lundi 30 novembre 2015

Echapper, Lionel Duroy

Lionel Duroy est un auteur qui s'est toujours glissé entre mes filets, et que j'avais envie de découvrir depuis un moment. Son roman Echapper s'est par hasard retrouvé à portée de ma main lors de ma dernière excursion en territoire bibliophile, c'était l'occasion de concrétiser un projet de longue haleine. 

Echapper, oui, mais pas à Dammann Frères (pour variante, voir plus bas)


Le synopsis

Le protagoniste, Augustin, est un homme passionné par le peintre Emil Nolde, et qui part à Hulsun sur les traces de cette figure qui a inspiré le roman "La leçon d'allemand", qui s'y déroule.
Il nous raconte sa rupture avec Esther, l'amour aveugle que lui portait sa première femme Agnès, et les rencontres de hasard qu'il fait durant son étrange quête.

Mon avis

Un ressenti en demi-teinte pour ce roman qui m'a d'abord laissé entrevoir des merveilles avant de se refermer sur mes perspectives tel le couperet, ou encore la guillotine.
Comprenez-moi : je suis loin d'être insensible à l'oeuvre de Nolde, si bien que l'idée de me plonger dans une enquête dont il faisait l'objet me réjouissait ingénument. C'était sans compter sur les pérégrinations amoureuses de ce pauvre Augustin, qui au premier abord retiennent l'attention, et pour finir gâchent à mon sens toute la fin du roman. Dès qu'Augustin rencontre Suzanne et s'éprend d'elle, tout est fichu, le paroxysme étant atteint lorsque cette triste Dora confronte le protagoniste pour lui faire part de son inclination, et qu'il l'éconduit brusquement, ne trouvant rien d'autre à élaborer comme argumentaire que sa réticence à aimer des femmes dont "il sent la force dévastatrice de leur attente, de leur convoitise", et qu'il aime Suzanne parce qu'elle "est en paix avec les hommes et ne leur veut aucun mal." (ce passage est celui qui a été choisi pour figurer sur la quatrième de couverture. Je ne peux qu'être affligée).
Oh le pauvre Augustin qu'il faut plaindre, malheureuse proie sans défense qui n'est bon qu'à mépriser et à rejeter, sur le ton de la condescendance la plus absolue, les sentiments d'une femme qui se présente fébrile devant lui pour recevoir son verdict. On ne se demande pas si lui, il leur veut du bien ou du mal, aux femmes, s'il est nocif comme il accuse Dora de l'être, s'il a la moindre noblesse d'âme (rappelons que Suzanne est mariée, et qu'Augustin, s'il songe vaguement à l'époux qui se retrouve cocu par sa faute, ne se garde pas moins d'honorer sa femme sans réserve - au temps pour la noblesse d'âme, donc).
Bref, vous l'aurez compris, le protagoniste a dès lors perdu toute mon empathie pour devenir un sinistre bonhomme, pas très courageux, et pas très intéressant.
Dommage, Emil Nolde était un sujet passionnant.
En conclusion : échapper, oui, mais surtout à Lionel Duroy.


Pour vous si...
  • Vous êtes secrètement envoûté par ces petits patelins enclavés au fin fond de l'Allemagne et bordés par la mer du Nord
  • Le grand séducteur que vous êtes est à court d'arguments pour repousser les avances enflammées des dizaines de femmes qui se pâment à votre vue et jettent à vos pieds leur sort et tout leur amour-propre
Morceaux choisis

"_J'ai tellement aimé ce livre, Curtis, que j'aimerais habiter dedans, y entrer et ne plus en sortir. Est-ce que vous pouvez comprendre une telle chose?" (bien sûr que non, enfin, Augustin, il va de soi que ton cerveau est surdimensionné par rapport à celui de tous les autres ressortissants de ta génération, et qu'en conséquence, Curtis est incapable d'imaginer quelque chose d'aussi profond et conceptuel).

(50 pages plus loin)
"Où se loge la vie après l'effondrement? Il explique qu'il a dû se poser la question, et que la réponse lui est aussitôt apparue : dans les livres." (c'est bon Lionel, je crois qu'on a compris ta thèse...)

"Qui sait si les mois qui me restent à vivre ne vont pas compter plus que toutes les décennies déjà vécues?" (Merci, enfin un peu de matière à réflexion)

Note finale
2/5
(bof)

samedi 28 novembre 2015

L'immeuble des femmes qui ont renoncé aux hommes, Karine Lambert

Un achat compulsif qui remonte déjà à plusieurs mois : L'immeuble des femmes qui ont renoncé aux hommes! Je devais être encore dans une phase très constructive pour avoir l'idée de lire ça...
Enfin, le titre avait piqué ma curiosité, et je crois que j'avais envie à la fois de rencontrer des personnages dépités par l'amour, et qui y retrouvent goût (c'était bien évidemment mon pronostic quant à l'issue du livre). 
Sans surprise, mission accomplie.



Le synopsis

Juliette emménage dans un immeuble particulier, où ne résident que des femmes qui ont renoncé aux hommes. Ici, le moindre mâle est interdit, qu'il s'agisse d'un mari, d'un amant, d'un ami, d'un frère ou d'un fils. La Reine, ancienne danseuse étoile, règne sur la maison, ses mœurs et ses locataires, Giuseppina, Simone, et Rosalie.
Le seul qui trouve grâce aux yeux de toutes, c'est Jean-Pierre, le chat de Simone.
En dépit des grands discours que ses nouvelles voisines lui servent, Juliette est cependant décidée à trouver l'amour sur son blanc destrier.


Mon avis

Comme on peut s'y attendre, le roman est assez léger, mais pas intégralement frivole non plus. Les figures féminines que l'on croise dans la Casa celestina ont chacune leur histoire, et même si certaines sont plus communes que d'autres, il y a dans ces parcours cabossés une solitude qui est touchante. L'intrigue n'est pas forcément très élaborée dans la mesure où l'issue finale peut être devinée dès les premières pages, mais il y a de belles conversations entre ces femmes qui veulent se croire maîtresses de ce qui leur arrive, après avoir été victimes d'amours malheureuses, de déceptions tristement banales de la vie en matière de couple.
Juliette n'attise pas forcément beaucoup d'intérêt, c'est sans doute la protagoniste à laquelle j'ai été le plus indifférente, mais son personnage existe à mon sens davantage pour le rôle qu'on lui confie (ébranler les certitudes de ces femmes repliées chez elles, dans un endroit où tout homme est interdit, mettre un coup de pied dans la fourmilière en quelque sorte) que pour sa personnalité intrinsèque.
Ce n'est en revanche pas un roman que l'on lit pour le degré de sophistication de l'écriture, mais étant donné le thème abordé, cela n'aurait sans doute pas eu beaucoup de sens d'employer un style plus complexe.
Une lecture délassante et pour partie réparatrice, si vous avez des déboires amoureux à panser.


Pour vous si...
  • Vous ne voulez plus entendre parler d'hommes (mais au fond de vous, vous savez que la résolution ne va pas tenir longtemps)
  • Vous êtes un adepte de "faire la chose" devant la télé, et plus précisément devant un match de foot, ne serait-ce que parce que c'est efficace 

Morceaux choisis

"Il n'y a que sur scène qu'on peut danser tous les jours la même chorégraphie avec son partenaire sans tomber."

"_Ma Juliette, les gens se rencontrent sur des sites, tombent amoureux, se marient...
_Et si je tombe sur un psychopathe?
_Effectivement, le risque zéro n'existe pas.
Ceux qui disent ça restent au bord et vous regardent sauter dans le vide. Eux ne se lancent jamais."

"Juliette revoit le petit garçon qui lui a donné son goûter un jour où ses parents l'avaient encore oubliée : "Tiens, prends." Elle avait sept ans, elle cherche ça depuis vingt-cinq ans : un protecteur." (C'est quoi cette idée incroyablement enracinée qu'une fille est forcément une chose fragile à protéger???? Je ne te remercie pas Karine, tu n’œuvres guère en faveur de la cause des femmes autonomes!)

"_Moi j'ai pas renoncé à l'amour, c'est l'amour qui veut pas de moi!"

"A l'époque, elle pensait que les garçons formidables poussaient comme des fleurs et qu'il suffisait de se pencher pour en cueillir un. En fait, non, elle n'a plus jamais croisé de jolie fleur."


