains de ses traits sont dépeints au moment opportun pour lui donner des aspérités et créer une proximité inattendue.
Lorsque le contrôle qu'il exerce sur chaque aspect de sa vie commence à s'effriter, il devient impossible de lâcher le livre, car on rentre dans le jeu avec lui qui a quelque chose de grisant bien sûr.

J'ai grandement apprécié la façon dont la trame progresse, et les rebondissements que rencontre Clément, sur lesquels il n'a pas toujours prise, qui confèrent une vraisemblance à l'ensemble : l'existence habilement agencée tient parfois à peu de choses, et peut prendre un visage tout autre en l'espace de quelques heures, sous le coup d'une décision impulsive; elle continue pourtant.

Le personnage de Meryl m'a toutefois laissé perplexe. J'aurais préféré une confrontation avec un être plus écorché, quand Meryl n'est au final qu'une jeune fille un peu paumée, pétrie de névroses, c'est certain, mais qui traverse la vie avec une passivité qui fait peine, et qui cadre mal parfois avec le discours qu'elle adopte, sa façon de vouloir être pour Clément une sorcière. Elle n'est pas, in fine, très intéressante, mais c'est sans doute aussi ce qui donne du caractère à l'intrigue : Clément ne se détourne pas de Myriam sous le coup d'une attraction sensuelle folle, ou pour une femme fascinante, avec une personnalité plus captivante : c'est inexplicable, mais c'est Meryl qui devient son secret, alors même qu'il n'y a pas de sexualité entre eux, alors même que Meryl est un peu fade et très solitaire. En y pensant, je sais gré à l'auteur de ne pas faire d'elle en cours de route une sorte de femme éblouissante jusque-là incomprise du monde : elle reste cohérente avec l'image que l'on a d'elle dès le début, elle est entière à sa manière.

Un roman qui réussit donc à dérouler une intrigue haletante avec des personnages réalistes, sans verser dans la facilité : c'est à lire!

Pour vous si...
  • Vous avez un avis sur l'environnement si particulier de la Défense. Qu'il soit favorable ou non, d'ailleurs.
  • Pour vous, la vie en entreprise est un jeu politique permanent.
  • Vous êtes sensible aux névroses bizarroïdes et diverses : la palette de celles de Meryl est confondante!

Morceaux choisis

"Il s'est passé quelque chose.
C'était une rencontre. Elle n'est pas habituée aux rencontres. Dans sa vie, les gens ont toujours été là. Ou disparaissent. Elle ne rencontre personne. Le garçon l'a regardée. Elle a nettement senti sa gorge se desserrer. Pendant quelques secondes, la vie est revenue."

"Le plus difficile, devant le corps de sa mère morte, c'est de renoncer à la sollicitude qu'on a pour les corps vivants."

"La foirade semble signaler le chef-d'oeuvre. La littérature n'est qu'une école de la résignation."


Note finale
4/5
(très bon)

lundi 19 octobre 2015

Le secret des abeilles, Sue Monk Kidd

Il y a deux mois, j'ai proposé un top thématique qui s'appelait "Etre noir aux Etats-Unis", et comptait des romans d'auteurs comme Toni Morrison, Harper Lee ou Maya Angelou. De manière sans doute moins grave mais non inintéressante, Sue Monk Kidd s'inscrit dans leurs pas, avec des œuvres romancées comme L'invention des ailes dont je vous ai livré les secrets en début de mois, et Le secret des abeilles, que je referme à peine.


Jardin des reines, une nouvelle merveille du Palais des thés

Le synopsis

Dans la vie de Lily, il y a T. Ray, son père brutal qu'elle ne comprend pas et qui le lui rend bien, l'ombre de sa mère disparue aussi tragiquement lorsqu'elle avait quatre ans, et autour du décès de laquelle il persiste encore un halo de mystère, et Rosaleen, la domestique noire qui l'a élevée depuis. Mais les violences subies par Rosaleen du fait de sa couleur de peau insurgent Lily, qui n'hésite pas à braver les interdits et à s'enfuir avec elle lorsqu'elle est passée à tabac et emprisonnée injustement. Toutes deux, elles trouvent refuge auprès d'August, June et May, trois sœurs qui les recueillent parmi leurs ruches et leur ouvrent les portes de leur maison et de leur quotidien.


