samedi 31 décembre 2016

Top 2016

Une riche année se termine, en lectures comme en toutes autres choses ; il est temps de se plonger dans une rétrospective complète, et de vous livrer le Graal de ces douze derniers mois, le sel exquis, la crème de la crème, ce qui constituera dans les annales (les miennes, s'entend) le grand cru 2016.

Voici donc quels étaient les romans de l'année à ne pas manquer (pas de stress, il est toujours temps de rattraper le temps perdu).


Dans ce roman foisonnant, Karine Tuil nous raconte la trajectoire de plusieurs personnages pris dans des jeux de pouvoir et de politique, brisés par la guerre d'Afghanistan, luttant de toutes leurs forces pour voir advenir leur ascension sociale, des êtres avides et désespérés, submergés par les événements dont ils se retrouvent acteurs. On en sort aussi subjugué qu'essoufflé.




Sur un air de Nina Simone, Olivier Bourdeaut nous fait valser auprès d'une famille excentrique, nous fait sourire et aimer avant de nous frapper d'effroi, sans accroc, sans violence, comme sur un pas de danse. Incontestablement l'une des grandes découvertes de 2016.



- En 3e position : Tropique de la violence, de Natacha Appanah

Une entrée de dernière minute, puisque j'ai refermé le livre il y a quelques jours à peine, et ai le plus grand mal à déterminer précisément l'impact qu'aura sur moi, dans le temps, Tropique de la violence. Car il s'agit d'un roman qui fait mal, sans concessions, où une certaine esthétique et une certaine pureté de ton le disputent au sordide de la situation relatée, à la solitude et à l'abandon de ces enfants laissés pour compte sur l'île de Mayotte. Une lecture coup de poing.




Sans doute la lecture la plus intime de mon palmarès, assez paradoxalement! J'ai conscience qu'il s'agit ici de l'expression d'un goût très personnel, car l'incongruité et la puissance qui émanent du récit de Catherine Poulain ont eu sur moi le plus bel effet. Aux côtés d'une anti-héroïne tout au long de la saison de la morue noire, on s'interroge sur cette quête qui n'en est pas une, sur ce que viennent chercher les hommes tout au bord du monde, à ses extrémités.



- En 1ère position : L'amie prodigieuse et Le nouveau nom, d'Elena Ferrante

La plus belle révélation de l'année a été pour moi la saga d'Elena Ferrante, l'histoire de deux petites filles qui grandissent ensemble dans les quartiers populaires et défavorisés de Naples dans les années 50. L'écriture est libre, presque orale, envoûtante, c'est la vie à l'état brut qui transperce dans les romans de Ferrante. Bonne nouvelle : le troisième tome, Celle qui fuit et celle qui reste, est publié en français en janvier chez Gallimard. Je suis extatique de liesse et d'impatience.



Mentions spéciales à des romans qui méritent amplement leur place dans la liste, et qui resteront pour ma part de très belles découvertes 2016 : La maladroite, d'Alexandre Seurat, la saga Le poids des secrets, d'Aki Shimazaki, La route étroite vers le Nord lointain, de Richard Flanagan, Règne animal de Jean-Baptiste del Amo, L'autre qu'on adorait de Catherine Cusset, Beaux rivages de Nina Bouraoui, Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby, Cannibales de Régis Jauffret et L'étrangère de Valérie Toranian.  

En matière de polars, j'ai été bluffée par Six fourmis blanches de Sandrine Collette, et enfin, pour ce qui est de la poésie, ne manquez pas Noireclaire du grandissime Christian Bobin, un recueil d'une puissance évocatrice et d'une tendresse folles. 

En somme, une bien belle année livresque...

vendredi 30 décembre 2016

Top de décembre

Quel meilleur moyen de finir l'année que par un petit top mensuel? 

Je sais, une coupe de champ et des petits fours, c'est bien aussi, mais pensez-y : une fois que vous aurez tout ça en main, il vous faudra bien un sujet de conversation, et après 22h, quand vous aurez fait le tour de Jacqueline Sauvage (faites attention sur la partie "de face", elle est pas toujours commode visiblement), de l'inquiétant Erdogan (pas un commode non plus, remarquez), et de la disparition de Debbie Reynolds et de sa fifille, vous serez bien content de pouvoir insuffler un nouvel élan en parlant du prix Renaudot. Ah ah. 

5. Les moissons funèbres, Jesmyn Ward


Un roman fait de digressions, et d'une réflexion troublante autour du désintérêt à l'égard d'hommes et de femmes laissés pour compte dans le sud des Etats-Unis. Une belle découverte grâce au Grand Prix des Lectrices!

4. L'étrangère, Valérie Toranian


Un autre récit familial et intime, qui met en lumière le génocide arménien de 1915 à travers la trajectoire de la grand-mère de la narratrice, avec puissance et nostalgie (pas concernant le génocide, bien sûr...), et sensibilise à l'importance critique de la reconnaissance de ce pan d'histoire renié. 


3. Cannibales, Régis Jauffret


Avec truculence, Régis Jauffret nous propose une correspondance endiablée entre une vieille dame et celle qui a manqué d'être sa brue, dans laquelle toutes deux complotent en toute indécence au meurtre du fils et ancien amant, qu'elles ambitionnent de dévorer ensemble. Politiquement incorrect, farfelu, impertinent, un fabuleux régal. 


2. Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby


De nouveau, un récit intime d'où émane une multitude d'émotions complexes. La grande force de Valentine Goby, c'est de parvenir à inscrire son récit dans un contexte historique précis, où une réalité sociale précise vient frapper de plein fouet ses personnages. Poignant, il s'agit sans un doute de l'un des grands romans de l'année!


1. Tropique de la violence, Natacha Appanah


Le coup de poing du mois, c'est Tropique de la violence
Sur l'île de Mayotte, loin des paysages photographiques édéniques que l'on imagine, la réalité sinistre des réfugiés et des enfants abandonnés à eux-mêmes nous est relatée à travers les voix de Marie, une infirmière blanche en mal d'enfant, Moïse, le fils qu'elle a adopté et à la recherche de ses racines, Bruce, le chef de Gaza, et Stéphane, un travailleur humanitaire. 
Un récit sans concessions, qui fait mal et qui marque.  A lire absolument. 

Flop : 
La déception du mois, c'est le prix Renaudot. Le titre, Babylone, promettait monts et merveilles. Le nom de l'auteur encourageait tous les espoirs. Et pourtant, j'ai eu la surprise de trouver le récit décousu et peu intéressant, peu de choses auxquelles s'accrocher. L'incompréhension complète à l'endroit de ce qui a pu valoir au roman la distinction du prestigieux prix. Surtout lorsque l'on sait qu'un roman comme Cannibales, California girls ou encore L'autre qu'on adorait figuraient dans la sélection initiale. Ah, le mystère des prix littéraires...


jeudi 29 décembre 2016

Tropique de la violence, Natacha Appanah

Mais quelle photo magnifique, un montage technique de toute beauté, c'est du grand art. 
Mesdames et messieurs, sous vos yeux éblouis, Tropique de la violence, par Natacha Appanah.


Le synopsis

Sur l'île de Mayotte, Marie est infirmière. Son compagnon l'a quittée, et sa vie manque terriblement d'un enfant qui lui tombe du ciel lorsqu'une réfugiée lui confie son bébé, parce qu'il a un œil vert et un œil marron, signe irréfutable d'une malédiction.
Marie élève Moïse, et lui révèle ses origines à l'adolescence. Moïse s'éloigne de Marie, et rejoint bientôt Gaza, cette zone de non-droits où les laissés pour compte traînent et obéissent à Bruce, qui y règne en maître.
Moïse, comme d'autres, se plie à ses règles, jusqu'au jour où il rencontre Stéphane, un jeune travailleur humanitaire.

Mon avis

Souvenez-vous, je vous ai parlé de Natacha il y a un bon bout de temps... C'était l'une des premières chroniques abritées par le blog, snif, la nostalgie m'envahit...
Tropique de la violence a reçu un bon accueil depuis sa parution, et il est étonnant qu'il n'ait reçu aucun prix, tant sa qualité flirte avec celle des primés, voire la surpasse...

J'ai retrouvé, en lisant le roman, certains sentiments qu'avait provoqué la lecture de Blue Bay Palace : les émotions à fleur de peau, le cœur à vif, la réalité de la misère sur laquelle on ne pose habituellement pas les yeux.