Note finale
2/5
(bah pourquoi pas, si vous n'avez rien d'autre sur l'étagère et que vous êtes un peu en mal de bluette...)

vendredi 27 novembre 2015

Le liseur du 6h27, Jean-Paul Didierlaurent

De passage en Suisse, ma disposition naturelle et viscérale à la panique provoquée par un manque de livres s'est subitement manifestée, et m'a conduite jusqu'à un Relay où j'ai jeté mon dévolu sur un petit roman que j'ai beaucoup vu passer sur la blogosphère dernièrement : Le liseur du 6h27.
Un concentré de bonne humeur, promettait-on.
Ça tombait bien, c'était justement ce dont j'avais besoin.



En effet, une journée et pas plus, vu la taille du livre.


Le synopsis



Le protagoniste est un jeune homme aux parents sadiques, qui l'ont affublé du doux nom de Guylain Vignolles, provoquant l'hilarité par le biais de l'habile contrepèterie de circonstance (Vilain Guignol). Le roman s'ouvre sur ce triste constat.
Pendant la première moitié du livre, nous découvrons donc Guylain, qui passe ses journées auprès de la Chose - cette machine monstrueuse où terminent les livres qui n'ont pas été vendus - et se plaît à lire aux autres passagers, le matin, dans le RER, une page d'un ouvrage qu'il transporte au hasard dans son sac.
Un jour, il découvre une clef dans son wagon, qui contient des écrits inédits, lesquels aiguisent sa curiosité pour leur auteur, Julie, une mystérieuse dame-pipi officiant dans la banlieue parisienne...




Mon avis



La lecture de ce roman m'a laissée assez mitigée. Tout d'abord, la mise en place du contexte est relativement longue : plus de cent pages avant que l'intrigue ne prenne véritablement corps (sur deux cents pages, c'est audacieux...).
Ensuite, j'ai eu le sentiment d'avoir affaire à un assemblage d'ingrédients qui "fonctionnent", que le grand public (dont je fais aussi partie, il n'y a là aucune condescendance de ma part!) apprécie habituellement, mais qui manque de charme pour finir, car le procédé est un peu grossier à mon goût: l'humour employé fait sourire, les vieilles dames sont bien entendu attachantes, les personnages se caractérisent globalement par un trait saillant et pas davantage... Disons que les ficelles sont bien visibles, le protagoniste est somme toute facile à cerner, davantage d'aspérités lui auraient été bénéfiques.
Les dernières pages sont émouvantes, on y trouve une douceur entendue.
En conclusion, j'ai l'impression que l'originalité dont l'auteur a voulu habiller son roman n'est malheureusement pas si originale que cela, en tout cas je n'y ai pas souscrit, la sauce n'a pas pris.
Une petite déception, mais je peux comprendre que d'autres lecteurs aient passé avec Le liseur du 6h27 un moment de détente agréable.




Pour vous si...
  • Vous êtes un adepte des histoires d'Amélie (Amélie Poulain, dont le protagoniste est un équivalent masculin, Amélie Nothomb, dont la protagoniste Julie est la dame-pipi d'Evry équivalente de l'héroïne de Stupeur et tremblements, Amélie Mauresmo...Ah bah non, pas elle en fait)
  • Les blagues impliquant des figures séniles vous font mourir de rire (surtout si c'est un poil graveleux)
  • De manière générale, vous préférez les lectures faciles et abordables, qui ne vont pas vous "prendre la tête", puisque la mode est de détester ça


Morceaux choisis



"A la télévision, un journaliste parlait d'une révolution dans un pays lointain et d'un peuple qui n'en finissait pas de mourir." (ambiance)



"A sa vue, une volée de grands-mères gazouillantes s'abattit sur le perron pour venir papillonner autour de sa personne en caquetant de tout leur dentier."



"Tantologisme n°12 : Les WC sont des confessionnaux sans curé."



(sur le speed-dating) "Le premier type qui est venu s'asseoir en face de moi m'a dit être prof de je ne sais plus quoi. Il n'a fait que me parler de lui sans jamais me poser la moindre question. Quand la clochette a tinté sept minutes plus tard, je n'avais même pas pu faire le plus petit commencement de présentation." (parce qu'on a déjà toutes rencontré l'un de ces specimens tristement trop peu rares...)



Note finale
2/5
(hum)

jeudi 26 novembre 2015

Pirates, Fabrice Loi

Déjà, le titre claque.
Pirates, moi, ça ne me laisse pas insensible, ça me transporte, ça évoque des légendes et des êtres à peine humains, c'est l'exotisme le plus absolu.
La quatrième de couverture a achevé de me convaincre : un forain et trompettiste de jazz, une soprano sud-africaine, et des pirates somaliens, je n'étais pas armée pour résister.
Ce qui s'est avéré heureux.



Le synopsis

A Marseille, Tony, trompettiste et mécano, rencontre Max Opale, et par son entremise, Awa, sublime diva sud-africaine pour laquelle il éprouve immédiatement une passion effrénée. Avec Opale, il entre dans le milieu de la pègre marseillaise, sur la trace des pirates somaliens, et découvre les réalités sordides qui se cachent derrière.


Mon avis

Pirates m'a beaucoup surprise!
Les personnages sont très singuliers, on est bien loin des récits s'appuyant sur des figures stéréotypées facilitant l'identification du lecteur aux protagonistes. Awa, Opale, Tony sont des êtres insolites et entiers.
Au-delà des relations qui se nouent entre eux et contribuent à créer un étrange équilibre, le contexte est captivant, tout comme la trame : on part à l'aventure avec appréhension, et les secrets qui pavent le parcours d'Opale et de Tony nous tiennent en haleine, et donnent une dimension géopolitique intéressante au récit.
Le roman progresse à bon rythme, la langue est riche, c'est pour moi une réussite!


Pour vous si...
  • Vous avez passé les oraux de Sciences Pô en 2006, et vous souvenez très bien d'avoir appris par cœur le nom du président togolais pour pouvoir faire bonne figure en évoquant le match France-Togo qui s'est joué cette année-là pendant la coupe du monde. Depuis, ce nom est ancré en vous, et l'idée de le croiser dans un livre vous rend tout chose.
  • Vous trouvez que l'opéra est un milieu sélect, et déplorez le faible nombre de cantatrices noires dont la renommée flirterait avec celle de Cecilia Bartoli, René Fleming ou Angela Gheorgiu.
  • Vous opinez du chef lorsque vous tombez en lisant sur des mots comme "drosser" ou "thuriféraire".

Morceaux choisis

"J'adore l'harmonie du jazz, et comment cette musique fonctionne. L'esprit c'est de "connaître la règle pour mieux pouvoir s'en affranchir", comme me l'a dit une fois une super trompette. Ça m'a plu à mort. Ça m'a plu, parce que c'est difficile. J'aime, que ça soit difficile. Je suis très fier de savoir faire des choses difficiles."

"A force, tout ce monde est paumé, dans l'amour comme dans le travail. Les femmes surtout; je les vois, en approchant de la trentaine, qui cherchent des pères. Mais l'espère se raréfie! C'est que les mecs ne veulent plus se mouiller. Déjà, un homme c'est fragile, ça fait le coq et ça tient à peine debout niveau estime de soi. Et les femmes maintenant sont pareilles : elles sont vaniteuses et n'en rabattent sur rien, et consomment du gadjo sans distinction. De vraies terreurs."

"Tu te dis soudain que c'est comme un bol d'air d'être là tous deux."

"Awa savait que l'art vient aussi de la bouillasse, de la bagarre, du sang, d'une forme de guerre totale. Et que cette pépite, ce miracle rescapé de l'assassinat, qu'on admire dans les salons. Dans les musées. Dans les salles de concerts. C'est le sadisme suprême."

Note finale
4/5
(très bon)

mercredi 25 novembre 2015

Les bannis, Laurent Carpentier

Le titre m'interpellait, la façon dont l'auteur avait présenté son premier roman dans une émission m'avait intriguée. D'ordinaire peu friande d'histoires familiales (bien qu'il y ait, comme c'est l'usage, des exceptions à la règle), je me suis laissé tenter par Les bannis de Laurent Carpentier.

Ouh, une bougie Egyptian Cotton de Shearer Candles! <3

Le synopsis

Avec Les bannis, l'auteur nous emporte avec lui sur les traces de son histoire familiale, ces hommes et femmes venus d'horizons divers qui ont tous connu à leur manière un bannissement dont il porte la croix à son tour.