Mon avis

Il y a dans Le secret des abeilles certaines thématiques communes avec L'invention des ailes, pourtant l'approche est assez distincte en ce qu'elle ne comporte pas l'aspect documenté que j'avais trouvé dans cet autre roman, directement inspiré de personnages réels et quasiment historiques. Les ingrédients ne manquent pas d'intérêt, et d'ailleurs l'intrigue n'est pas déplaisante ; pour autant, j'ai eu le sentiment que le récit manquait de crédibilité, ce qui l'a affaibli à mon sens. Si certains épisodes semblent réalistes dans la violence qu'ils véhiculent, la cohabitation entre les Filles de Marie et le binôme étrange formé par Lily et Rosaleen, ainsi que la scène finale de confrontation avec T.Ray, m'ont paru trop consensuelles pour y croire, au point d'en paraître invraisemblables. Le style est assez fluide et nous porte sans difficulté, sans charme véritable non plus. En somme, la lecture est facile, mais guère mémorable.


Pour vous si...
  • Vous avez un penchant inavoué pour les histoires de famille un peu alambiquées
  • L'apiculture vous fascine et vous ne doutez pas que la vie des abeilles reflète un peu la condition humaine
  • L'idée d'une famille où les gens portent le nom des mois de l'année vous intrigue. Ce jeu est déclinable à l'infini, en plus : il y a les jours, les planètes, les mois du calendrier républicain...

Morceaux choisis

"Elle m'a rappelé que le monde n'était en fait qu'une grosse ruche et que les mêmes règles régissaient les deux endroits : ne crains rien, parce qu'aucune abeille aimant la vie ne cherchera à te piquer. Mais ne fais pas l'imbécile pour autant, porte des manches longues et un pantalon. Ne les chasse pas de la main. Surtout pas. Si tu sens monter la colère, siffle. La colère perturbe, alors qu'un sifflet la fait fondre. Agis comme si tu savais ce que tu faisais, même si ce n'est pas le cas. Surtout, envoie-leur de l'amour. Toutes les petites choses ont besoin d'amour."

"Je regrette que tu n'aies pas vu les Filles de Marie le jour où elles ont découvert cette étiquette. Tu sais pourquoi? Parce qu'en la regardant elles ont compris pour la première fois de leur vie que le divin pouvait avoir la peau noire. Tu vois, Lily, tout le monde a besoin d'un Dieu qui lui ressemble."


Note finale
2/5
(pas mal)

dimanche 18 octobre 2015

Point de côté et l'âge d'ange, Anne Percin

Le mois dernier, j'ai été très émue par Le premier été  d'Anne Percin. Comme chaque fois que je découvre un auteur qui me plaît bien, je me suis donc aventurée non sans indiscrétion à explorer le reste de son oeuvre. Deux romans plutôt pour ados ont retenu mon attention : Point de côté et L'âge d'ange.

En prime, la colombe de Picasso!

Le synopsis

Dans Point de côté, Pierre vit dans le manque de son frère jumeau Eric, mort à 10 ans.
En pleine adolescence, il décide de s'en prendre à son corps qu'il déteste pour se laisser mourir.
Pour cela, il se met à courir, sans mesure, sans raison.
Autour de lui, il y a les garçons débordants d'assurance, qui l'intimident et le rabrouent sans pitié, les filles dont il sent peu à peu changer le regard qu'elles posent sur lui, et puis, un jour, il y a Raphaël, un photographe de trente ans qui lui propose de prendre part à un projet artistique.

Dans l'âge d'ange, le protagoniste est indéfini : il ne se dit ni fille ni garçon, il est un ange. Il aime lire, et est passionnée par la Grèce antique, au point de revenir toujours vers le même ouvrage dans les rayons de la bibliothèque de son école. Lorsqu'un jour l'ouvrage disparaît, le monde bascule. Bientôt, il découvre qu'un autre élève, Tadeusz, lui porte un intérêt tout aussi fort que lui. Cette affinité impromptue est à l'origine d'une amitié entre eux, et c'est Tadeusz qui nommera le genre de ce protagoniste, le révélant à une réalité qui n'avait jusque-là aucune résonance, aucune sorte d'importance.