Tropique de la violence porte si bien son nom : la violence affleure à chaque page, sous mille visages, elle existe pour Marie, abandonnée et confrontée à la solitude et à la stérilité, elle existe pour Stéphane, qui se heurte à une réalité largement occultée en métropole, et face à laquelle il est bien démuni, elle existe pour Bruce, dont l'autorité peut vaciller à chaque instant et qui règne par elle, elle existe pour Moïse, pour tous les réfugiés, les enfants abandonnés à eux-mêmes sur l'île, plus cruelle que ce que l'on soupçonne, plus multiple, plus inéluctable.

Le roman alterne les voix, celles de Marie, de Moïse, de Bruce et de Stéphane, et commence par dresser le tableau final pour reconstruire tout ce qui y a mené. Et cette construction exacerbe la dimension absolument tragique du récit : il y a, dans cet enchaînement, dans cet environnement brutal qui n'épargne personne, une fatalité. Moïse, Bruce, tous étaient condamnés d'avance, sans espoir d'absolution ou d'échappatoire.

Tropique de la violence est un roman d'extrêmes, où l'écriture intime et tendre sait dire les choses les plus crues, où le cadre du bidonville se superpose à la vision de l'île paradisiaque, où l'espoir le plus fou côtoie la plus grande détresse, où l'on est au bord du monde et où l'ailleurs est néanmoins inaccessible. Il n'est pas question de se complaire dans tout le malheur du monde réuni sur cette île, l'auteur est discrète et ne laisse poindre aucun jugement, en dépit de personnages qui bousculent jusqu'à notre compréhension du bien ou du mal. Elle va plus loin encore, et nous confronte à ce dont nous nous efforçons de nous détourner, et orchestre subtilement la prise de conscience à laquelle mène inévitablement la lecture de son roman.

C'est davantage que dérangeant ; en ce qui me concerne, il s'est agi d'un choc, d'un grand coup à la tête. Et j'espère que les séquelles seront durables, car je ne crois pas que l'on puisse quitter cette lecture pour passer à une autre comme si de rien n'était. Le trait majeur d'un grand roman, n'est-ce pas?

Pour vous si...
  • Vous êtes prêt à voir en face l'envers du décor
  • Vous ne jurez pas que par les prix littéraires, et êtes prêt à vous aventurer dans un roman qui, pour ma part, m'a emportée bien plus loin qu'aucun autre primé 2016

Morceaux choisis

"De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu'il suffira d'un rien pour qu'il s'embrase."

"Il n'y a jamais rien qui change et j'ai parfois l'impression de vivre dans une dimension parallèle où ce qui se passe ici ne traverse jamais l'océan et n'atteint jamais personne. Nous sommes seuls. D'en haut et de loin, c'est vrai que ce n'est qu'une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose."


Note finale
5/5
(coup de cœur)

mardi 27 décembre 2016

Surtensions, Olivier Norek

Vous l'attendiez tous, voici le thriller issu de la sélection du mois du Grand Prix des Lectrices. Un polar signé Olivier Norek, au titre aussi apaisant qu'engageant, quant à l'harmonie esthétique qui se dégage de la couverture, je n'en parle même pas. 


Le synopsis

Confronté à un enlèvement qui tourne mal, Victor Coste, qui croyait maîtriser la situation, est désorienté, et tâche de prendre de la distance. Episode de courte durée, car il est bientôt appelé sur une affaire de vol de scellés qui pourrait conduire à la remise en liberté de cinq criminels, dont certains notoirement dangereux. 

Mon avis

Pas évident, de résumer Surtensions!
Le roman est dense, l'intrigue habilement structurée, ses différents pans s'entrecroisent sans que l'on ne perçoive immédiatement le fil qui les relie, de sorte que la machine fonctionne très bien.

Alors, bien sûr, il ne faut pas être réfractaire aux enquêtes policières, car on est plongés en plein dans le quotidien de la PJ, ses hauts et ses bas, et les bas ne sont pas exactement amusants, ni de tout repos.
Pour une raison obscure, je me trouve à rédiger cette chronique devant une super émission starring Patrick Bruel qui chante Qui a le droit avec des gamins, franchement c'est pas facile. Donc si certaines phrases ne sont pas trop compréhensibles, je compte sur votre indulgence.
Non mais c'est pas possible, cette chanson est à peu près aussi déprimante que Surtensions je vais pas tenir.
Bref. Surtensions.
Une recette efficace, il y a un peu de tout ce qui fait qu'on peut accrocher : un crime antisémite, un échec de la PJ qui implique personnellement notre protagoniste, une vieille histoire d'amour remise au goût du jour avec un rival chaud lapin qui traîne dans les coins, un petit viol en prison, des Corses (toute bonne enquête contient des Corses, voyons), un pédophile bien immonde remis en liberté, une famille séquestrée, des résolutions logiques et technologiques, et un point d'orgue final qui remplit d'effroi.

Bon sang, on en est aux Frères Delavega. C'est dur, vraiment. Si seulement j'avais le courage de me lever pour aller chercher la télécommande. Mmmh, non, j'ai beau chercher, aucun courage. Tant pis, j'endure.
Non mais sérieux, le cœur éléphant, mais ça veut rien dire. Ils étaient pas censés se séparer en plus, ces glandos? Pourquoi ils nous infligent encore le spectacle de leurs touffes indomptables et de leur voix insupportablement mielleuse?

J'espère qu'un jour Olivier Norek pensera à inclure des personnages à l'image des Fréro Delavega dans une de ses enquêtes, ce serait marrant. Ou pas, on peut aussi dire qu'on s'en fout d'eux.

Re bref.
Surtensions, bon bouquin, bien ficelé, efficace, moins mécaniste que Rêver de Thilliez qui m'avait fort déçue, mais n'étant pas non plus une fine amatrice du genre, je ne conçois jamais d'enthousiasme délirant pour ce type de livre. Il n'y a que Vargas qui ait mes faveurs.
Mais bon, je pense quand même que c'est du bon niveau, dans le cas qui nous occupe.
Laissez-vous tenter, si le genre vous attire!

Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas trop à cheval sur les histoires qui finissent bien
  • Vous trouvez que les Corses sont fascinants, et complètement romanesques. High five les Corses.

Morceaux choisis

"Ronan coupa la sirène, monta sur le trottoir et se gara directement en face du magasin. Discret comme une péniche hors de l'eau."

"_Et c'est efficace comme logiciel?
_Batvox? C'est celui qui a été utilisé dans l'affaire Cahuzac. On a comparé sa voix lors d'un discours avec celle que l'on avait sur un enregistrement de transactions où il parlait de son compte en Suisse et de son évasion fiscale. C'est de cette manière qu'il est tombé.
_Ah, parce qu'il est tombé, Cahuzac? s'étonna Ronan.
_Evidemment non, concéda Degrève. C'est un homme politique. Les politiques ça titube, ça tangue, mais ça ne tombe jamais réellement."

"_Ca commence à faire beaucoup. X (je garde l'anonymat du personnage, pour votre bien) mort, XX mort, XXX en garde à vue... Ce serait pas un vortex à emmerdes ta gonzesse?
Dorian se retourna vers lui, menaçant.
_C'est marrant comme tu les vois pas, les moments où tu devrais fermer ta gueule."

Note finale
3/5
(cool)

lundi 26 décembre 2016

L'étrangère, Valérie Toranian

Le cycle de la Bibliothèque Orange auquel je prends part depuis presque un an touche presque à sa fin, je devrai bientôt me passer de ces lectures édifiantes qui me sortent de mes habitudes...
Avant cela, je goûte les derniers romans du circuit, et ai découvert L'étrangère, de Valérie Toranian. 


Le synopsis

La narratrice nous raconte l'histoire de sa grand-mère, Aravni, qui a survécu au génocide arménien en 1915, dans lequel elle a perdu ses parents et sa jeune sœur. En fuite jusqu'à Alep, puis Constantinople, puis Marseille, puis Paris, elle s'est mariée, est devenue une femme intransigeante, et une grand-mère impressionnante mais profondément affectueuse. 

Mon avis

Attention, roman coup de poing, sous ses allures douces et en dépit de sa couverture aux tons sépias faussement annonciateurs d'une romance à deux sous.

Il n'est pas ici question de chick lit ou de littérature sentimentale, non, on n'est loin du compte.

Dès les premiers mots, une écriture claire, fluide, nous happe et ne nous libère qu'à la toute fin du récit. Ce dernier alterne les passages relatant le parcours d'Aravni, et la relation nouée entre la narratrice, Valérie, et sa grand-mère, depuis son enfance jusqu'à l'âge adulte.