Mon avis

Il arrive parfois qu'il y ait des romans dont je n'ai pas grand chose à dire, c'est un peu le cas pour celui-ci.
Le style est assez coulant, mon attention a été retenue par certains passages particulièrement bien tournés et percutants, et chaque personnage a sa singularité, et sa place dans la fresque que nous dépeint l'auteur.
Il s'est agi pour moi d'une lecture agréable en fin de compte, mais sans l'étincelle que je recherche fièvreusement dans chaque livre. Et oui, il en va souvent de la lecture comme de l'amour : les ingrédients sont là visiblement, qui ne produisent toutefois pas l'effet tant escompté. Pas de passion dévorante pour ces bannis aux parcours cabossés, pas d'aversion profonde non plus : peut-être était-ce question de moment, en tout cas, ce premier roman de Laurent Carpentier ne m'a pas vraiment émue et je n'ai pas forgé à son endroit d'opinion ferme. A lire sans doute, pour vous en faire une idée!

Pour vous si...
  • Vous êtes amateur d'histoires de famille

Morceaux choisis

"Je me méfie des révolutions. Je vomis le passé. Et j'ai du mal avec le futur.
L'idée m'en vient souvent de ce jour où la flamme du désir de mort se rallumera dans les yeux de ceux que je pensais mes frères."

"J'ai grandi à l'ombre de ces bannis, sous leur soleil aussi."

"Avec des nouilles, des patates et des Choco BN, ils auraient tenu un siège."

"Du loup à l'assassin, c'est toujours de la gent masculine que vient la menace."

Note finale
2/5
(pas mal)

mardi 24 novembre 2015

Persépolis volume 1, Marjane Satrapi

Enthousiasmée il y a quelques semaines par la lecture de mon premier roman graphique, L'Arabe du futur, je m'étais promis de récidiver. C'est chose faite, avec le premier volume d'une autre série incontournable : Persépolis, de Marjane Satrapi.



Le synopsis

Marjane a dix ans lorsque se déroule, en 1980, la "révolution culturelle" iranienne. Depuis ses yeux d'enfant, elle interprète les discours des adultes, et leurs positions par rapport au régime du shah, au communisme, au port du foulard. Désireuse dès son plus jeune âge de devenir prophète, elle entretient régulièrement des conversations en tête-à-tête avec Dieu, recherche activement des héros dans sa famille, et transpose à la cours de récréation les tortures dont les opposants du régime sont victimes dans les prisons.

Mon avis

Et ce deuxième essai est transformé!
Je me suis plongée avec une facilité déconcertante dans l'Histoire de l'Iran vue à travers les yeux de Marji, et ça m'a passionnée. Il y a bien sûr la façon dont elle perçoit l'actualité alors qu'elle est enfant, mais au-delà de cela, il est intéressant de se pencher sur les questions de société et les transformations qui ont agité le pays lors de la révolution, et se sont traduits dans la vie quotidienne des gens.
Le volume se termine sur le début de la guerre, je suis donc très impatiente de découvrir le volume 2 de la série...

Pour vous si...
  • L'histoire et l'actualité de l'Iran vous intéressent
  • Vous débutez vous aussi dans les romans graphiques - c'est une mise en bouche palpitante!

Note finale
4/5
(très bon)

lundi 23 novembre 2015

Djibouti, Pierre Deram

Encore un premier roman, qui nous emporte cette fois sur des terres arides et brûlantes : voici Djibouti de Pierre Deram.



Le synopsis

Markus est militaire, et doit rallier Paris demain. Il lui reste une nuit à passer à Djibouti. Pour ses dernières heures africaines, il erre dans les rues de la ville, accompagne d'autres soldats autour d'un verre, les observe se battre pour jouer, discute avec l'épouse endeuillée d'un colonel qui a perdu son chien, puis s'enfonce dans les bas-fonds de la ville, entouré de prostituées et de la réalité crue de leur vie quotidienne.


Mon avis

Djibouti est un premier roman très prometteur.
Il y a dans l'écriture quelque chose qui rend la ville fantasmagorique, qui en fait presque un être vivant et vorace, dangereux pour les hommes qui s'y égarent, un peu comme l'alambic de l'Assommoir ou la Lison de la Bête Humaine.
L'auteur parvient à rendre poétique des scènes et des lieux au demeurant sinistres, et l'on ressent comme Markus l'étrange fascination que peut exercer sur un homme l'étendue menaçante du désert tout autour.
Les pérégrinations de Markus sont ponctuées d'anecdotes qui incarnent le désert en question, lequel n'est pas qu'un concept idéalisé. Les personnages gravitant autour de Markus sont fêlés, abîmés, et parfois aussi proches d'une forme de démence, d'excès qui serait le seul moyen de survivre.
Un regret toutefois : le roman est trop court! J'ai eu le sentiment qu'il s'agissait d'un premier roman qui aurait pu servir une ambition plus grande, plus imposante. Parvenue à la dernière page, je suis restée envoûtée, mais sur ma faim...

Pour vous si...
  • Vous sentez en vous le besoin irrépressible de confronter votre idée romantique du désert à la réalité (une version plus abordable que ce que fait Mathias Enard dans Boussole)
  • Vous vous êtes toujours demandé comment diantre les militaires en mission peuvent bien passer leur temps libre...

Morceaux choisis

"Il n'y a pas de retour aux sources possible, sachant ce que nous savons, ayant fait ce que nous avons fait. Tout ce que nous touchons, nous le salissons. Tout ce que nous voulons réparer, nous le détruisons un peu plus. L'univers grossit comme une bulle, le vide augmente, l'errance s'aggrave, la solitude s'agrandit. Les galaxies s'éloignent les unes des autres. Chaque seconde qui passe ajoute un peu à la somme de nos erreurs."

"En plein jour, Djibouti est presque insoutenable. D'Ali Sabieh à Tadjourah, le pays entier est plongé dans un déluge de feu. En ville, où la vie est suspendue à son souffle brûlant, l'immense soleil réduit en cendres tout ce qui essaye d'échapper à son empire."

Note finale
3/5
(cool)

dimanche 22 novembre 2015

La centrale en chaleur, Genichiro Takahashi

Je me souviens de l'impression étrange qu'avait produit sur moi la lecture de Sayonara Gangsters, un livre complètement perché dans lequel j'avais parfois peiné à suivre le fil retors de l'intrigue, et qui m'éloignait ostensiblement de toute norme littéraire connue. Le synopsys de La centrale en chaleur, dernier roman de Takahashi, était saugrenu, au point de me convaincre de renouveler l'expérience...



Le synopsis

Un réalisateur décide de tourner un porno pour venir en aide aux victimes de la catastrophe de Fukushima (brillante idée, je ne vous le fais pas dire). Le roman retrace sa démarche, ses doutes, ses pistes, ses aspirations, tout son processus mental en quelque sorte.


Mon avis

Bon bon bon... Nous y voilà...
Je savais le monsieur particulier, et son style un peu barré.
Là, il repousse toutes les limites, vraiment TOUTES. On pourrait dire, si on lui prêtait une ambition artistique, qu'il repousse les règles de la littérature (en général, ce qui est très vaste, je vous l'accorde, mais je vous assure qu'il les repousse quand même) : pas vraiment de trame, ça part dans tous les sens, le lecteur est ballotté sans trop savoir où il va, la première partie du roman est clairement une parodie de porno version écrite, la deuxième est ponctuée d'étranges réflexions sur toutes sortes de sujets, il n'y a ni cohérence ni direction, mais on sent que c'est absolument volontaire et souhaité.
En gros, un OLNI comme on n'en fait peu (en tout cas je l'espère...), qu'on ne peut lire qu'en se débarrassant de toute attente, tout préjugé, toute norme, et qui laisse un peu déboussolé comme au retour d'un voyage organisé invraisemblable.
Je ne regrette pas (c'était une expérience inédite!), mais franchement, je pense que ce doit être le cas de 90% de ceux qui s'aventurent là-dedans.


Pour vous si...
  • Les références musicales donnent du cachet à vos lectures (What a wonderful world, Over the rainbow, We are the world... sont les titres des chapitres, et on file en cadeau les paroles à la fin en général)
  • Vous avez un mode de lecture qui vous pousse à vous concentrer sur les mots clefs d'une page (donc là ça donnera : singe / sexe / masturbation / merde / cadavre / corps nu de mère-grand... Je vous laisse reconstituer. Amusez-vous bien)

Morceaux choisis

"Ça fait plus de vingt ans que je suis réalisateur de vidéos porno. Avant, je me tenais mieux. Je pouvais parler matières nobles et raffinées. Par exemple... Euh... Par exemple... Euh... J'm'en souviens plus..."