Mon avis

J'ai aimé retrouver le style d'Anne Percin dans ces deux récits effectivement destinés à des publics plutôt adolescents, bien qu'ils soient également agréables à lire pour un adulte.
On y retrouve les émois de l'adolescence, les questionnements, les troubles, la solitude, l'incompréhension, la transformation de ce corps que l'on peine parfois à apprivoiser, plus encore à accepter et à aimer, et des thématiques plus sociétales également, avec, dans l'âge d'ange, les émeutes et la violence sociale.
L'auteur capte et restitue à merveille des émotions à vif, avec des personnages entiers et pétris de paradoxes tout humains. On ressort de ses livres nostalgique et cependant apaisé.  


Pour vous si...
  • Vous cachez un petit coeur d'artichaut (je ne vous jette pas la pierre, remarquez)
  • Vous avez de mauvais souvenirs de l'adolescence, et ça vous soulage de penser que vous n'êtes pas le seul

Morceaux choisis

Point de côté :

"Et puis cette année, au mois d'avril, j'ai vu à la télé des images du Marathon de Paris.
Il faisait chaud ce printemps-là. Devant moi, ma mère a dit : "Par cette chaleur, c'est suicidaire de courir."
Alors j'ai commencé à courir."

"L'esprit de compétition, c'est bien le seul esprit qu'ils aient, ces cons!"

"Mon univers ressemble à la photo que Raphaël m'a envoyée : derrière les glaces sales d'un bar des gens se croisent en courant, et moi, devant, j'assiste au spectacle. Je suis un badaud, tiens, voilà ce que je suis. Un badaud de l'amour."

"Je veux vivre maintenant. Si Raphaël existe sur Terre, ça vaut le coup de vivre."

L'âge d'ange :

"Quand je rêvais parmi les rayons, on m'aurait posé une colle si on m'avait demandé, à mon tour, de dire qui j'étais.
Enfant ou vieillard? Garçon ou fille? Je ne savais pas.
Longtemps, je n'ai pas su. J'étais un ange, peut-être. Un ange qui attend la chute."

"J'étais à l'aube d'événements exceptionnels et je ne le savais pas. Toutes les tragédies commencent là, par les détails, les faux hasards orchestrés de main de maître."


Note finale
3/5
(cool)

samedi 17 octobre 2015

Enon, Paul Harding

Enon traînait dans ma PAL, et, il faut le dire, la couverture est jolie.
Deux raisons apparemment suffisantes pour braver l'inconnu et découvrir ce roman, sans doute aurais-je dû être plus regardante...



Le synopsis

Charlie Crosby, le protagoniste, apprend la mort de sa fille de 13 ans, Kate, renversée par une voiture. Enon raconte l'année qui suit cet accident tragique, la lente déchéance de Charlie, et est empli d'ellipses qui nous ramènent vers l'enfance de Kate.


Mon avis

La matière du roman est sensible : la mort d'un enfant, personne n'oserait le prendre à la légère. Ce n'est d'ailleurs pas ce que fait l'auteur. Mais voilà : tout au long des 300 pages du roman, je suis restée à l'extérieur, sur le bord, à regarder la trame défiler, sans qu'elle ne me touche en rien.
Le personnage de Charlie manque de singularité, les questionnements et les souffrances qui sont les siens m'ont paru presque artificiels, je n'y ai pas cru.
L'écriture manquait pour moi d'aspérités, de caractère, sur un tel sujet, il y avait tant à dire, et j'ai l'impression que l'auteur s'est contenté de rester en surface, de décrire la descente aux enfers de son protagoniste sans que cela ne cause vraiment d'appitoiement ou d'empathie, et d'insérer des anecdotes issues du passé incluant Kate, qui m'ont semblé fades.
C'est donc une déception, en particulier pour un livre qui a longtemps attendu son tour, et qui, en lieu de gloire, se voit accorder une exécution en bonne et due forme.
Sorry Paul. 


Pour vous si...
  • Vous n'avez pas lu le paragraphe du dessus et en êtes resté à l'esthétique de la couverture.
  • Vous n'aimez pas quand les choses vont en profondeur. Rester en surface, c'est très bien.
  • Vous détestez ma suffisance et aimeriez me donner tort, notamment pour venger Michel, auquel Paul peut maintenant se liguer.

Note finale
1/5
(flop)

vendredi 16 octobre 2015

Éloge de l'amour, Alain Badiou

Il y a quelques mois, je suis tombée sur "la leçon de bonheur" d'Alain Badiou dans le Monde, qui m'a assez captivée. Si bien que j'ai décidé d'en savoir plus sur l'auteur, et ses sur positions, à commencer par son Éloge de l'amour.