Bien entendu, les conditions de la fuite d'Aravni à l'heur du massacre des Arméniens frappent l'esprit, et éclairent sur ce pan d'histoire dont on entend parfois parler, sans prendre la pleine mesure des événements qui se sont alors déroulés, ni comprendre les enjeux de la reconnaissance de ce génocide, éminemment politiques, et qui ont conduit au refus adressé à ce peuple d'admettre ce dont il a été victime. L'auteur explique avec force et clarté l'impact psychologique de ce refus, le poids de ce passé dont l'existence est dénigrée. A cet égard, le récit, documenté et précis sans jamais verser dans le sordide gratuitement, est sans concessions, et très instructif.

L'équilibre est parfait, entre ces bouts d'Histoire et la trajectoire personnelle d'Aravni durant les décennies suivantes, le lien noué avec Valérie, la relation ambivalente de la petite fille à sa grand-mère au physique peu avenant, et aux élans d'amour très touchants. De même, certaines anecdotes font sourire, lorsque la narratrice met en scène sa grand-mère réfractaire aux familles nombreuses, démunie face à la prolifération d'enfants qui a toujours représenté pour elle une menace pour la mère en charge de la progéniture, et qui devra ensuite mener de front sa vie domestique et sa vie professionnelle, visant à nourrir toutes les bouches conçues.

L'étrangère est un roman multiple, à la fois un témoignage précieux, un livre engagé, intimiste, drôle, tragique, qui laisse son empreinte chez le lecteur, et a le mérite immense de sensibiliser à l'horreur vécue par les Arméniens il y a plus d'un siècle, et qu'aujourd'hui encore certains pays s'efforcent de passer sous silence (l'équivalent du négationnisme, en gros, donc tout à fait sympathique).
Une révélation pour moi, j'espère que ceux qui s'aventureront à le lire partageront mon engouement.

Pour vous si...
  • Vous n'avez jamais bien compris pourquoi la Turquie avait quelque chose à avoir avec les Arméniens. Pour être honnête, vous ne savez pas vraiment où c'est l'Arménie, sur une carte, d'ailleurs (encastrée entre l’Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Iran et la Turquie, me dit l'ami Google maps).
  • Vous conservez de très mauvais souvenirs du collège où des pestes vous tyrannisaient à cause de vos tenues démodées, et nourrissez depuis une frustration qui ne demande qu'à être exorcisée grâce à un épisode cathartique, où la beauté de vos jupes tricotées serait enfin reconnue et clamée à la face du monde. 

Morceaux choisis

"Mange, mon tout-petit, mange. Dans chaque bouchée que tu enfournes, il y a des tonnes d'amour que j'ai gardées au chaud entre mes deux gros seins, et je t'attache à moi par tes papilles, par ta salive, par ta langue, par ton petit ventre dodu d'enfant qui n'a jamais connu la faim, Dieu t'en préserve, et tous ces gâteaux, c'est ma revanche sur la vie, ou plutôt sur la mort. Et je t'attache à moi par le sucre et le sel, par ces épices douces-amères dont ta mère ignore même l'existence, et à chaque nouvelle bouchée je te fais mienne aussi sûrement que ta mère t'a faite sienne lorsqu'elle t'a sortie de ses entrailles en poussant un grand cri."

"Mais je vais rester stoïque. Je suis arménienne, et je suis issue de la même souche à malheurs que ma grand-mère et notre style, c'est de souffrir en silence. Chez nous, la joie est éphémère et le bonheur suspect. Rigolez, mes amies, ricanez, faites-vous les dents et les griffes. On a le cuir dur, on en a connu d'autres. On porte des jupes moches, on n'a pas de jean, on mange des tire-bouchons et il ne nous arrive que des choses dramatiques."

"Que le travail fût pour ma mère, au-delà d'une source de revenus, une source d'enrichissement, importait peu. Ma grand-mère avait la conviction que cumuler travail et enfants était une malédiction dans la vie des femmes.
Lorsqu'elle apprit que ma mère était enceinte pour la troisième fois, elle se tourna, furieuse, vers mon père :
_Mais tu ne peux pas faire attention? Il faut arrêter maintenant!
Mon père et ma mère en restèrent bouche bée."

"Je voudrais être juive parce que c'est comme être arménien avec la reconnaissance en plus.
Je voudrais être juive parce qu'on parle du génocide des Juifs dans les livres, dans les films et dans les débats des Dossiers de l'écran sur Antenne 2, et que c'est rassurant d'être une victime reconnue.
Le fait que les Turcs refusent jusqu'à aujourd'hui de reconnaître le génocide des Arméniens rend fou. Ce serait comme dire aux descendants des Juifs dans une Europe où les nazis auraient gagné la guerre: il ne s'est rien passé, c'était la guerre et ses dommages collatéraux et vous avez émigré pour aller faire fortune ailleurs."


Note finale
5/5
(coup de cœur)

vendredi 23 décembre 2016

Première ligne, Jean-Marie Laclavetine

Une personne de confiance m'a recommandée chaudement la lecture de Première ligne. Ne nous voilons pas la face, nous savons tous que la lecture, comme l'achat d'un Thermomix, marche à 90% par bouche à oreille. Donc, quand des proches dont vous estimez les goûts vous gratifient de quelques idées, il faudrait être tordu pour ne pas les suivre. 
En plus, c'est financièrement beaucoup moins engageant que l'achat d'un Thermomix.


Le synopsis

Cyril Cordouan dirige les éditions Fulmen, qui se distinguent dans le monde de l'édition par les convictions qu'elles défendent et leur refus de toute compromission. Un jour, après avoir expliqué avec quelque véhémence les raisons de son rejet à un auteur dont le manuscrit n'avait pas été retenu, ce dernier se suicide devant lui. Affecté par l'événement, Cyril Cordouan décide bientôt de mettre en place une structure visant à rassembler les auteurs non édités et à les aider à vaincre leur addiction à l'écriture, en se confrontant à la triste vérité, à savoir, leur manque affligeant de talent. Néanmoins, c'est sans compter sur quelques personnalités bien trempées dont il va croiser la route. 

Mon avis

Truculent, sarcastique à souhait, et à la limite de l'insolence, j'applaudis des deux mains!

Première ligne est un grand roman, bourré de second degré et de recul sur le monde de l'édition, qui a le mérite de poser des questions intéressantes sur le rapport des écrivains (y compris wannabe) à l'écriture. Comme vous l'imaginez, il y avait donc des ingrédients de choix, de sorte que le roman ne pouvait que me plaire!

Le personnage de Cyril Cordouan est absolument génial, animé de certitudes que rien ne semble ébranler, jusqu'à sa rencontre avec Martin Réal, cet écrivain qui l'admire et se suicide devant lui après la sentence rendue par Cyril au sujet du manuscrit qu'il lui a soumis. L'homme impétueux se révèle bientôt en proie à de nombreux doutes, concernant sa compagne Anita qu'il sent parfois distante, concernant la mission qu'il voudrait accomplir, son rôle auprès des écrivains, bref, il constitue un terrain formidable pour que tout dérape et prenne des proportions inattendues.

L'intrigue imaginée par l'auteur est pavée de faux semblants, de rebondissements, si bien que je ne me suis guère ennuyée, et ai été surprise par les commentaires moins enthousiastes laissés par d'autres lecteurs sur la fiche du livre sur le site Babélio. Certes, le récit n'est pas toujours réaliste, mais il ne promet jamais de l'être, et à ce compte, nous devrions nous contenter d'une poignée de romans seulement parmi tous ceux qui sont publiés chaque année.

J'ai le sentiment que la critique et le lectorat se sont parfois montrés acerbes du fait que l'auteur est lui-même éditeur au sein d'une grande maison d'édition, et qu'à ce titre, non seulement les attentes sont d'un niveau d'exigence exagéré (voire inatteignable), mais encore, il lui serait reproché de traiter du sujet de l'écriture et de la déception des écrivains avec humour.

C'est une posture que je déplore, car je trouve au contraire audacieux et drôle de se frotter à cette thématique en prenant du recul, c'est à mon sens une prise de risque importante qui mérite d'être saluée.

D'ailleurs, il m'a semblé que l'auteur était relativement précurseur, dans la mesure où le sujet a été récemment abordé dans Le mystère Henri Pick ou Au paradis des manuscrits refusés (quoique sous un angle un peu différent), il fait écrire et il fait lire, car il interroge sur la pertinence qu'il y a à proposer son oeuvre à la publication, ainsi que sur la pertinence des refus, et sur le rôle de l'écriture dans la vie de ceux qui écrivent.