Note finale
1/5
(flop)

samedi 21 novembre 2015

Les prépondérants, Hédi Kaddour

Soyons  honnêtes une minute.
Il arrive souvent de découvrir certains auteurs qui ont tout l'air d'être pourtant majeurs à l'occasion des prix littéraires.
Prenons un exemple.
Hédi Kaddour.
Il a déjà à son actif plusieurs romans qui ont visiblement rencontré un accueil très favorable; cependant, je dois bien admettre qu'il m'était complètement inconnu jusqu'à août dernier.
Et voilà que depuis trois mois, son nom figure en tête de toutes les listes; pressenti pour le Goncourt, il a finalement reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française qu'il partage avec Boualem Sansal, et la critique l'a encensé. 
C'est en quelque sorte le must-read de l'automne!



Le synopsis

En 1922, les habitants de Nahbès voient débarquer un groupe d'Américains venus pour tourner un film hollywoodien. Cette rencontre incarne un choc des civilisations, des cultures, et les aspirations et croyances des uns se heurtent à celles des autres. On suit ainsi Raouf, épris de l'actrice Kathryn, impulsive et passionnelle, son amie Gabrielle, journaliste intrépide et tout aussi provocante, Ganthier qui la courtise, Rania, la cousine de Raouf, jeune veuve intelligente qui craint le joug que lui imposerait un nouvel époux traditionaliste, tandis que son frère Taïeb rêve de briser ses velléités de modernité.


Mon avis

Il faut reconnaître que mon premier constat est de ne pas être aussi époustouflée que ce que je projetais. J'ai écouté l'auteur dans plusieurs interviews, si bien que j'avais le sentiment d'être familière de son roman avant même que de le lire. C'est un peu comme de connaître de grands airs d'opéra sans rien savoir du livret dans lequel ils s'insèrent, et de découvrir tout à coup que le contexte que vous vous étiez plu à imaginer n'est en rien semblable au contexte véritable (Exemple : je me suis toujours figurée que l'air de Barcarolle dans les Contes d'Hoffmann était d'un romantisme fiévreux... Fièvre certaine, puisque c'est en réalité une sorte d'hymne à l'ivresse, au libertinage, donc loin de l'amour tendre et languide qui s'était imposé dans mon esprit).
Ici, je m'attendais à des figures féminines hautes en couleur (merci la Grande Librairie), et elles le sont d'une certaine façon (Rania est captivante, j'ai seulement été déçue qu'elle ne soit pas davantage au centre du roman), mais les figures de Gabrielle et surtout Kathryn sont aussi très ambivalentes, Kathryn est parfois ridicule et mesquine.
Bien heureusement, les figures masculines ne sont pas laissées pour compte, et l'on a là aussi de quoi nourrir l'imaginaire : Raouf est parfois un peu lisse à mon goût, trop emporté par ses amours pour avoir une autre profondeur, Neil est en demi-teintes, il est souvent l'absent, Ganthier est déjà plus intéressant, Belkhodja est à la fois drôle et menaçant...
J'ai par moment été déçue que la trame ne prenne pas corps davantage, le voyage à Paris puis Berlin n'est pas dénué d'intérêt, mais il recèle avant tout des mondanités, et cela a érodé ma motivation à la lecture.
En conclusion, le roman est riche et dense, la langue maîtrisée, les personnages vivent, c'est l'intrigue à mon sens qui parfois se dilue et peut perdre le lecteur.
Il s'agit, sinon, d'une lecture intéressante.


Pour vous si...
  • Vous aimez les valeurs sûres
  • Vous rêvez du glamour du cinéma des années 1920 - et de ses coulisses!
  • Vous appréciez les fresques à l'ancienne, avec des personnages incarnés comme chez Zola ou Balzac

Morceaux choisis

"Mme Doly leur expliquait ce que voulait dire le mot "Prépondérants", c'est très simple, nous sommes beaucoup plus civilisés que tous ces indigènes, nous pesons beaucoup plus, donc nous avons le devoir de les diriger, pour très longtemps, car ils sont très lents, et nous nous groupons pour le faire du mieux possible, nous sommes l'association, l'organisation la plus puissante du pays!"

"Les vieilles façons d'aimer sont mortes et nous devons tout essayer, je ne t'en veux pas de ce qui s'est passé sur le bateau, je t'en veux de ne pas m'avoir parlé de Kathryn, d'avoir préféré passer pour un niais, alors que tu sais beaucoup de choses, disait-elle en riant sous les caresses de Raouf, je ne suis pas jalouse de Kathryn, je lui suis très reconnaissante, tu sais beaucoup de choses et tu donnes l'impression de les inventer, mais ta bêtise c'est de considérer les femmes comme des trophées."

"Pourquoi on l'appelait La Trogne? Il suffisait de le regarder, un nez de buveur, des joues de petite vérole, les yeux en trou de pine. Il flinguait les célébrités, chez nous les gens aiment voir les acteurs monter très haut, très vite, ça fait rêver, ça a l'air simple, et ils aiment aussi les voir dégringoler, ça les console, les gens, d'être restés là où ils sont."

Note finale
3/5
(cool)

jeudi 19 novembre 2015

Profession du père, Sorj Chalandon

Sorj Chalandon est un auteur que j'aime bien.
Son foudroyant Retour à Killybegs m'avait donné la nausée, et Le quatrième mur m'avait fait peu ou proue le même effet, mais c'était une nausée dans les deux cas très constructive, et qui m'a laissé un souvenir très sensible.
Profession du père était annoncé comme un roman très différent, autobiographique, et donc inédit.
Plongée dans l'enfance d'un écrivain singulier.
Le meilleur cadeau qui soit : Jardin des merveilles, des Comptoirs Richard (<3 Nombre Premier)

Le synopsis

Le narrateur, Emile Choulans, nous raconte son enfance, et son père en particulier, un homme complexe dont il n'a jamais su quelle était véritablement la profession, et qui l'a bercé d'histoires à la limite du réel, au point qu'il n'a jamais vraiment déterminé quelle était la part du vrai et de l'affabulé.
Mais, enfant, il est sous l'emprise de cet homme assuré et engagé, brusque aussi, violent avec sa femme comme avec son fils, qui leur interdit de recevoir à la maison, qui édicte ses règles de vie auxquelles ils se plient en silence.
Ainsi, Emile est bientôt persuadé que son père est un agent secret, opposant farouche à De Gaulle dont il veut la mort et qu'il est prêt à assassiner lui-même, partisan de l'OAS dont il intime à Emile de retranscrire les lettres sur les murs dans la rue, et sur le tableau en classe, ami de l'américain Ted, parrain d'Emile, et que l'enfant n'a jamais vu, mais dont même la mère raconte qu'il est beau comme un acteur de cinéma.
Pris dans les mensonges et les illusions, Emile se les approprie au point de créer des répercussions parfois terribles.

Mon avis

Il n'est pas difficile de s'immerger dans l'enfance du narrateur : dès les premières pages, on visualise parfaitement le petit appartement, la figure tutélaire du père et celle frêle d'Emile, la passivité de la mère qui ne se révolte pas, jamais.
L'écriture est très fluide, il faut dire, en dépit de la dimension très politique qui caractérise la personnalité paternelle, et les relations ambigues entre les uns et les autres sont très subtilement dépeintes (entre Emile et son père, entre Emile et sa mère, entre Emile et Luca...).
J'ai été absolument captivée par ces interactions, justement : Emile est toujours très loyal envers son père, ses manquements sont finalement relativement minimes pour un enfant dans sa situation (l'embrigadement de Luca, l'utilisation de l'arme de son père), il ne se détourne pas de lui, et doute en somme très peu de ses élucubrations, il ne le fera qu'une fois parvenu à l'âge adulte. Sa mère, de même, est particulière, elle ne se dresse pas face à son mari, y compris face à des violences physiques morales parfois invasives.
La façon, enfin, dont Emile devient à son tour manipulateur, exerçant sur d'autres l'emprise que son père a sur lui, et reprenant à son compte les histoires qui ont bercé son enfance, est troublante.
L'auteur rend à merveille cet équilibre étrange que l'on ne trouve que dans les familles, lorsqu'elles sont constituées de personnes qui semblent avoir été assemblées par le fruit du hasard, et qui sont vouées à vivre ensemble tout en s'abîmant les unes les autres.
L'émotion ressentie à la lecture est différente de celle générée par les deux précédents romans de Chalandon (il n'y a pas l'horreur éprouvée devant le meurtre d'Antigone), mais j'ai été glacée par certains passages, et ébranlée par l'histoire d'Emile dans son intégralité.
Un bon roman de la rentrée littéraire 2015!