Le synopsis

Alain nous l'expose en préambule, le texte de ce roman est une transcription et un approfondissement d'un dialogue public sur l'amour auquel il a pris part, invité par Nicolas Truong, dans le cadre du Festival d'Avignon en 2008. Il évoque Platon pour légitimer sa démarche : "Qui ne commence pas par l'amour ne saura jamais ce que c'est que la philosophie."
Alain Badiou nous parle donc de l'amour, et fait le lien entre l'amour et la société, notamment au travers de son rapport à la politique et à l'art.


Mon avis

J'ai été plus réceptive à la première partie de l'ouvrage de Badiou, qui se concentre sur l'amour en tant que tel et non sur son expression liée à d'autres domaines, en dépit des analyses intéressantes avancées par l'auteur. En particulier, c'est toute la réflexion menée autour de la vérité de l'amour qui a le plus retenu mon attention, associée à la rencontre et à la déclaration d'amour. Le parallèle avec la position de Kundera dans l'insoutenable légèreté de l'être m'est venu à l'esprit, notamment au travers de la confrontation entre hasard et destin, et passage de hasard à destin.
Un dialogue assez percutant, sur un sujet qui, malgré les apparences, divise, car, comme disait pas plus tard qu'avant-hier soir Antonio Moresco de passage à la librairie Mots et Motions de St Mandé, l'amour est une thématique névralgique sensible chez les gens, et parler d'amour implique de toucher à la susceptibilité profonde de chacun d'entre nous, d'où les réactions vives et divergentes que l'on peut rencontrer!

Morceaux choisis

"J'ai posé que le philosophe doit être sans doute un scientifique averti, un amateur de poèmes et un militant politique, mais qu'il doit aussi assumer que la pensée n'est jamais séparable des violentes péripéties de l'amour. Savant, artiste, militant et amant, tels sont les rôles que la philosophie exige de son sujet."

"Déclarer l'amour, c'est passer de l'événement-rencontre au commencement d'une construction de vérité. C'est fixer le hasard de la rencontre sous la forme d'un commencement. [...] C'est ainsi que le hasard est fixé : l'absolue contingence de la rencontre de quelqu'un que je ne connaissais pas finit par prendre l'allure d'un destin. La déclaration d'amour est le passage du hasard au destin, et c'est pourquoi elle est si périlleuse, si chargée d'une sorte de trac effrayant."

jeudi 15 octobre 2015

Snobs, Julian Fellowes

Cet été, j'ai découvert Julian Fellowes, producteur et scénariste de la série Downton Abbey, et j'ai dévoré son roman Passé imparfait. Je m'étais promis de récidiver, c'est chose faite avec Snobs.



Le synopsis

Le narrateur ressemble peu ou proue au narrateur de Passé imparfait : c'est un jeune homme anglais de bonne famille, qui nous fait pénétrer dans le cercle très fermé de l'aristocratie anglaise et nous en décrit les mœurs avec cet humour mordant qu'on lui connait. Cette fois-ci, il nous parle d'Edith, une jeune femme d'origine bourgeoise qui épouse le célibataire le plus convoité d'Angleterre, Charles, avant de s'enfoncer dans l'ennui profond à ses côtés, et de prendre pour amant un jeune acteur ambitieux, Simon. Mais elle a tôt fait de découvrir que la vie que Simon a à lui offrir n'est pas celle de ses rêves.


Mon avis

Julian Fellowes excelle dans la description de l'aristocratie, cela n'a rien de nouveau. Il sait en saisir les subtilités et les rendre avec une distance qui nous permet d'en rire. Ici, sa protagoniste, Edith, a des allures d'Emma Bovary, et comme Emma, ses impulsions et certains de ses choix nous indignent, à commencer par le sort qu'elle inflige à ce pauvre Charles (ironie du sort, l'époux d'Edith porte le même prénom que celui d'Emma, à croire que les Charles sont voués à n'être que de tristes personnages, cocus par dessus le marché), qui n'a jamais manqué d'honnêteté à son endroit. La façon dont elle le rend responsable de son ennui et de ses désillusions dénote une immaturité toute aussi grande que celle d'Emma, en un sens. Mais Edith est aussi sans doute plus intelligente et plus tranchée dans ses positions : à peine sa liaison commence-t-elle qu'elle quitte Charles sans sommation, et avec le train de vie auquel elle a pris goût (aucun courage de sa part cependant, elle s'imagine alors troquer une vie d'aristocrate contre une vie de star).
Les analyses sociales et humaines que Fellowes met en exergue sont passionnantes, et sa verve toujours aussi efficace. Snobs était son premier roman, il portait en germes toutes les belles qualités que j'ai trouvées dans Passé imparfait, qui est selon moi une expression plus poussée encore de son talent. 