Pour ma part, donc, Première ligne est un très bon roman, hybride, original, terriblement ironique, croyez-moi, je n'ai pas l'ombre d'un regret.


Pour vous si...
  • Vous aussi, vous êtes addict. Et vous ne comprenez pas pourquoi Gallimard ne veut pas de votre chef d'oeuvre, Josette et les phasmes en folie
  • D'ailleurs, vous êtes tellement camé que vous cherchez activement comment corrompre un éditeur, et êtes prêt à toutes les vilenies pour ce faire. 

Morceaux choisis

"Fulmen vivote au gré de chiches subventions, de critiques dédaigneuses ou distraites, de ventes anémiques, puisque dans ce pays tout le monde écrit mais personne ne lit."

"Je vous ai lu, tout simplement. J'ai lu Zoroastre et les maîtres nageurs.
Et c'est mauvais, n'est-ce pas? demande Martin comme on tente son va-tout en demandant au médecin si c'est bien un cancer, avec l'idée qu'il ne pourra que démentir.
Ce n'est pas mauvais! explose Cyril. C'est absurde! Tout en écrivant, vous vous regardez dans un miroir, et vous vous trouvez beau! Le livre trempe dans cette molle satisfaction : rien de vital là-dedans, pas de révolte, pas de conscience de l'enjeu!"

"Cyril comprend à quel point il s'est trompé. Il ne suffit pas de distinguer, dans la marée des manuscrits, ceux qui méritent d'être défendus, publiés. Il faut aussi repêcher, à l'autre extrême, ceux dont les auteurs sont en danger, les intoxiqués du Waterman, les aliénés du clavier, aveuglés par leurs propres jets d'encre, ceux qui creusent d'infimes et insalubres galeries souterraines à coups de stylo plume, sans comprendre qu'elles ne déboucheront jamais à l'air libre, que la lumière dont ils rêvent d'inonder l'univers n'est qu'une loupiote anémique tout juste susceptible d'enflammer le grisou qui les ratatinera. Refuser les manuscrits? Trop facile. On peut supprimer sa bouteille à l'ivrogne : il devient, simplement, un ivrogne malheureux."

"Voilà un bel échantillon d'humanité bouillante et scribouillante. Ils y croient, oh, comme ils y croient! Chassés de partout, refoulés, ignorés, raillés parfois par leurs proches, ils continuent d'y croire - peut-être simplement pour ne pas avoir à en mourir.
Intelligents, pourtant, bons lecteurs pour la plupart, fins goûteurs d'encre, ils sauront repérer immédiatement chez les autres les tares dont ils se croient exempts."

Note finale
3/5
(cool)

jeudi 22 décembre 2016

Éclipses japonaises, Eric Faye

Le précédent roman d'Eric Faye, Il faut tenter de vivre, m'avait fait relativement peu d'effet. Néanmoins, devant l'enthousiasme soulevé chez le lectorat par son tout dernier, Eclipses japonaises, et à en croire les chroniques pâmées fleurissant sur la toile, j'ai jugé qu'il était bon de ne pas se quitter sur un malentendu. 


Le synopsis

Dans les années 1960 à 1980, des disparations étranges sont laissées irrésolues : une jeune japonaise ne rentre jamais chez ses parents après son cours de tennis, une mère et sa fille sont enlevées, et d'autres cas encore qui donnent du fil à retordre aux enquêteurs. En 1987, une espionne coréenne est arrêtée, qui permet de dessiner peu à peu un lien entre ces différents événements : la Corée du Nord (surpriiiiiiiise, et oui, vous auriez préféré un point commun comme : les Maldives? Bali? Le Sri Lanka? Et bah non, pour vous ce sera la Corée, et puis pas le Sud, beaucoup trop facile).

Mon avis

A la lecture du synopsis, j'avais vaguement pensé au phénomène visiblement répandu au Japon et traité par Thomas Reverdy dans l'un de ses romans, Les Evaporés, ces gens qui disparaissent sans laisser d'adresse du jour au lendemain, et partent commencer une nouvelle vie ailleurs, sous une nouvelle identité, de leur propre chef. Le concept est fascinant, malheureusement, le roman l'était, à mon sens, beaucoup moins.

En réalité, le récit d'Eric Faye ne se centre pas du tout sur le dit-phénomène. C'est d'ailleurs heureux, il faudrait quand même pas lire uniquement des romans qui parlent des mêmes sujets, c'est un coup à concevoir des clichés (et j'en ai déjà assez en réserve, merci bien).

Le sujet n'en est pas moins passionnant : il s'agit de ces enlèvements, orchestrés par la Corée du Nord entre les années 1960 et 1980, de sujets étrangers, et instrumentalisés pour former les futurs espions du pays.

Un tel sujet est à double tranchant, car le risque est grand de ne pas en exploiter tout le potentiel. Un écrivain qui décide de raconter la vie de Marie-Marguerite, 16 ans en 1882 dans le Poitou, force est d'admettre qu'il y a moins d'enjeu, et personne ne viendra engueuler Michel (bien sûr, l'écrivain s'appelle Michel) et lui reprocher la licence créatrice qu'il se sera permis. Là, c'est un peu plus compliqué, d'ailleurs Eric doit pas être très très serein quant à son propre sort, rien ne dit qu'il n'est pas actuellement séquestré par nos amis les coréens pas très contents qu'on s'épanche sur leurs méthodes peu orthodoxes (vous me direz, normal, l'orthodoxie n'a jamais fait un tabac en Asie).

Bon point pour l'intrigue : les personnages, dont on tâche de percer l'identité, car ils en revêtent plusieurs qui se superposent ; il y a la jeune fille, la jeune femme, le vieil homme avant leur enlèvement, et celle/celui qu'ils sont une fois que l'organisation les a "incorporés", et leur a assigné une fonction.

Loin de la fadeur que j'avais ressentie à la lecture de Il faut tenter de vivre, ici la sauce prend, on décrypte avec effroi les pièges tissés dans lesquels tombent les protagonistes et dont ils sont condamnés à rester prisonniers des années, si ce n'est leur vie entière. Eclipses japonaises est à mon sens un roman réussi, qui nous présente un pan d'histoire relativement ignoré par le biais de trajectoires individuelles brisées, et l'on se laisse subjuguer, d'autant plus que, comme on dit, "c'est inspiré de faits réels". N'hésitez pas à vous faire peur, et à réveiller vos bons vieux réflexes parano...


Pour vous si...
  • Vous n'avez jamais vraiment bien compris les relations entre les Japonais et les Coréens. Pas sûr que ça vous aide, d'ailleurs, mais j'aime bien semer le trouble.

Morceaux choisis

"Les histoires comme celles-ci sont pareilles au Nil, elles n'ont pas un commencement. Elles en ont une myriade. Et toutes ces sources engendrent des rus qui se jettent, l'un après l'autre, dans le cours principal du récit - le grand fleuve."


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 21 décembre 2016

Le garçon, Marcus Malte

Je connaissais Marcus Malte grâce à un cadeau de Nombre Premier, Garden of love, dont j'ai gardé un souvenir troublant. Dans un registre tout autre, Marcus est parvenu à se démarquer parmi le flot des parutions de la rentrée littéraire, son dernier roman ayant été gratifié du prix Femina 2016. En dépit de la suspicion naturelle que j'éprouve envers les romans de chez Zulma (mais pourquoi diantre ne pas mettre un petit résumé en quatrième de couverture??), j'ai bravé tous les dangers et j'ai lu Le garçon.


Le synopsis

Le protagoniste, nommé le garçon tout au long du récit, naît auprès d'une mère sauvageonne dans le sud de la France, à l'orée du vingtième siècle. Élevé par elle à l'écart du monde, sans langage ou connaissance de la société, il se retrouve seul en dépit de son jeune âge lorsque cette dernière meurt. Il part alors, traverse la France, devient garçon de ferme, en est chassé, rencontre Brabek, un philosophe peu conventionnel, et, enfin, Emma, qui va l'aimer passionnément et lui donner un nom. Jusqu'à ce que la guerre sonne, et qu'il se retrouve enrôlé pour défendre le pays. 