Pour vous si...
  • Vous ne vous attendez pas à un duplicata de ses précédents romans : tout est très différent ici!
  • Vous raffolez des histoires de famille compliquées, et des histoires à dormir debout : Big Fish est par exemple un monument pour vous
  • Il ne fait aucun doute pour vous que les enfants trinquent pour leurs tordus de parents, quels que soient les défauts des uns et des autres

Morceaux choisis

"A la maison, nous n'avions pas le droit de parler du métier de papa.
_Ça ne regarde personne, disait-il.
[...]
Quand je partais le matin, il dormait. Le soir, il était parfois en pyjama.
[...]
Dans la case, c'est le mot que j'ai écrit. Sans.
Personne ne m'a plus jamais posé de questions.
Et moi, je devais me taire. Sur l'Organisation, sur Salan, sur le vrai travail de mon père agent secret.
Une petite tombe."

"J'ai regardé la carte à la lumière. CIA, Emile Choulans, nom de code : Frenchie. La photo, le drapeau, le timbre, le tampon. J'ai fermé les yeux. Je les ai ouverts brusquement. J'ai eu un frisson. Je n'arrivais pas à croire que je venais de fabriquer ce document."

"Il testait chaque idée sur sa femme. Elle était au premier rang de sa colère, de son impatience, de ses fantômes. Je l'appelais parfois, j'avais peur pour elle. Elle me désarmait. Malade, ton père? Elle ne voyait toujours pas. Elle ne voyait rien. Jamais elle n'avait rien vu."

Note finale
4/5
(très bon)

mardi 17 novembre 2015

La fille du train, Paula Hawkins

La fille du train, c'est un livre que j'ai réservé depuis des mois, et qui n'a eu de cesse de passer de main en main avant de parvenir jusqu'à moi. En cause : son succès fulgurant, depuis sa parution en début d'année, que ce soit dans les pays anglophones ou en France.
Alors, ce battage médiatique est-il mérité, ou avons-nous affaire à un roman-soufflé, qui, tel la brioche qui ne lève pas, se dégonfle à la lecture?
Voici mon point de vue.



Le synopsis

Depuis son divorce de Tom, qui l'a quittée pour une autre femme, Anna, avec laquelle il a eu un enfant sans attendre, Rachel a vu sa vie partir à vau-l'eau. Graduellement, elle a sombré dans l'alcoolisme, à cause de quoi elle a perdu son emploi et ses proches, et elle n'a de cesse de contacter Tom, incapable d'oublier les années qu'elle a passées avec lui.
Hébergée par une amie depuis deux ans, elle lui ment, prétendant qu'elle continue à aller travailler le matin, et elle prend le train à heure fixe pour Londres. Lors de ce trajet journalier, elle s'attache à un couple dont la maison longe la voie ferrée et qu'elle voit vivre lors de chacun de ses passages, et qui incarne pour elle le bonheur parfait, la vie qu'elle avait et qui lui a échappée.
Mais lorsqu'elle surprend une scène interdite, et qu'elle apprend dans la presse, quelques jours plus tard, la disparition de Megan, qui n'est autre que la femme du couple en question, tout se bouscule dans sa tête, les bonnes intentions se mêlent à l'amertume, aux vapeurs d'alcool, aux regrets, et elle décide d'entrer pour de vrai dans la vie de ce couple inconnu et pourtant familier.

Mon avis

Mes attentes étaient forcément élevées, tant le succès du roman est foudroyant, d'ailleurs, même ma bibliothécaire m'en avait dit le plus grand bien. Autant dire, des risques significatifs d'être déçue. Et pourtant, ça n'a pas été le cas!
Le rythme, d'abord, y est pour beaucoup. Je n'ai pas souffert de longueurs, les choses s'enchaînent à merveille, on a le temps de se poser des questions et de bâtir des hypothèses mais l'on ne perd pas patience pour autant.
Ensuite, et surtout, les personnages. Bien sûr, c'est un thriller, et je devrais parler de l'intrigue avant toute chose. Mais très franchement, je pense que ce sont ses personnages qui portent le livre avant tout, ce qui le distingue d'autres romans du genre où les protagonistes sont parfois fades, car j'ai souvent le sentiment en lisant des thrillers que c'est l'intrigue, et le mystère qui la sous-tend, qui prime avant tout, au détriment de ses protagonistes.
Rachel est captivante, l'auteur dépeint avec beaucoup de réalisme son problème d'alcoolisme sans verser dans une caricature grossière, et cette figure de femme brisée au point d'être par tous qualifiée d'épave, est touchante. De manière générale, il m'a semblé que les personnages étaient suffisamment ambivalents pour nourrir l'intrigue, et pour paraître denses, consistants. Anna en est un exemple frappant, mais c'est aussi le cas de Megan, de Scott...
Un très bon thriller, en somme!


Pour vous si...
  • Vous êtes du genre à soupçonner tout ce qui peut se cacher derrière le vernis social
  • Vous avez d'ailleurs bien aimé des romans comme Avant d'aller dormir ou Les apparences
  • Vos choix amoureux vous portent toujours sur les mauvais garçons - rien à faire, les badboys auront votre peau

Morceaux choisis

"Je n'ai jamais compris ceux qui peuvent écarter sans le moindre remords le mal qu'ils font autour d'eux en suivant leur cœur. Qui a dit qu'il était bon de suivre son cœur? C'est de l'égoïsme pur, un besoin égocentrique de les avoir tous à ses pieds. La haine monte en moi. Si je voyais cette femme en ce moment même, si j'avais Jess en face de moi, je lui cracherais au visage."

"Soyons francs, encore aujourd'hui, la valeur d'une femme se mesure à deux choses : sa beauté ou son rôle de mère. Je ne suis pas belle, et je ne peux pas avoir d'enfant. Je ne vaux rien."


Note finale
3/5
(très cool)

dimanche 15 novembre 2015

Palmyre, l'irremplaçable trésor, Paul Veyne

Les temps et l'air sont sinistres à Paris, ce weekend, et bien au-delà de la seule capitale. 
Prostrée chez moi comme l'écrasante majorité de mes comparses parisiens, j'essaie de lire mais le cœur n'y est pas. C'est bien pourtant ce qu'il reste de mieux à faire, parfois.

Ma dernière lecture n'est pas innocente : elle parle de la sublime Palmyre aujourd'hui disparue. L'auteur, historien, nous raconte ce qu'a été cette ville mosaïque, sa richesse et son lustre. 

Ainsi, Paul Veyne inscrit-il son travail dans une volonté de surmonter l'incompréhension qui est la sienne face à la destruction d'un lieu classé au patrimoine mondial de l'Humanité : 
"Ayant eu pour métier l'étude de l'Antiquité gréco-romaine, je n'ai cessé de rencontrer Palmyre sur mon chemin professionnel. Avec la destruction de Palmyre par l'organisation terroriste Daech, tout un pan de notre culture et mon sujet d'étude viennent brutalement de voler en éclats.

Malgré mon âge avancé, c'était mon devoir d'ancien professeur et d'être humain de dire ma stupéfaction devant ce saccage incompréhensible et d'esquisser un portrait de ce que fut la splendeur de Palmyre qu'on ne peut désormais connaître qu'à travers les livres".

Je me permets de vous retranscrire un passage qui me semble éclairant, et n'est pas sans faire écho, à mon sens, à certaines des questions que l'on se pose depuis que se sont déroulées les attaques monstrueuses il y a deux jours à peine : (à noter qu'il est bien question ici d'intégristes, il est bien entendu fondamental de ne pas faire d'amalgame!)