Pour vous si...
  • L'idée d'une Emma Bovary anglaise vous intrigue.
  • Vous êtes un adopte du style Fellowes.
  • Vous n'aimez pas l'idée de vous fermer les portes, à vous maintenez fermement dans l'illusion que tout est réversible, pour qui est assez habile. 

Morceaux choisis

"Les Anglais, quelle que soit la classe à laquelle ils appartiennent, adorent l'exclusivité. Mettez trois Anglais dans une pièce et ils inventeront une règle pour empêcher un quatrième de se joindre à eux."

"Avec du recul, je crois que c'est la plus grande experte en mondanités que j'aie jamais rencontrée. Elle alliait une acuité de regard d'horloger à une connaissance de l'humanité d'une tenancière de bordel."

"La passion des mondains pour les surnoms m'a toujours mis mal à l'aise. [...] Ces surnoms forment indéniablement une haie défensive très efficace. Un nouvel arrivant se retrouve souvent en position de trop bien connaître quelqu'un pour continuer à l'appeler Madame, pas assez toutefois pour l'appeler "Saucisse". "


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 14 octobre 2015

Pas un jour, Anne F. Garréta

La période est un peu morose, ces derniers temps. Avec le jour qui perd en minutes chaque jour sans plus de grâce que la peau de chagrin chère à l'ami Balzac, et le froid qui, lui, gagne du terrain, je n'ai guère d'autre envie que de me lover dans une couverture pelucheuse, une tasse de thé dans une main et un roman dans l'autre (quoi que ce ne soit guère pratique pour tourner les pages). Et si le roman parle d'amour, c'est encore plus à propos.



Le synopsis

La narratrice s'est lancée un défi, une sorte de projet qu'elle entend mener à bien, et qui nous vaut le plaisir de ce roman : chaque jour, elle écrit au sujet d'une femme qu'elle a aimée. Le livre est donc un florilège de ses histoires d'amour, certaines plus éphémères que d'autres, certaines plus essentielles, et d'autres encore plus amères.

Mon avis

Le style est singulier : la narratrice se dit "tu", c'est à elle qu'elle parle, à une version d'elle-même égarée dans les limbes de ce passé qu'elle ravive à coups de souvenirs charnels.
Ses récits se succèdent, au gré de digressions et d'une mémoire capricieuse, et ne manquent pas d'une certaine touche poétique, puisqu'enfin, c'est d'amour qu'il est question. La sensualité, bien sûr, reste cependant au coeur de ces lambeaux d'histoires, de romances à la temporalité parfois indéfinie.
J'ai apprécié le lyrisme de l'auteur, mais dois confesser qu'il y a tout de même beaucoup d'histoires, beaucoup de femmes, et au fil du roman, il m'est apparu que l'intimité que recèlent les pages peut in fine constituer un frein : pour le lecteur, cette succession est susceptible après un temps de manquer d'attrait, car chaque histoire se centre sur une figure et il n'y a pas d'écho avec les figures précédemment rencontrées. L'auteur nous livre donc des textes sensuels, des souvenirs très personnels, qui peuvent faire du lecteur un intrus, un voyeur, et lui demeurer hermétiques.


Pour vous si...
  • Vous êtes d'humeur à vous perdre en marivaudages
  • Vous aimez les histoires de rencontre
  • Vous appréciez les expériences littéraires qui déjouent les règles du roman classique

Morceaux choisis

"Que faire de ses penchants?"

"La vie est trop courte pour se résigner à lire des livres mal écrits et coucher avec des femmes qu'on n'aime pas". (Quelle devise! *_*)

"Peut-on échapper à la publicité du désir?"