Mon avis

Une folie que ce roman, vraiment, je vous défie de vous en défaire avant la fin!
C'est d'ailleurs une gageure : le protagoniste, je le précise, ne dit pas un mot, jamais, tout au plus secoue-t-il la tête pour se faire entendre, mais il ne profère jamais la moindre syllabe à voix haute.

Le lecteur perçoit jusqu'aux états d'âme du garçon, et c'est impressionnant. Le roman est une fresque, qui donne à voir la France profonde de la première moitié du XXe siècle, ses campagnes et ses mœurs, un paysage que l'on ne croise guère que dans le roman de terroir.
Aux côtés du protagoniste, on se frotte à la vie sauvage, loin des hommes, où la survie est instinctive et se joue chaque jour de nouveau, puis l'on se frotte à la communauté, lorsque le garçon rejoint un hameau où il travaille à la ferme, l'occasion de constater le poids alors de croyances populaires, le quotidien en milieu rural, l'exigence des travaux.

Le temps passé aux côtés de Brabek ouvre une fenêtre sur un monde un peu différent, et sur un personnage haut en couleurs, peu conventionnel, et le lien qui se noue entre Brabek et le garçon touche, car c'est le premier de cette sorte qui se crée depuis la disparition de sa mère, dont l'auteur disait si justement qu'il pouvait en ressentir le poids sans même en avoir pleinement conscience.

Mais, bien entendu, les années auprès d'Emma sont les plus captivantes, l'amour créant un sillon allant de l'un à l'autre, imprégnant le garçon de manières que lui inculque Emma, et qui pour certaines, n'appartiennent qu'à eux, car Emma est impulsive et peu conformiste, elle est artiste et instinctive, elle vit auprès de celui qu'elle a nommé Félix un amour animal, une passion aussi tendre qu'enflammée. Et c'est pas là que s'insinue le poison qui entraînera Félix au loin : dans la forêt, il était seul et libre, auprès d'Emma il est un homme de la société, et, à l'heure de la guerre, un patriote, un soldat, tenu par l'obligation morale de se battre pour son pays, alors même que son nom ne figure dans aucun registre, et qu'Emma se bat bec et ongles pour le retenir à ses côtés.

Vient ensuite, bien sûr, la guerre, la Grande, et les séquelles que l'on sait pour avoir lu un peu de littérature, Le feu ou d'autres. Comme les autres, le garçon n'est pas indemne, et son retour auprès d'Emma ne lui rend pas l'idylle innocente qu'ils vivaient avant.

A chaque page de la vie du garçon, l'auteur interroge intelligemment son rapport au monde extérieur, aux normes sociales et sociétales, qui évolue bien entendu très subtilement, depuis une méconnaissance absolue jusqu'à un certain entendement, et cela en dépit du fait qu'il restera toujours en marge, en périphérie.
L'intrigue et l'écriture sont riches, et l'idée de départ, audacieuse, prend bientôt la forme d'un roman remarquable. De quoi occuper votre après-midi en cette période festive, et réfléchir au passage sur la condition humaine. Alléchant, n'est-il pas?


Pour vous si...
  • Vous avez toujours eu un faible pour Tarzan et Moogli, grrrr!! (enfin, modérément pour Moogli, c'est un enfant tout de même)
  •  Autres variantes : Mimi-Siku, Rocky (de l'Horror Picture Show, of course, pas si sauvage, mais ignorant des conventions sociales, pauvre petit), Kocoum (si si, souvenez-vous, le malheureux indien délaissé par Pocahontas qui lui préfère un blondinet, quelle idée), ou encore le yéti. Et, je précise, je ne juge pas. 

Morceaux choisis

"Le garçon ne peut savoir objectivement ce qu'il vient de perdre. Ce qui ne l'empêche pas d'en éprouver l'absence jusque dans le moindre atome de son être."

"La femme ignorait ce détail. Lorsqu'elle venait s'asseoir ici sur la grève elle croyait faire face à l'infini. Mer : c'est ainsi qu'elle l'a toujours nommée de son vivant. Et dans sa tête sans doute embarquait-elle sur la grande, la vraie. Celle qu'on prend sans esprit de retour. Celle qui ouvre sur le champ des possibles, qui nous transporte en des contrées vierges où l'on peut commencer, recommencer, effacer tout ce qui a été si mal écrit et se mettre enfin à écrire ce qui aurait dû l'être. Et alors à chaque fois se reproduisait le miracle de la petite lueur embrasant ses yeux et son âme.
Mais ce n'était pas la mer. Juste un échantillon, un ersatz, juste une reproduction miniature. On a les rêves qu'on peut. Quel que fût celui de la femme il n'avait pas l'envergure qu'elle imaginait. Elle est partie en emportant avec elle cette illusion. Mystifiée de bout en bout. Qu'importe, souvent compte davantage l'idée qu'on se fait des choses que les choses elles-mêmes."


Note finale
4/5
(très bon)

mardi 20 décembre 2016

Les moissons funèbres, Jesmyn Ward

Les moissons funèbres fait partie de la sélection mensuelle du Grand Prix des Lectrices de Elle, dans la catégorie des documentaires. L'auteur avait visiblement déjà été remarquée, mais malheureusement pas encore par ma personne (ce qui devait donc manifestement lui manquer et ternir le simulacre de gloire qu'on pouvait lui prêter).
Le sort lui a cependant souri, et lui a donné sa chance, en plaçant dans mes mains son dernier écrit.
Mégalo, moi? Allez dire ça à Caligula, il verra pas le rapport.


Le synopsis

Mimi, la narratrice, est originaire de DeLisle, et a grandi dans une communauté noire où les hommes ont été décimés les uns après les autres, laissant derrière eux des femmes brisées pleurant leurs fantômes. Le récit, centré autour de la disparition de son frère, raconte ces êtres happés trop tôt par la mort, et dénonce les mécanismes sociétaux menant à cette situation funeste. 

Mon avis

Alors, première chose : localiser DeLisle sur une carte.
Pas évident, je n'avais jamais entendu parler de la ville, donc le roman aura au moins le mérite d'avoir élargi mes connaissances géographiques.
Google maps, sans laisser percer la pointe d'affliction dont l'accable chacune de mes requêtes, me répond : DeLisle, Mississipi, ma grande.
A proximité, on trouve, pêle-mêle, la Nouvelle-Orléans (Ouragan se dresse dans ma mémoire, mais oui, il me semblait bien que j'avais lu un truc sur la région dernièrement...), Baton Rouge, Lafayette (cœur avec les doigts), Jackson (c'est pas là que ça se passe, La couleur des sentiments?), ou encore Montgomery (le boycott des bus suite à la révolte de Rosa Parks, c'était là).
Donc, le contexte est dressé, et on voit mieux où on se trouve : dans ce bon vieux Sud profond.

Et tout ce que l'on peut en dire, à la lecture des Moissons funèbres, c'est que, comme le disait l'ami Nino, le temps dure longtemps, ce qui explique sans doute que certaines choses mettent une éternité à évoluer. Comme, par exemple, le doux racisme ambiant, et la pauvreté écrasante dans laquelle vit la communauté afro-américaine (j'ai pas trop suivi les dernières inventions lexicales, donc je ne sais plus si c'est politiquement correct ou pas "afro-américain", j'espère fort  que oui, et vous assure de mon embarras extrême dans le cas inverse).

L'écriture de Jesmyn Ward a quelque chose d'intime, et il ne faut pas être un génie pour comprendre que l'histoire qu'elle raconte y est pour quelque chose. Elle convoque devant nous les spectres des hommes auprès desquels elle a grandi, son frère, ses amis, ses cousins, élevés distinctement parce que la vie serait plus dure pour eux encore qu'elle ne promettait de l'être pour elle, qui se pavanaient sur des mobylettes une cigarette à la bouche, finissant toujours par toucher de près ou de loin à la drogue, laissés pour compte, qui meurent les uns après les autres, d'accident ou non, sans que les pouvoirs publics ne s'en émeuvent outre mesure.

Bien entendu, le roman n'est pas construit comme un thriller, certains passages n'ont pour but que de véhiculer des souvenirs parfois décorrélés du sort de ces hommes perdus, et peuvent s'apparenter à des digressions. Si certains lecteurs pourront y voir des longueurs, il m'a semblé au contraire que ces développements participaient du tableau dressé par la narratrice, qui est certes personnel, mais aussi social et sociétal. J'ai pensé par moment à l'excellent roman de Judith Perrignon, Les faibles et les forts où pointe également, dans ce même coin de monde et au-dessus de cette même communauté, une fatalité cruelle.