"Mais pourquoi, en août 2015, avoir fait exploser et détruit ce temple de Baalshamîn? Parce que ce monument est vénéré par les Occidentaux actuels, dont la culture comporte un savant amour pour les "monuments historiques" et une vive curiosité pour les croyances d'ailleurs et de jadis. Or les islamistes veulent manifester que les musulmans ont une autre culture que la nôtre, une culture qui leur est propre, [...] qu'ils sont différents de nous et qu'ils ne respectent pas ce que vénère la culture occidentale. [...] Ils ont le sentiment d'être méconnus dans leur identité et d'être peu à peu isolés dans le vaste monde. Car la culture de l'Occident et ses mœurs s'étendent partout, l'immense Chine "communiste" continue de s'occidentaliser. Partout dans le monde les filles font des études, les femmes conduisent. Et à nos yeux, s'il arrivait malheur à une des admirables mosquées de Damas, d'Istanbul ou d'Andrinople, ce serait une perte pour toute l'humanité."

Et pour réfléchir sur l'après 13 novembre, je vous invite à lire l'article écrit par Nombre Premier, qui a le mérite de dépasser l'émotion immédiate pour se poser les questions qui vont compter : que se passe-t-il ensuite? Est-ce que nous retournons sagement à nos vies en tâchant d'oublier? Ou est-ce que nous avons la moindre possibilité de faire front, de nous prémunir contre des violences de cette ampleur? Quels sont nos moyens d'action, et où se trouve notre responsabilité? 

Je vous souhaite, à tous, du courage, pour faire face à cette période d'affliction.

vendredi 13 novembre 2015

Tout ce qui est solide se dissout dans l'air, Darragh McKeon

Voici un livre que je traque depuis cet été! Tout ce qui est solide se dissout dans l'air est un premier roman qui a presque tout d'un grand.


Le synopsis

En 1986, la catastrophe de Tchernobyl bouleverse l'Ukraine. Le roman se concentre sur plusieurs personnages à trois moments : le 26 avril 1986, en novembre 1986, puis en avril 2011.
Parmi eux, un jeune garçon qui est aussi un prodige musicien, et vit à Moscou avec sa mère et sa tante, Maria, ancienne dissidente; Grigori, un chirurgien envoyé sur place en Ukraine, et un adolescent biélorusse.

Mon avis

J'ai été surprise par l'écriture fluide et simple de l'auteur, qui contribue à une immersion facile dans un environnement pourtant singulier, et pour ma part inconnu.
Les personnages m'ont paru un peu inégaux, le jeune et talentueux Evgueni est très attachant, et son évolution est captivante. Les figures adultes m'ont moins émue, mais permettent, notamment à travers l'expérience du docteur Grigori, de lever le voile sur certaines des conséquences de la catastrophe, et sur la façon dont elles ont été gérées. La façon dont la situation se transforme entre le moment de l'explosion, et par exemple six mois plus tard, met en exergue la vision qui a été véhiculée, en Russie, de la catastrophe, et qui contraste avec ce qu'a vécu la population locale.
A mon sens, il s'agit donc d'un honnête premier roman, et d'une lecture intéressante.


Pour vous si...
  • Le sujet vous parle, ce qui n'est déjà pas le cas de tout le monde.
  • Vous appréciez les romans au style assez délié et neutre.

Morceaux choisis

"Pour votre information, on rapporte qu'un incendie s'est produit au niveau du réacteur n°4 de la centrale nucléaire ukrainienne de Tchernobyl. L'incident est sous contrôle, mais on nous a rapporté que les dommages pourraient être significatifs. Toutefois, je peux vous assurer que cet incident n'entravera pas les progrès de l'énergie nucléaire."

"Il sait qu'il est enfin prêt, il est l'égal de la musique à présent, il ne ploiera plus sous son poids. [...] Evgueni regarde au-delà des notes, de la mesure de la tonalité, et il comprend que ces notations sont simplement un cadre dans lequel il peut poser sa compréhension du monde."

Note finale
3/5
(cool)

jeudi 12 novembre 2015

Mémé, Philippe Torreton

Après le classique d'Aragon, j'ai opté pour une lecture complètement aléatoire, qui me paraissait simple et rassérénante. Voici donc Mémé de Torreton.

Best mug ever! *_*

Le synopsis

Le narrateur raconte sa mémé : ses habitudes, ses mots, son enfance auprès d'elle et ce qu'il a perdu lorsqu'elle a disparu.

Mon avis

Le récit est touchant, il ne s'embarrasse pas d'un ton grandiloquent ou de beaux mots, il a le goût de la simplicité et des souvenirs d'une époque particulière. C'est à mon sens un roman sans prétention, assez personnel et ancré dans une période spécifique (Mémé a vécu la guerre et en a gardé des stigmates), et beaucoup de lecteurs de la génération de Torreton retrouveront sans doute dans la description de Mémé certains traits communs à leurs propres aïeux.
Une lecture assez brève mais douce.


Pour vous si...
  • Vous avez un côté terroir
  • Vous avez aussi une amie qu'on surnomme Mémé, si bien que lire ou entendre ces deux syllabes vous fait beaucoup rire

Morceaux choisis

"Je veillais sur ma grand-mère, pendant qu'elle veillait sur moi, ce fut mon premier emploi, gardien de nuit de mémé".

"Tu me disais qu'à Noël, parfois, tu avais droit à une orange et à des bonbons, j'en pleure encore."

"Le théâtre c'est remettre à un peu plus tard le moment de choisir un métier d'adulte" (c'est aussi le cas des écoles de commerce).

"La poésie c'est de l'enfance tailladée d'odeurs".

"Mémé ça ne se dit pus. Tu étais une des dernières, encore un coup dur pour la biodiversité."

"Pour faire une mémé il vous faut de l'ancien temps et de la constance..." (*_* ça ne s'invente pas...)


Note finale
2/5
(mignon)

mercredi 11 novembre 2015

Aurélien, Aragon

Il ne faut pas négliger ses classiques, dit-on.
L'un d'entre eux a été porté à ma connaissance avec délicatesse, que je n'avais pas lu.
J'ai tâché de rattraper le temps perdu.



Le synopsis

Aurélien rencontre Bérénice et la trouve laide.
Inexplicablement pourtant, et sous l'impulsion de son ami Edmond, le cousin de Bérénice, il conçoit bientôt pour elle une curiosité, un élan, et enfin, de l'amour.
Mais Bérénice est mariée, et si elle ressent pour Aurélien des sentiments qu'elle peine à dissimuler, leur entourage s'immisce entre eux sous couvert de motifs divers : Blanchette, l'épouse d'Edmond, réprime difficilement l'inclination qu'elle éprouve pour Aurélien, Edmond lui-même se détourne de sa femme pour combler sa maîtresse, abandonnant Blanchette à sa solitude et à sa jalousie, sous les yeux d'une Bérénice déchirée entre sa sollicitude envers sa cousine, et le feu qui l'anime pour Aurélien, tandis qu'un autre lui fait la cour, plus entier dans son désir que ne semble l'être Aurélien.


Mon avis

Je ne connaissais d'Aragon que ses poèmes et son amour d'Elsa.
Lire sa prose est une belle expérience, j'ai été transportée dans le Paris de l'entre-deux-guerres, celui de Picasso et de Pigalle. Les mœurs y sont peintes avec finesse, on se prête avec plaisir à la valse qui se tisse entre les protagonistes, Aurélien, Bérénice, Edmond, Blanchette, Rose, Paul, Zamora...
Aurélien m'est apparu pour partie insaisissable, son parcours et sa personnalité sont singuliers, il est à la fois nonchalant et résigné, il n'a pas la fougue de Paul Denis ou la cruauté d'Edmond, les femmes se pâment à sa seule pensée, mais "il ne porte pas à conséquence", il n'y a rien de sérieux avec lui, pourtant on ne saurait dire qu'il est absolument léger.
La façon dont il idéalise Bérénice - et dont il a conscience - est surprenante, chez un homme de trente ans, et rappelle les émois adolescents plus que les amours adultes. L'auteur retranscrit merveilleusement combien il est amoureux de l'idée de l'amour plus que de Bérénice, et combien la confrontation entre les illusions dont il se berce et la réalité délite la force de son engouement.
Certains passages sont scéniques : ainsi l'intrigue qui se noue autour du masque exposé dans la chambre d'Aurélien, que Bérénice brise dans un accès de jalousie, où la soirée qu'Aurélien passe à l'opéra entre Blanchette et Bérénice, sans parvenir à rien comprendre du spectacle tant l'absorbe le trouble dans lequel le plonge la proximité de Bérénice, sous le regard blessé de Blanchette.
J'ai été happée à la lecture par une nostalgie, une sorte de renoncement à l'amour dans la vie, du fait de l'infranchissable distance entre une chimère, un idéal, et l'objet réel de cet amour.
Aurélien est un roman qui parle de désillusion et de solitude, sous couvert de nous dire l'histoire d'amour impossible entre Bérénice et Aurélien.