Note finale
2/5
(pas mal)

mardi 13 octobre 2015

Replay, Ken Grimwood

Le roman de Ken Grimwood, Replay, fait sans doute partie de ceux qui sont le plus souvent chroniqués sur les blogs; en tout cas, en étant que membre assidue de la Communauté des blogueurs littéraires et de Blogs littéraires sur Facebook, j'ai l'impression qu'il ne se passe pas une semaine sans voir passer au moins un article sur ce livre. Je rejoins donc, avec ce post, la vaste caste de ceux qui en parlent. 



Le synopsis

Lorsque Jeff Winston meurt sous le coup d'une crise cardiaque dans la quarantaine, il est propulsé en arrière et se réveille dans sa chambre d'étudiant, plus de vingt ans plus tôt. Il profite de cette opportunité inouïe pour bâtir un empire financier fondé sur les paris qu'il gagne aux courses, mais lorsqu'il meurt de nouveau, l'expérience recommence, et tout ce qu'il a construit, de nouveau envolé.


Mon avis

Lorsque la trame se dévoile, une crainte accapare : est-ce que le livre sera passé à revivre sempiternellement le même tronçon de vie? Avec cela, même l'auteur le plus créatif aurait du mal à nous tenir en haleine... Mais dès le quatrième replay, les choses se précisent, et confèrent à l'action un intérêt autre. L'exploration des possibles et leurs répercussion ne manque pas de sel : profiter de la connaissance du futur pour édifier une fortune, voilà qui était attendu, mais certains replays ensuite surprennent (solliciter l'aide du monde universitaire scientifique...) et font réfléchir le lecteur à la façon d'exploiter ces opportunités, qui revêtent bientôt des allures de fardeau.
Le roman est donc divertissant, peut-être pas aussi palpitant qu'espéré, mais il est loin d'être dénué d'intérêt!


Pour vous si...
  • Lorsque vous pensez à vos choix de vie, la même rengaine vous vient : "et si...?"
  • Vous avez aimé le film "Un jour sans fin"
  • L'idée de connaître à l'avance le résultat de tous les matchs sportifs à venir vous exalte

Morceaux choisis

"Mais pourquoi recommencer, si ses plus grands efforts devaient inévitablement s'avérer futiles?"

"Mais le blues le plus triste, c'est pour ceux qui ont eu tout ce qu'ils désiraient puis l'ont perdu et savent qu'ils ne l'auront jamais plus. Aucune souffrance au monde n'est pire que celle-là."

"Seuls les résultats tangibles de votre travail disparaîtront. Mais la lutte, la passion que vous avez engagée dans vos entreprises... N'est-ce pas ce qui en constitue véritablement la valeur?"

"Qu'allait-il faire de cet avenir? De ces longues années vides qu'il lui faudrait affronter seul une fois de plus."


Note finale
2/5
(pas mal)

lundi 12 octobre 2015

Chacun mes goûts, Marc-Edouard Nabe

J'adore ce sentiment d'excitation, l'impression que l'horizon vient de s'élargir lorsque l'on entend pour la première fois le nom d'un auteur dont on a jusque-là ignoré l'existence. 
Il y a quelques jours, j'ai eu ce bonheur impromptu quand le nom de Marc-Edouard Nabe a affleuré dans une conversation tamisée. 
Et bien naturellement, j'ai jeté mon dévolu sur ce nouveau venu, sans patience ni mesure. 


Le synopsis

Chacun mes goûts est une sorte de compilation, un florilège de phrases provocantes et de courtes pensées développées par l'auteur autour de toutes sortes de thèmes : le jazz, bien sûr, la poésie et la littérature, la politique, l'art, Dieu, l'amour...


Mon avis

Il y a dans ce court recueil l'essence de ce que je je devine être l'esprit acéré de Nabe : des formules choc, de l'excès, un goût prononcé pour les mots et les combinaisons audacieuses qu'il en résulte, un art de pérorer de tout. On tombe parfois d'accord, parfois pas, mais l'on trouve quoi qu'il en soit un certain plaisir à réfléchir sur ces phrases qui sont comme balancées à la volée, et dont certaines regorgent une vérité qui dépasse le jeu de langage évident. Vivifiant!



Pour vous si...
  • Vous appréciez les bons mots et l'art de la provocation
  • Vous vous méfiez du politiquement correct et des bienséances
  • Et vous n'êtes pas trop pudibond non plus...