Les moissons funèbres sonne comme un cri de révolte, un cri de désespoir dont l'écho hante, et brise le silence de l'indifférence. Le roman bouleverse, et vous pouvez croire qu'ici, toute ressemblance avec des faits réels n'est pas purement fortuite. Sans doute est-ce là ce qui perturbe le plus. 

Pour vous si...
  • Vous avez été dérangé par l'un au moins des romans cités ci-dessus
  • Vous êtes satisfait de savoir désormais où se trouve DeLisle.

Morceaux choisis

"Parfois, quand le perroquet crie sa rage et son chagrin, je me demande pourquoi il règne par ailleurs un tel silence. Pourquoi toute notre colère et notre chagrin accumulés ne produisent que du silence. Ca ne va pas, il faut qu'une voix s'élève pour raconter cette histoire.
[...] J'espère découvrir ainsi des choses sur nos vies à tous, si bien que, en arrivant au cœur du livre, là où mon récit à l'endroit et mon récit à l'envers se rencontreront autour de la disparition de mon frère, j'en saurai un peu plus sur cette épidémie, sur la façon dont le racisme, les inégalités sociales, l'absence de politique publique et les démissions personnelles se sont combinées pour engendrer cette situation pourrie."

"Les cadavres d'hommes jonchent l'histoire de ma famille. La douleur des femmes qu'ils ont laissées derrière eux les fait ressortir du néant et les transforme en fantômes. Une fois morts, ils transcendent le réel et ce lieu que j'aime et j'abhorre à la fois, et prennent une dimension surnaturelle. Parfois, quand je pense à tous les hommes qui sont morts jeunes dans ma famille, au fil des générations, je me dis que, le loup, c'est DeLisle."

"Ce que je n'ai pas encore compris, c'est que les mêmes pressions pèsent sur nous tous. Toute la communauté souffre d'un déficit de confiance : nous ne pensons pas la société capable de nous offrir un minimum d'éducation, de sécurité, d'emplois décents et de justice. Et ce manque de confiance en la société qui nous entoure, en la culture dans laquelle nous baignons et qui nous rappelle sans cesse notre infériorité, nous amène à nous méfier de tout le monde. Nous ne nous fions plus à nos pères pour nous élever et subvenir à nos besoins. Comme nous ne croyons plus en rien, nous nous replions sur nous-mêmes par autoprotection, les garçons revendiquant une forme de misogynie et de violence, les filles une certaine fourberie, les uns comme les autres dépourvus d'espoir."

"Le privilège de recevoir une bonne éducation et la perspective de grimper un jour l'échelle sociale, je les devais aux mains de ma mère et à son inexorable coup de balai. Tout cela était injuste."

"Tous les chiffres, toutes les données officielles le confirment. Ici, au confluent de l'histoire, du racisme et de la pauvreté, voici ce que valent nos vies : rien."


Note finale
4/5
(excellent)

lundi 19 décembre 2016

Babylone, Yasmina Reza

L'attribution du prix Renaudot au roman de Yasmina Reza a été - un peu - décrié sur la blogosphère, certains s'étant déclarés fort peu convaincus par ce dernier crû d'une auteur pourtant chevronnée. 
Je n'avais rien lu de Yasmina depuis Art, il y a bien longtemps, et dans un tout autre style. 
C'était donc comme découvrir un nouvel auteur!


Le synopsis

Un dîner entre voisins en banlieue parisienne mène à l'irréparable : Jean-Lino étrangle sa compagne Lydie. Drame dont la soirée ne laissait pas présager, et sur laquelle les enquêteurs reviennent, pour établir la chronologie des faits et les motivations des protagonistes. 

Mon avis

J'ai failli reprendre le synopsis pour le rendre moins aguicheur, et ne pas sournoisement vous donner envie...

Car le constat est fort amère : j'ai refermé le roman il y a moins d'une semaine, et tout souvenir s'est formellement évaporé. Les personnages de Babylone m'ont laissée indifférente, tant ils m'ont paru impersonnels. Certains romans parviennent le tour de force de vous rendre proches et attachants des protagonistes au demeurant éloignés de vous, voire même envers lesquels vous n'étiez guère bien disposé, et d'autres vous éloignent de personnages contre lesquels vous n'aviez rien, et qui auraient bien pu vous inspirer quelque sympathie. 

Sans trop comprendre pourquoi, Jean-Lino, Lydie, Elizabeth, Pierre, ne m'ont pas plu. Certains de leurs traits m'ont sortie ponctuellement de la léthargie dans laquelle la lecture m'a plongée - par exemple, l'acharnement de Jean-Lino à se faire aimer du fils de Lydie, véritable petit tyran en puissance. Mais c'était franchement insuffisant. 
L'intrigue ne prend jamais vraiment corps, un sursaut m'a éveillée lorsqu'il a été question du meurtre et de la misérable tentative de Jean-Lino de s'en tirer, mais il faut pour y parvenir trop de circonvolutions quelconques qui ont de quoi venir à bout des meilleures volontés. 

Mon apathie profonde face à ce récit me rend confuse. Yasmina a certainement mis du cœur à l'ouvrage, lequel a dû intéresser un lectorat, puisque, tout de même, le prix Renaudot, mes amis!
J'ai du mal à comprendre, d'une part, l'engouement que peut générer Babylone, et, d'autre part, mon sentiment très réfractaire à son encontre. Et pourtant, j'ai fait l'effort de pousser la lecture à son terme, au cas où m'attendrait dans les dernières pages une bonne surprise. Ce fut peine perdue. 

J'espère donc sincèrement que ce roman aura laissé quelque trace chez d'autres lecteurs, sans quoi l'intérêt de son existence serait fort contestable.
Comme quoi, on peut être un grand et se vautrer parfois. 

Pour vous si...
  • Vous êtes du genre à rendre service à vos voisins.
  • Vous n'en voudrez à personne de vous laisser abuser par un titre trompeur. 

Morceaux choisis

"Par l'effet d'une tendresse qui n'avait jamais trouvé à s'exprimer (sauf avec son chat), Jean-Lino avait accueilli ce Rémi à bras ouverts et tentait de s'en faire aimer. Est-ce qu'on a raison de vouloir se faire aimer? N'est-ce pas une de ces tentatives toujours calamiteuses?"

"Certains jours, quand je me réveille, mon âge me saute à la gueule. Notre jeunesse est morte. Nous ne serons plus jamais jeunes. C'est ce jamais plus qui est vertigineux."

"Il n'y a pas de pureté dans la relation humaine. La pauvre. Je me demande si le mot convient. On ne peut soumettre que des êtres vivants aux critères de notre condition. C'est absurde de plaindre un mort. Mais on peut plaindre la destinée. Le mélange de la souffrance et d'une probable inanité."


Note finale
1/5
(flop)

vendredi 16 décembre 2016

L'éveil, Line Papin

De nouveau, un premier roman, au titre intriguant, dans un cadre dépaysant qui n'est pas pour déplaire à nos cœurs transis par un hiver trop rude. C'en est fini de la grisaille et du froid polaire, direction Hanoï et ses ruelles chaudes et animées!


Le synopsis

A Hanoï, un homme noue une relation passionnelle avec Juliet, fille du consul australien, avec laquelle il parcourt les rues de la ville, sous l'ombre du spectre d'un amour perdu, ayant pour nom Laura.  

Mon avis

Sur la toile, certains évoquent en parlant de L'éveil l'influence de Marguerite Duras, et ce n'est pas complètement incongru : on retrouve une atmosphère presque à huit clos, où la complexité des sentiments affleure et où l'on suffoque sous une certaine pesanteur.
Les personnages voudraient être libres, ils se leurrent en croyant l'être. Si Juliet sort peu à peu du tendre cocon où elle a été élevée dans un souci de préservation total, et découvre aux côtés de son amant le visage véritable de Hanoï, lui qui croit être affranchi de tout carcan social se retrouve aux prises avec les souvenirs de Laura, et l'emprise amoureuse qu'elle a encore sur lui, alors que, comme on dit, all is said and done (neither you nor I'm to blaaame...).

Il ne m'a pas été naturel de "rentrer" dans le livre (j'ai toujours l'impression d'emboutir la voiture de devant quand j'utilise cette expression, c'est charmant), aussi faut-il se montrer persévérant, mais le jeu en vaut la chandelle : dès lors que le cadre est dressé, que l'on est parvenu à identifier les protagonistes, on assiste à l'intrigue comme un spectateur au spectacle, en proie à l'illusion, et les émotions déferlent. On partage ainsi l'excitation et la passion, l'exotisme, la solitude parfois, une étrange mélancolie, un mal-être aussi, des contradictions irréconciliables.