Pour vous si...
  • Les élans aléatoires du cœur vous fascinent.
  • Vous vous faites parfois la remarque qu'il n'y a rien de plus merveilleux qu'un homme qui a deux bras.
  • Attention si, comme pour moi, Blanchette évoque pour vous un nom de chèvre. Cette image en tête rend la lecture compliquée.

Morceaux choisis

"L'impossibilité du couple est le sujet même d'Aurélien." (préface)

"Cette histoire montre mieux qu'autre chose la lenteur des réactions d'Aurélien. Et qu'il avait dans la vie l'esprit de l'escalier" (un congénère! :))

"La seule chose qu'il aima d'elle tout de suite, ce fut la voix. Une voix de contralto chaude, profonde, nocturne."

"Peut-on dire de Bérénice qu'elle est jolie? Il l'avait trouvée laide, d'abord. Il l'avait mal regardée. La  question n'est pas qu'elle soit jolie. Elle est mieux que jolie. Elle est autre chose. Elle a un charme... Voilà ce qu'il y a... il retrouve bien les traits, mais pas le secret de leur charme...comme un mot qui échappe..."

"Ceux qui jamais ne furent saisis par un amour ne comprendront pas Aurélien. Ce recommencement d'Aurélien. Il n'y a peut-être pas au monde de sentiment plus vif, comme le vent au visage, que celui de ce renouveau, qui vient d'avoir dit à une femme : Je vous aime. En même temps, Aurélien retrouve l'estime de lui-même. Il vient de légitimer, mieux que d'excuser, sa vie. Cette flâne, cette irrésolution s'expliquent. Il attendait cette minute. Il lui fallait sa raison d'être. Il avait dû profondément savoir qu'un jour Bérénice viendrait... et elle est venue.[...] Au fond, le siècle d'Aurélien s'écrit en deux mots: il y avait eu la guerre, et il y avait Bérénice."

mardi 10 novembre 2015

Les faibles et les forts, Judith Perrignon

Je m'étais promis de lire son dernier roman, Victor Hugo vient de mourir. Mais voilà, ma bibliothèque a épuisé ses crédits 2015. Je me suis donc rabattu sur l'existant, et en l'occurrence un roman qui figurait déjà dans le fonds actuel, Les faibles et les forts.

Vous ai-je déjà dit tout le bien que je pensais du Thé Guimet, disponible au Palais des thés?

Le synopsis

Le récit mêle les époques, 1949 et 2010, et les voix des membres d'une même famille noire aux Etats-Unis. Il y a celle de Mary Lee, la grand-mère, hantée par l'épisode violent dont elle a été témoin enfant et qui a laissé son frère Howard handicapé, Dana, sa fille, la mère de cinq enfants que les différents pères ont abandonnés, et ses enfants, Marcus, Wes, Deborah, Jonah, Vicky.
Le roman s'ouvre sur une scène dérangeante, l'irruption de la police dans le foyer familial, qui oblige Marcus à se déshabiller devant ses proches pour le fouiller et vérifier qu'il ne cache pas de drogue.
Cette violence fait écho au passé de Mary Lee, et annonce le drame au cœur du roman, qui trouve ses racines dans l'histoire des Etats-Unis, et dépasse le caractère anecdotique de la tragédie familiale.

Mon avis

Avant toute chose, voici mon message principal : je vous recommande cette lecture.
Qui que vous soyez, là, derrière votre ordinateur ou votre téléphone, allez dénicher ce livre à la bibliothèque et accordez-vous une heure pour vous y plonger (deux pour les plus lents) (il y a dans cette phrase un jeu de mots des plus douteux, je vous laisse le soin de l'identifier une fois que vous aurez lu le livre en question).
Le sujet n'est pas nouveau, on l'a vu traité de plus en plus fréquemment depuis cinquante ans, avec une recrudescence au cours des dernières années, comme le montrent le succès de romans et de films comme La couleur des sentiments ou Twelve years a slave.
Le roman de Judith Perrignon ne se focalise pas sur la période de l'esclavage, elle interroge l'après, elle interroge les séquelles actuelles de l'Histoire, cinquante ans après le mouvement des droits civiques, dans un monde où on pourrait penser que les faits sont anciens, qu'ils n'ont plus qu'une résonance mineure dans la société d'aujourd'hui.
L'écriture est incisive, elle sert efficacement le récit sans verser dans un lyrisme ou une emphase qui rendraient l'ensemble mélodramatique et lui feraient perdre de sa puissance.
Ce que j'ai aimé, c'est la façon dont le contexte est posé, à travers les regards croisés de chaque personnage, chacun en proie à ses propres démons, Mary Lee qui porte le poids de l'Histoire, Déborah victime des premières affres de l'adolescence, Marcus révolté, Dana fatiguée... Le drame qu'ils partagent est digne d'un fait divers, une ligne factuelle dans un journal local, mais il recèle tellement plus, il incarne à lui seul les traces laissées par des décennies d'esclavagisme et l'empreinte oubliée dans les mœurs, par la ségrégation raciale, par la force de ce qui a été intériorisé et qui, avec le temps, a été recouvert par les non-dits.
Il est d'une banalité confondante.
Et il est plus bouleversant que tout ce que j'ai lu depuis des mois.


Pour vous si...
  • Vous avez aimé des romans comme Mississipi d'Hillary Jordan ou Beloved de Toni Morrison (pour le thème du roman plus que pour la prose, qui est très différente ici)
  • Comme dirait Delphine, vous préférez les histoires vraies, ou qui pourraient l'être
  • Vous partagez la conviction que la simplicité est parfois d'une puissance inique
Morceaux choisis

"Mais je pense tout le temps à lui, c'est comme s'il avait oublié quelque chose sous ma peau, une petite boule brûlante qui roule sous mon ventre, ma poitrine, jusque dans ma tête. Comme le cancer de ma mère, a dit Beth." (Déborah)

"La peur est en moi et je lutte pour ne pas être comme ma mère". (Mary Lee)

"Je ne sais rien de l'histoire de ces enfants, et pourtant je pourrais vous la raconter. Leur vie obéit à une statistique contre laquelle je me bats."

"[Le système esclavagiste] consistait à contrôler le corps de l'homme noir, à le bestialiser, par des règles mais aussi par des représentations, le Noir dangereux, le Noir qui potentiellement viole les femmes blanches. [...] Pendant des siècles, on a castré l'homme noir, physiquement d'abord, puis socialement, il a du mal à trouver du travail, à nourrir sa famille, à jouer son rôle de père."


Note finale
4/5
(très bon)

Je valide l’inscription de ce blog au service Paperblog sous le pseudo romanthe

lundi 9 novembre 2015

Dans le jardin de l'ogre, Leïla Slimani

J'avais lu de jolies choses sur le roman de Leïla Slimani, Dans le jardin de l'ogre, que j'ai emprunté un peu par hasard, sans me renseigner davantage. Je crois que le titre me plaisait bien, aussi.
Parfois, le choix d'un livre tient à peu de choses...



Le synopsis

Adèle a, en gros, le diable au corps. Épouse et mère, elle ne peut s'empêcher d'assouvir ses pulsions à droite à gauche, sans pour autant assumer ses ébats et les coups de canif qu'elle apporte très régulièrement à son mariage, si bien qu'elle est terrifiée à l'idée que son mari, le pauvre Richard, découvre un jour que son hypocrite de femme lui ment éhontément et se tape à peu près tout ce qui bouge ne serait-ce qu'un doigt.

Voilà, j'ai essayé de rester neutre.