Morceaux choisis

"La poésie résume tout. Un quatrain, si l'évidence de sa forme est équivalente à la profondeur de son émotion, peut renverser trois milliards de gouvernements, cinq siècles de recherches scientifiques, vingt-cinq mille bibliothèques de romans, essais ou pièces de théâtre, tous les musées du monde et une fellation insoutenable par la femme la plus sexy de tous les temps."

"Toute mère assiste à son fils, comme à un spectacle. Le fils, c'est la seule zone érogène de la mère."

"Je veux fermer tous les guillemets derrière moi."

"Le juste milieu est le dieu des pauvres cons."

dimanche 11 octobre 2015

Ankylosé, Isaac Franco-Cohen

Le site lecteurs.com (encore lui!) a lancé une opération des plus intéressantes à laquelle j'ai le plaisir de prendre part : les 68 premiers romans de la rentrée littéraire!
Dans ce cadre, j'ai reçu Ankylosé, d'Isaac Franco-Cohen, qui m'était parfaitement inconnu.



Le synopsis

Ankylosé  est l'histoire de Caleb, ou plutôt, de ses amours : celle de Claire, qui l'a marqué comme au fer rouge, premier amour qui le hante encore des décennies plus tard, celle de Blanche, la femme qui le recueille, lui ouvre ses bras, tâche de le consoler de Claire et passe à ses côtés plus de vingt-trois années, et celle, en pointillés, d'Alice, qui entre dans sa vie et sonne le glas de son amour pour Blanche.


Mon avis

Ankylosé est un premier roman intéressant.
L'auteur, d'abord, a une voix, et certains passages sont saisissants de justesse et de délicatesse : la rencontre entre Isaac et Alice, notamment, reprise en écho dans la dernière lettre de Blanche, est scénique. L'amour passionné qui l'unit à Claire, et qui la dévore, est également élégamment exploré.
J'ai éprouvé toutefois des réserves concernant le protagoniste, qui, en dépit d'un portrait initial intriguant, m'a ensuite paru sombrer dans la banalité, et m'a laissée relativement indifférente.
Les personnages de Blanche et de Claire, en revanche, m'ont bien plus convaincue.
Enfin, Isaac a eu le grand malheur de prêter à Blanche une phrase, une pauvre malheureuse phrase, qui a eu raison de ma bonne disposition à son égard (je vous la retranscris ci-dessous pour vous laisser en apprécier la profondeur). En matière de lecture, tout ne tient parfois qu'à un fil!



Pour vous si...
  • Vous êtes féru d'histoires d'amour, qu'elles se terminent bien ou mal, et d'ailleurs c'est mieux si vous n'êtes pas un inconditionnel des happy endings
  • Vous seriez prêt à jurer qu'il y a une distinction dans la prédisposition quasiment génétique des hommes et celle des femmes à aimer (voir l'aberration ci-dessous).

Morceaux choisis

"Pour lui, la critique se verbalise, le compliment se devine."

"Il enveloppe sa main dans la sienne et la tient délicatement prisonnière cette fraction de seconde de plus qui distingue la marque du salut de celle d'une rencontre."

"Qui donc vous a ankylosé le cœur, Caleb, pour vous désenchanter et marcher ainsi dans la vie, les poings serrés et ce vilain rictus de défi qui vous défigure le visage?"

"Peut-être le monde n'est-il pas assez vaste pour contenir tous les rêves et les désirs de conquêtes des hommes. Peut-être s'autoriseraient-ils à faire l'amour à une autre femme que celle à laquelle ils viennent à peine de jurer fidélité dans une maison de Dieu, ou à séduire une autre alors même qu'un grand malheur frappe la compagne fidèle de leurs joies et de leurs peines, si bien sûr on leur promettait l'impunité pour cette disposition qu'ils semblent avoir reçue en héritage, de compartimenter le cœur et le corps, tandis que le monde des femmes est tout entier contenu dans un seul homme."
(Monsieur Franco-Cohen, je crains que vous ne vous fussiez fourvoyé dans un regrettable cliché concernant l'amour des hommes et celui des femmes, et de toute évidence, vous vous y complaisez sans même peut-être en avoir conscience. La généralisation est fâcheuse, Caleb est simplement un malheureux trouduc, laissez les autres hommes en dehors de ça, je vous prie. Je veux bien que Blanche soit désabusée, mais tout de même, n'y voyez pas une occasion de divulguer cette sombre idée qui a déjà trop vécu).


Note finale
2/5
(pas mal)