La structure du récit échappe à mon sens à tout académisme, dans la mesure où il est parfois difficile de bien saisir la temporalité. Pour un premier roman, on peut parler d'audace, l'auteur n'a vraisemblablement pas choisi de se ranger aux conseils largement dispensés de toutes parts pour mener l'exercice à bien, et qui consistent principalement à se montrer modeste et fort conventionnel.

La prose, quant à elle, est étonnante de maîtrise et de subtilité. Le malaise se répand peu à peu, à mesure que se dessinent les nœuds qui emprisonnent l'homme, et que s'enlise son histoire d'amour avec Juliet, hantée par la figure de Laura qui ne le quitte jamais vraiment. On referme le livre avec un drôle de sentiment, celui de rester un peu sur sa faim, il n'était pourtant guère d'autre issue possible, et c'est heureux en un sens, car on en soupe, des happy ends qui nous martyrisent.

Une auteur à suivre, indéniablement!


Pour vous si...
  • Vous raffolez de triangles amoureux tragiques (un peu dans le style d'Andromaque). Je rectifie : adeptes de Twilight, passez votre chemin. 
  • Vous avez des envies de coup de soleil (de coup d'amour, de coup de je t'aime, j'sais pas comment...Mais tu n'es paaaas làààà!!! T'es où? Pas là! T'es où? Mais t'es pas là! Oh mon Dieu mais ça peut durer cette cacophonie...)

Morceaux choisis

"Personne n'a su. Ils ont cru que j'avais passé la nuit chez Monsieur X à parler, à rire, à écouter. Personne n'a su que je l'avais suivi dans ces ruelles, sans parler, sans rire, sans écouter, sans voir même, aveuglément suivi, hypnotisée. Ils n'ont pas compris que j'étais rentrée avec cet éveil soudain en moi, sans que rien se soit produit pourtant, cet éveil provoqué par l'absence de son contact, à lui, lui.."

"Elle riait toujours. Ce rire, je ne l'oublierai pas. Je n'en ai jamais entendu de si strident, de si drôle, de si vif, de si désespéré. Quand je l'entends, j'ai envie de rire à mon tour, de la serrer dans mes bras, de l'aimer, de la faire taire et de la consoler. Je ris et j'ai peur et je l'adore. C'est une petite folle ; elle a dû se tordre quelque chose, à l'intérieur, qui ne se répare pas. Elle a l'air folle, oui, d'une folie cinglante, agressive, qui produit de la joie et le bruit mat d'une pierre cognée contre une autre."

Note finale
3/5
(cool)

jeudi 15 décembre 2016

Mille femmes blanches, Jim Fergus

Voici un roman qu'il me fallait lire depuis un bon bout de temps, le premier roman de Jim Fergus, rien que ça! Fait insolite et rigolo : le bouquin s'est beaucoup mieux vendu en France, où il a reçu un accueil très favorable, qu'aux Etats-Unis, où il n'est pas passé inaperçu, mais presque. 
C'est drôle, quand on pense que le seul personnage français du livre est un détestable pervers, traître sale et puant sans foi ni loi. 
A croire que les Français ont été sensibles à ce portrait flatteur. 
C'est un peu comme si les gens sans pouvoirs magiques plébiscitaient un livre à la gloire du monde des sorciers, où ils apparaîtraient comme des boulets lourdauds et incapables de se défendre tout seuls. 
Ah, mais, attendez... 
Ah ben oui. 
En fait, c'est assez commun. 


Le synopsis

May est une jeune fille de bonne famille, qui a quitté les siens brusquement pour vivre avec Harry, un homme dont elle est passionnément amoureuse mais qui est d'une condition sociale inférieure. Ils ont ensemble deux enfants, mais May est bientôt enlevée et internée dans un hôpital psychiatrique. Pour recouvrer sa liberté, elle accepte de prendre part au projet FBI, enjoignant des femmes à épouser des Cheyennes et à leur donner des enfants, afin d’œuvrer au rapprochement des deux peuples. 

Mon avis

La traduction de Mille femmes blanches est parue en France en avril 2000 (merci-bisou wiki).

Comment diantre ai-je pu vivre, près de 17 années durant, dans la crasse ignorance de l'existence de cette pièce de maître (vous noterez l'élégante traduction littérale de masterpiece) ? Voilà un mystère que je vous défie bien de résoudre, et qui n'a pas à rougir face à ceux auxquels se frotte Benedict Cumberbatch (hiiiiii le retour de Sherlock en 2017, hurray!!!!).

Le topo de départ, il faut le dire, est grandiose : un fait historique improbable dont on peine à croire de la véracité. La demande des Cheyennes, en premier lieu, n'est pas piquée des vers, et l'on reconnaît sans peine l'attitude un peu sournoise du gouvernement américain qui s'offusque avec les puritains, et envoie en douce les dames volontaires, sans pour autant se sentir autrement impliqué dans cet échange (car il s'agit bien d'un échange, le gouvernement ayant reçu des chevaux en échange des femmes, oui tout à fait, des chevaux.).

A ce contexte accrocheur s'ajoute la personnalité de May, qui est haute en couleurs, et ne manque pas de piquant. Les péripéties qui sont celles de ces dames sont reportées dans une prose très vive et directe, qui rend le roman très abordable pour un large lectorat.
En outre, et cela ne dessert pas l'ensemble, on assiste non sans quelque émotion à l'évolution des perceptions des femmes, des Cheyennes, mais aussi des soldats qui les ont escortées lors de leur arrivée, et les traitent ensuite sans le moindre égard. Il y a de la nuance dans ce roman palpitant, même si, vous l'aurez deviné, la politique menée à l'endroit de la communauté Cheyenne en prend pour son grade, car les faits dont elle est victime conduisent naturellement le lecteur à remettre en cause la légitimité de ces actions.

L'intrigue est captivante, exotique sans verser dans un sensationnel dégradant, on s'intéresse et on tremble pour May et ses compagnes, c'est excellent. Ne reste qu'à découvrir le tome suivant, dont la traduction a été publiée en France en début d'année : La vengeance des mères.
Tout un programme!

Pour vous si...
  • Vous vous laissez facilement emporter par l'engouement collectif, qui s'exprime dernièrement par le pourrissage intempestif des Américains, ces glandos qui ont réussi à élire un clown à la présidence. Attendez mai prochain avant de faire vos malins, et en attendant, plongez-vous avec plaisir dans le livre de Jim Fergus, qui vous confortera pour sa part dans l'idée qu'on n'est pas les plus gros nazes qui soient en matière de politique intérieure. 

Morceaux choisis

"Dans le pays entier des femmes répondirent à l'offre de mariage indienne en écrivant ou en télégraphiant à la Maison-Blanche pour proposer leurs services de bonnes et fidèles épouses. Loin d'être toutes cinglées, elles semblaient au contraire former un vaste et disparate échantillon socio-économique, racial même, puisque parmi elles se trouvaient de jeunes célibataires souhaitant pimenter leurs ternes existences d'un parfum d'aventure, des esclaves récemment émancipées espérant échapper aux corvées ingrates qui les attendaient dans les filatures de coton et les usines inhumaines de l'industrie naissante, ou encore de jeunes veuves qui avaient perdu leur mari pendant la guerre de Sécession. Nous savons aujourd'hui que l'administration de Grant ne fit pas la sourde oreille.
[...]
Ainsi naquit le programme secret "Femmes Blanches pour les Indiens" - ou FBI comme on l'appela dans le cercle présidentiel."

"Il est tout de même franchement ironique de remarquer que, pour échapper à l'asile, je me retrouve embarquée dans l'entreprise la plus folle de ma vie."

"Franchement, vu la façon dont j'ai été traitée par les gens dits "civilisés", il me tarde finalement d'aller vivre chez les sauvages. J'espère qu'eux, au moins, sauront nous apprécier."


Note finale
4/5
(excellent)

mercredi 14 décembre 2016

Un travail comme un autre, Virginia Reeves

Un travail comme un autre a reçu le prix Page/America 2016, décerné à l'occasion du festival America qui se tient un an sur deux à Vincennes, et dont je suis une grande fan (récemment autoproclamée, puisque j'y ai mis les pieds pour la première fois en 2016).
J'ai failli confondre avec le dernier bouquin sur les confidences de notre aimé président, vu le titre, mais la petite citation de Philipp Meyer sur la couverture m'a heureusement détrompée.


