mardi 12 avril 2016

L'arbre du pays Toraja, Philippe Claudel

Le dernier roman de Philippe Claudel a fait parler de lui depuis sa sortie en janvier. 
Avec ce titre et cette couverture, impossible de passer à côté (et aussi, Les âmes grises m'avait fait forte impression, il doit y avoir de ça...).



Le synopsis

Le narrateur, cinéaste, apprend que son ami Eugène est atteint d'un cancer. Quelques mois plus tard, Eugène est emporté par la maladie.
Le récit mêle ses réflexions autour de la vie, de la mort, sur son parcours, sur l'amitié et sur l'amour.

Mon avis

Je craignais de retrouver dans ce roman ce qui m'avait déplu dans le livre d'Olivier Bleys, Discours d'un arbre sur la fragilité des hommes. Le fait qu'il soit question d'un arbre dans le titre, peut-être (non, mes mécanismes de pensée ne peuvent pas être aussi simplistes que cela. Quoique...).
Un tel titre appelle indubitablement à la sagesse d'autres peuples, dont on pressent qu'ils sont anciens et que leur regard sur la vie est empreint d'une sagesse que l'on a perdue, que l'on n'a peut-être jamais connue. Malheureusement, Olivier Bleys ne parvenait à mon sens qu'à livrer une pâle copie de romans chinois bien plus profonds et authentiques.

Le mystère qui entoure le titre du roman de Claudel est dissipé dès les premières pages, lorsque le narrateur entreprend de nous faire le récit de son séjour parmi les Toraja, et raconte la découverte de cet arbre auquel sont confiés les corps des nourrissons décédés.
Cette anecdote met en lumière le thème qui sera récurrent tout au long du livre, le narrateur étant particulièrement touché par la disparition de son ami le plus cher, Eugène, ce qui l'entraîne à méditer sur sa propre existence, sur la façon dont les sociétés occidentales perçoivent la mort, par rapport à la conception qu'en ont d'autres sociétés et peuples comme les Toraja.
Cette réflexion se dessine en filigrane tandis qu'il fait la rencontre d'Elena, une jeune femme habitant l'immeuble voisin, avec laquelle se noue bientôt une romance, qui éloignera son ex-femme, Florence, jamais très loin de lui.

Je suis toujours étonnée de découvrir qu'un récit d'apparence simple et dépouillée peut cependant accrocher redoutablement son lecteur, sans rien envier aux thrillers les mieux ficelés.
C'est l'expérience qu'a constitué pour moi la lecture de L'arbre du pays Toraja. 
On lit des récits de disparitions dans un grand nombre de romans, les rencontres aléatoires y sont tout aussi fréquentes, pourtant, la façon dont Claudel présente les pérégrinations intellectuelles de son narrateur est absorbante.
Le style y est pour beaucoup : les phrases sont courtes, directes, on ne perd pas le fil de la pensée qui s'exprime clairement et présente avec une simplicité apparente des choses soudain évidentes, mais auxquelles on n'avait guère pensé jusque-là, ce qui ferait presque l'effet de révélations.
Ainsi la remarque très pertinente concernant le rituel des funérailles en Occident, et la qualification de nos croyances comme étant "creuses, sans écho".
Ainsi également l'évolution du rapport au corps, expliqué par Elena au narrateur, et qui est assimilé à une relation amoureuse : la découverte et l'apprivoisement, le lien indéfectible et l'illusion d'éternité, puis la défiance, la dégradation de la relation lorsque les faiblesses se dévoilent, le sentiment de la trahison face au corps qui subit les effets du temps, l'hostilité, et enfin, la perte.

Le récit de Claudel est riche de nombreux enseignements, sans pourtant que le ton ne soit sentencieux ou moralisateur : il s'agit plutôt de constats, d'idées amenés avec naturel à mesure que l'intrigue se déroule.

Aussi ai-je pris grand plaisir à me perdre dans les lignes du roman, à voguer d'une méditation à l'autre, et j'ai le sentiment d'avoir eu la chance de découvrir une lecture qui m'a ouvert l'esprit.


Pour vous si...
  • Vous êtes un adepte des romans qui vous invitent à la réflexion, mêlant un style fluide et une certaine hauteur de vue

Morceaux choisis

"Près d'un village du pays Toraja situé dans une clairière, on m'a fait voir un arbre particulier. Remarquable et majestueux, il se dresse dans la forêt à quelques centaines de mètres en contrebas des maisons. C'est une sépulture réservée aux très jeunes enfants venant à mourir au cours des premiers mois. Une cavité est sculptée à même le tronc de l'arbre. On y dépose le petit mort emmailloté d'un linceul. On ferme la tombe ligneuse par un entrelacs de branchages et de tissus. Au fil des ans, lentement, la chair de l'arbre se referme, gardant le corps de l'enfant dans son grand corps à lui, sous son écorce ressoudée. Alors peu à peu commence le voyage qui le fait monter vers les cieux, au rythme patient de la croissance de l'arbre.
Nous enterrons nos morts. Nous les brûlons aussi. Mais nous n'aurions songé à les confier aux arbres. Pourtant nous ne manquons ni de forêts ni d'imaginaire. Mais nos croyances sont devenues creuses et sans écho."

"Oncologue, un mot de cruciverbiste ou de jeux télévisés."

"Nous autres vivants sommes emplis par les rumeurs de nos fantômes."

"Je n'ai jamais aimé visiter des ruines. Je sais bien que je ne suis rien, mais les architectures hautaines des siècles passés me le rappellent avec trop de violence et de majesté. J'ai besoin, autant que les autres, d'un peu d'illusion pour durer."

"Je sais le prix des lieux. Je sais combien ils nous créent et comment ils laissent en nous des empreintes qui nous hantent comme des cicatrices."

Note finale
3/5
(cool)

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