Mon avis

Il m'est encore un peu difficile, à chaud, d'appréhender l'intention de l'auteur avec ce roman dérangeant.
Si c'est une critique qui dénonce, je salue; si c'est une peinture sans autre ambition que de décrire, je suis pantoise, si l'auteur espérait nous faire ressentir de l'empathie pour la protagoniste, je rue dans les brancards et plonge toutes les pages du livre, une à une, dans un bidon d'acide sulfurique.
Rien à dire sur le style, il est plutôt agréable et se fait vite oublier.
La trame, en revanche, et cette figure de femme infidèle en proie à ce besoin compulsif et mécanique de baiser (il n'est pas question ici d'autre chose), cela m'a mise mal à l'aise, d'abord, et ensuite, si j'avais pu, et vous admirerez mon sens de la mesure, lui crever les yeux et lui fracasser les membres, j'en aurais conçu un apaisement précieux.
C'est plus fort que moi, je hais profondément cette expression particulière de l'égoïsme, de la lâcheté, cette négation de ce qui compte, de toute forme d'amour, cette victoire obscène du trivial et de l'individualisme forcené au prix de la destruction de toute confiance et de la tendresse, ce mépris absolu de l'autre.
Bon bon, je m'emballe, mais revenons à nos moutons.
Merci Leïla d'avoir définitivement pourri pour moi le prénom d'Adèle, que j'aimais au demeurant beaucoup. Je suis terrassée d'imaginer que puisse seulement exister une telle femme. Je préfère croire, naïve que je suis, qu'elle n'est en tout point qu'un pur produit d'une imagination malade.


Pour vous si...
  • Vous aimez détester les anti-héros.
  • Ou bien si vous n'avez aucun sens moral, aucune probité et aucune décence. A quoi ça sert?

Morceaux choisis

"Elle voudrait n'être qu'un objet au milieu d'une horde, être dévorée, sucée, avalée tout entière. Qu'on lui pince les seins, qu'on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin d'un ogre."

"Adèle est une femme gâtée et son mari est fier de penser qu'elle est très indépendante. Elle trouve que ce n'est pas assez. Que cette vie est petite, minable, sans aucune envergure. Leur argent a l'odeur du travail, de la sueur et des longues nuits passées à l'hôpital. Il a le goût des reproches et de la mauvaise humeur. Il ne lui autorise ni oisiveté ni décadence."

"Adèle a fait un enfant pour la même raison qu'elle s'est mariée. Pour appartenir au monde et se protéger de toute différence avec les autres. En devenant épouse et mère, elle s'est nimbée d'une aura de respectabilité que personne ne peut lui enlever. Elle s'est construit un refuge pour les soirs d'angoisse et un repli confortable pour les jours de débauche." (le genre de personnes qui inspirent la sympathie, donc)

"Adèle a déchiré le monde. Elle a scié les pieds des meubles, elle a rayé les miroirs. Elle a gâché le goût des choses. Les souvenirs, les promesses, tout cela ne vaut rien. Leur vie est une monnaie de singe."

"Elle dit cette phrase, cette phrase bête et injuste : "Tu sais, tant qu'on n'a pas d'enfants, on ne peut pas comprendre. J'espère qu'un jour tu verras ce que ça fait." La cruauté de ceux qui se savent aimés". (et à ce stade du roman, tout semblant d'indulgence pour cette abjecte Adèle s'envole, je la conspue, et ne serais repue que de la savoir en proie à la plus extrême solitude, au rejet, au vide effroyable de sa personne vomissable et égoïste. Cœur avec les mains.).

"Les gens insatisfaits détruisent tout autour d'eux."


Note finale
2/5
(neutre)

dimanche 8 novembre 2015

L’Élixir d'amour et Steinbeck

La période de l'année s'installe paisiblement, que je passe ordinairement recluse dans les théâtres et les opéras, pour me distraire du froid et de la grisaille.
Cette semaine, je suis passée du coq à l'âne, d'une comédie légère à une adaptation vibrante d'un roman de Steinbeck.



Commençons par L’Élixir d'amour.
Vous pensez sans doute : quel est donc ce machin? Et croyez n'en rien savoir.
C'est faux. 
L’Élixir d'amour est certes un opéra italien, certes de Donizetti (le père du sublime Lucia de Lammermoor), mais c'est aussi de là que nous vient l'un des airs les plus célèbres au monde, ré-employés à l'envi dans le cinéma notamment.
Je vous assure.
Vous vous souvenez de ça?
Allez à 0:53.
Là, ça vous interpelle? C'est celui-là, tout à fait.
Una furtiva lagrima.
Donc, vous connaissez, ou vous avez déjà entendu quelque part.
J'ai toujours imaginé derrière cet air une trame tragique, digne de Tosca ou bien de Werther
Que nenni!
L'Elixir d'amour, s'il n'est pas non plus du calibre de La belle Hélène ou de la Grande-Duchesse de Gerolstein (opéras bouffe hilarants, où l'on retrouve des morceaux cocasses : Dis-moi Vénus, quel plaisir trouves-tu à faire ainsi cascader la vertu, ou encore Je suis le Général Boum Boum), reste relativement léger : dans un village basque à la fin du XVIIIe s, Nemorino est un paysan amoureux d'Adina, une fermière riche et instruite qui se dit volage et se moque de la passion qu'elle lui inspire. Laissant miroiter par ailleurs le sergent Belcore, de passage dans le village, elle repousse Nemorino alors qu'il tente de lui exprimer ses sentiments, le poussant à acquérir auprès d'un bonimenteur nomade un philtre d'amour. Il s'agit en réalité d'une bouteille de Bordeaux, si bien qu'après avoir ingéré le philtre, Nemorino est tout bourré et affiche envers Adina une distance à laquelle elle n'est pas habituée, et qui l'ébranle. De colère, elle accepte la proposition de mariage de Belcore, conduisant Nemorino au désespoir lorsqu'il retrouve ses esprits (et sa sobriété).
Ne vous inquiétez pas, l'issue n'est pas si triste.

Le spectacle vaut le détour.
Tout d'abord, le décor n'est pas banal : figurez-vous un gros tas de foin sur la scène de l'opéra.

True story

Ensuite, et surtout, la distribution est royale.
L'interprète du docteur charlatan est impressionnant de carrure et de coffre (Ambrogio Maestri), Adina est campée par Aleksandra Kurzak, une soprane qui ne dispose d'atours pas que sa seule voix, et, enfin, Nemorino est confié à Roberto Alagna.

Ah, Roberto.
Même en marcel et bottes de ferme, il est formidable.

Roberto dans une motte de foin, deux fantasmes en un

Alors, imaginez-le, tout penaud, chanter Une furtiva lagrima (si vous manquez d'imagination, cliquez ici). A la fin, je dois l'admettre, j'en suis fébrile (il y a même des sortes de lumières flottantes qui se manifestent au-dessus du tas de foin en début de morceau, comme c'est romantique <3 *_*).

Et en plus, à un moment, y'a un petit chien qui traverse la scène en courant.

Bref, du beau spectacle.

Passons maintenant à la fin de semaine, et à une pièce autrement moins marrante.
Des souris et des hommes, c'est un roman qui m'a bouleversée adolescente, qui m'a arraché des larmes de rage, d'indignation, d'affliction. Un roman court (comparé à d'autres Steinbeck), mais terrassant.
L'adaptation au théâtre attisait naturellement ma curiosité, les personnages étant à mon sens tellement singuliers qu'il serait difficile de trouver à les incarner.


Et bien, en réalité, les acteurs portent la pièce avec un talent confondant.
On retrouve les grandes lignes de la trame bien connue, Georges est un petit nerveux comme décrit par John dans son roman, Candy est un vieil homme long et fin et courbé, usé par les ans, à l'inflexion de voix émouvante, Slim est très bien de sa personne, Crooks est crédible jusque dans sa démarche cahotante, Carlson est à mourir de rire, et Lenny.... Lenny est rien moins qu'exceptionnel.
Jouer un tel rôle (pour rappel, celui d'un homme adulte déficient mental) demande de l'audace et de la démesure sans doute, mais aussi beaucoup de finesse, pour ne pas sombrer à tout instant dans la caricature qui défigurerait l'entreprise en la rendant grotesque. L'acteur qui donne corps à Lenny a développé un jeu d'une impressionnante cohérence, depuis les intonations et les expressions faciales jusqu'à la gestuelle.
Verdict : la pièce est une réussite.

Ça se passe en ce moment au Théâtre du Palais Royal. Allez-y les yeux fermés (pas pendant la séance bien sûr).

Le point commun entre les deux spectacles de ce post? 
Le chien.
Et oui, la tendance en ce moment semble être de ramener sur scène ces pauvres bestioles qui n'ont rien demandé, ce qui ne manque pas de provoquer l'hilarité ou la compassion immédiate et sans limite du public pourtant adulte. 
La prochaine fois, retour en enfance avec une excursion dans le monde du cirque.
Bon weekend!