Le synopsis

Roscoe T Martin est fasciné par l’électricité, dont il a fait son métier. Il doit néanmoins y renoncer lorsqu'il épouse Marie, et s'installe avec elle dans la ferme familiale. Mais l'exploitation connaît des difficultés, si bien que Roscoe s'y sent mal à l'aise, conscient de son inadaptation à ce milieu et de son manque de compétences pour épauler Marie, jusqu'à ce qu'il entreprenne de détourner une ligne électrique pour alimenter la ferme. Peu à peu, la situation s'améliore et leur quotidien embellit. Un jour pourtant, leurs efforts et leurs espoirs s'effondrent lorsqu'un employé de l'Alabama Power est électrocuté par le branchement réalisé par Roscoe, qui est envoyé en prison. 

Mon avis

Hear ye, ô joie, un bon roman!!
Quelle félicité!

Comme ne le reflète pas le synopsis ci-dessous (à se demander quel inapte l'a pondu), la plus grande partie du récit relate le quotidien de Roscoe en prison. Ainsi, l'histoire commence rapidement, sans perdre de temps en contextualisation, mais tout cela est fort bien fait, car l'on comprend aisément qui sont les protagonistes dès les premières pages. Leur personnalité, elle, ne se dévoile qu'au fil du roman, et se révèle souvent complexe et ambiguë...

J'ai été happée dès les premiers mots, par la langue simple, par le personnage de Roscoe, auquel on s'attache sans toujours le comprendre, et celui de Marie aussi, bien sûr, qui se mure dans le silence et dont on ne comprend pas vraiment les motivations et les réactions de prime abord.
Le regard porté par Roscoe sur son entourage et sur ce qu'il vit diminue, à mon sens, la violence que recèlent les événements : sa force et son allant le poussent vers l'avenir, et imprègnent le lecteur de cet état d'esprit qui participe de sa préservation et lui évite de sombrer dans la folie.
Car, durant toutes les années que dure sa détention, Roscoe ne recevra aucune lettre de Marie, aucune réponse  aux nombreux courriers qu'il lui envoie, pas une visite de son épouse ou de son fils...
Cette extrémité interroge, et tient en haleine tout au long de la lecture.

Certains épisodes font même sourire, alors que l'histoire s'y prête peu : Roscoe s'acharnant à vouloir exercer son emploi d'électricien, alors qu'il est emprisonné pour homicide, ne laisse pas insensible, d'autant plus qu'il est fortement exhorté à abandonner cette idée fantasque. C'est un peu comme si Kerviel envoyait un CV à la SoGé, ou si DSK proposait de sponsoriser les Femen. Sans être démesurément pessimiste, a priori, c'est plutôt pas une bonne idée.

J'ai été très sensible à l'approche singulière du roman, au talent de l'auteur à nous proposer une intrigue qui s'éloigne de tout stéréotype, et des personnages eux aussi éloignés des modèles parfois répandus dans une certaine littérature actuelle. Les valeurs s'y entrechoquent, il n'y a pas de posture facile, si bien que l'on considère tour à tour la position de Roscoe, celle de Marie, celle de Winston, l'homme que Roscoe a entraîné malgré lui dans sa chute, et le jugement se dilue, il n'est pas de solution qui rende à tous leur intégrité morale, pas de réconciliation possible.

Un travail comme un autre m'a surprise, m'a fait réfléchir, et ne m'a pas servi les réponses toutes-faites qui viennent parfois clore les romans. Comme, en-sus, la simplicité et la sincérité de la plume m'ont enchantée, je suis ravie de vous enjoindre à lire ce roman coup de cœur.


Pour vous si...
  • Vous n'avez jamais bien compris, techniquement, pourquoi il ne faut pas mettre les mains dans les prises.
  • Vous avez un peu de peine, au fond, pour Jérôme et Dominique. Pauvres bougres.

Morceaux choisis

"C'est ça, la prison de Kilby. Une cour poussiéreuse où nous prenons de l'exercice. Autour, une haute enceinte surmontée de câbles, et dans ces câbles, de l'électricité, assez pour me tuer, de même que George Haskin et n'importe qui d'autre, plus qu'ils n'en envoient dans Yellow Mama. Ecoutez. Le courant est si puissant qu'on l'entend. Et puis il y a une chapelle, ici, et notre chapelain a planté des fleurs. Elles sont rouges et bleues, et comme je ne connais pas leur nom, j'ai l'impression qu'elles sont étrangères. Ce ne sont pas des fleurs qu'on trouve en Alabama. Mais ce sont les nôtres."

"Le café était toujours un délice pour moi, j'en avais été privé si longtemps. Je crains aujourd'hui de m'être trop habité au confort, le café est redevenu un élément du quotidien, comme de dormir dans un lit, de me réveiller dans ma chambre, d'effectuer mon travail. Toutes ces choses sont des privilèges."


Note finale
4/5
(excellent)

mardi 13 décembre 2016

La succession, Jean-Paul Dubois

Un roman à l'étrange couverture, mais j'ai entrepris de tordre le cou à mes préjugés (une tâche d'envergure, croyez-moi) et me suis frottée à La succession
Il ne sera pas dit que, chez Romanthé, on se contente de faire dans la facilité. Ah ah.


Le synopsis

Paul Katrakilis entiché de pelote basque, vit à Miami. Lorsqu'il apprend la mort de son père, il se perd dans la mélancolie et les souvenirs de sa singulière famille.

Mon avis

Drôle de roman que La succession!
J'ai conçu à son endroit toutes sortes de sentiments différents, sans parvenir aisément à me faire un avis à son sujet.

La passion qui anime le narrateur pour la pelote basque est un choix audacieux de l'auteur, auquel un lecteur peut rester hermétique, ce qui a été mon cas, et ce en dépit de l'attachement profond qui est le mien pour le pays basque, ses us et coutumes.

Néanmoins, dès lors que l'annonce de la mort parvient au narrateur et qu'il se replonge dans sa mémoire et dans l'histoire familiale, le récit prend un autre tour, qui m'a paru bien plus intéressant. Le parcours des membres de la famille ne manque pas de sel, mais c'est sans doute la relation entre le fils et le père qui m'a le plus captivée. Le père était médecin, le fils l'est devenu lui aussi, sans que son père ne le prenne véritablement au sérieux, ne voyant en lui qu'un joueur de pelote basque, ainsi que le suppute le narrateur lui-même. Pourtant, alors même qu'il est mort, le fils découvre peu à peu quel genre de médecin, et d'homme, était son père, et un lien se forme dans ces conditions insolites.

Parce qu'il y a toute une partie du roman à laquelle je n'ai pas été sensible, je ne vais pas m'étendre en banalités ; la lecture m'a laissé un sentiment mitigé, mais j'ai apprécié de belles pages qui m'ont récompensé de ma peine. 

Pour vous si...
  • Comme le narrateur, vous aimez la pelote basque et l'océan. Mais pas que. 

Morceaux choisis

"Cela faisait trois ans et demi que j'appartenais à la troupe des professionnels de cesta punta de Miami, et en aussi peu de temps j'avais vu le monde changer, le nôtre en particulier. L'innocence - si tant est que ce concept ait jamais existé dans le monde réel - avait laissé la place à des impératifs de gestion rigoureux au milieu desquels le jeu n'était plus qu'un facteur parmi tant d'autres. Des rapports hiérarchiques autoritaires s'étaient établis, avec des règles et des conditions de travail plus strictes grâce auxquelles l'actionnaire était toujours privilégié. L'argent des paris n'entrait plus poussé par l'allégresse du jeu comme autrefois, mais circulait encadré par une petite armée de kapos et de comptables zélés, chargés de surveiller la tension de son flux."

"Il ne fallait plus que je vienne ici. Il ne fallait plus que je travaille au restaurant. Il ne fallait plus que je la voie. Il ne fallait plus que je l'aime, que je la désire, que je la touche, que je pense à elle. Il ne fallait plus que je me déshabille devant elle. C'était ainsi et il n'y avait rien à dire de plus. Rien à explique. Muss es sein? Es muss sein. Cela doit-il être? Cela est.
Devant mon désarroi, elle me prit dans ses bras, exactement comme ma mère l'avait fait quelquefois durant notre vie commune, avec cette maladresse, cet embarras que l'on éprouve lorsque l'on tient contre soi un animal dont on ne sait plus quoi faire."


Note finale
2/5
(pas mal)