jeudi 9 juin 2016

A l'ouest rien de nouveau, Erich Maria Remarque

Il y a quelques jours, j'ai été frappée par une désagréable évidence, ce genre de sentiment tenace que l'on ne parvient pas à s'ôter de l'esprit une fois qu'on l'a identifié : cela fait des lustres que je n'ai pas lu de littérature "classique". 

Depuis quelques années, j'explore avidement tout ce qui s'écrit au XXIe siècle, et je néglige les époques qui ont pourtant nourrie mon imagination durant toute mon adolescence, allant peu ou proue de la naissance de l'écriture aux années 1980 (une broutille dans l'histoire de la littérature, vous me direz).

J'ai donc pris une décision grave : désormais, je m'efforcerai d'inclure dans mes lectures mensuelles au moins un "classique" (il en va donc de votre responsabilité de me cracher - virtuellement - dessus si vous constatez que je me détourne lâchement de cet objectif salutaire). 

Et je commence avec l'incontournable d'Erich Maria Remarque, A l'ouest rien de nouveau.



Le synopsis

Durant la Grande Guerre, un jeune soldat allemand relate son quotidien et l'horreur qui y a trait. 

Mon avis

Chaque immersion dans la littérature "classique" me fait reconsidérer ce que j'appelle d'ordinaire le "style" d'un auteur ; il me semble que la richesse et l'exigence que l'on trouve dans la littérature d'antan surpassent indéniablement ce que nous offre la littérature contemporaine - à quelques exceptions près bien entendu, il est des auteurs actuels qui n'ont rien à envier aux génies de la langue (cœur Tobie Nathan, Mathias Enard et autres Orhan Pamuk, Christian Bobin et Carole Martinez).

Le roman d'Erich Maria Remarque ne déroge pas à la règle : l'écriture est franche, et l'on a l'impression en lisant d'avoir affaire à une voix singulière, qui s'exprime au moyen de tournures, d'un vocabulaire particuliers, révélant soudain combien la langue, lorsqu'elle est ingénieusement exploitée, donne à voir le monde sous un nouvel œil.
C'est quelque chose, je crois, qui me manque infiniment, lorsque je pense à 70% des romans que je lis; à croire qu'au fil des siècles l'écriture s'est faite fade, que l'identité de l'auteur s'est diluée, comme si les lecteurs n'attendaient rien d'autre que des expressions toutes faites, des lieux communs, et rien surtout qui ne singularise le style en question.

Revenons-en à Erich.

Le récit est extrêmement réaliste, c'est ce qui est le plus glaçant. En dépit du nombre pléthorique de récits sur la première et la deuxième guerres mondiales que l'on peut rencontrer, je n'ai jamais lu, je crois, de récits prenant pour protagonistes des soldats allemands, dont le calvaire ressemble à s'y méprendre à celui des soldats français par exemple, ces ennemis campant dans les tranchées adverses, à quelques mètres parfois des lieux décrits par le narrateur.

Le fait que le récit soit construit sur la base d'un narrateur interne crée une proximité entre le lecteur et ces jeunes gens qui ont eu pour seul tort de naître à la mauvaise époque. Si la description des conditions de vie, des horreurs subies et auxquelles les soldats assistent, est troublante, et parfois même insoutenable, ce sont les réflexions qui ponctuent le roman qui m'ont le plus marquée, tâchant de s'extraire de la situation pour avancer des considérations sensées et éclairées sur la guerre, sur la jeunesse volée, gâchée, sur ce qui attend les jeunes hommes si le combat prend fin un jour, car enfin, que peut-on faire de sa vie après avoir passé des années à tuer d'autres hommes?

A l'ouest rien de nouveau est un roman saisissant, qui restitue intelligemment les vies brisées par la guerre de 1914 dans le camp vaincu, sujet auquel j'ai été pour ma part peu sensibilisée.

Ce premier exercice est donc une réussite, et me conforte dans l'idée que l'entreprise est bonne!


Pour vous si...
  • Vous n'avez jamais lu ce roman : voilà qui est suffisant pour en motiver la lecture.

Morceaux choisis

"C'est qu'alors tous ces gens-là n'avaient aucune idée de ce qui allait se passer. A proprement parler, les plus raisonnables, c'étaient les gens simples et pauvres; dès le début, ils considérèrent la guerre comme un malheur, tandis que la bonne bourgeoisie ne se tenait pas de joie, quoique ce fût elle, justement, qui eût plutôt pu se rendre compte des conséquences."

"Ainsi voilà ce qu'ils pensent, voilà ce qu'ils pensent, les cent mille Kantoreks! "Jeunesse de fer". Jeunesse? Aucun de nous n'a plus de vingt ans. Mais quant à être jeune! Quant à la jeunesse! Tout cela est fini depuis longtemps. Nous sommes de vieilles gens."

"Seul l'hôpital montre bien ce qu'est la guerre. Je suis jeune, j'ai vingt ans; mais je ne connais de la vie que le désespoir, l'angoisse, la mort et l'enchaînement de l'existence la plus superficielle et la plus insensée à un abîme de souffrances. Je vois que les peuples sont poussés l'un contre l'autre et se tuent sans rien dire, sans rien savoir, follement, docilement, innocemment. Je vois que les cerveaux les plus intelligents de l'univers inventent des paroles et des armes pour que tout cela se fasse d'une manière encore plus raffinée et dure encore plus longtemps. [...] Que feront nos pères si, un jour, nous nous levons et nous nous présentons devant eux pour réclamer des comptes? Qu'attendent-ils de nous lorsque viendra l'époque où la guerre sera finie? Pendant des années nous n'avons été occupés qu'à tuer; ç'a été là notre première profession dans l'existence. Notre science de la vie se réduit à la mort. Qu'arrivera-t-il donc après cela? Et que deviendrons-nous?"


Note finale
4/5
(très bon)

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