mardi 10 octobre 2017

Rebecca, Daphné du Maurier

Le classique du mois est signé Daphné du Maurier, une romancière britannique du XXe siècle, ayant connu de son vivant un succès retentissant, en particulier pour Rebecca, dont je vous parle aujourd'hui, paru en 1938, et adapté dès 1940 dans un film réalisé par Hitchcock. 
Précision que j'ignorais : Daphné du Maurier est également l'auteur d'une nouvelle intitulée Les oiseaux, qui a inspiré le très célèbre film du même Hitchcock. L'univers de l'auteur, flirtant parfois avec le fantastique, était particulièrement compatible avec celui, angoissant, du maître du cinéma. 


Libres pensées... 
(spoiler alert)

La narratrice, une jeune fille sans famille et sans biens, est demoiselle de compagnie auprès d'une vieille dame fortunée à Monte Carlo lorsqu'elle fait la rencontre de Maxim de Winter, un riche veuf que l'on dit inconsolable depuis la mort de sa femme, Rebecca, un an plus tôt. Elle est d'abord intriguée, puis séduite, par cet homme plus âgé à l'abord ténébreux, qui ne tarde pas à lui demander sa main. Après une lune de miel en Méditerranée, ils rentrent dans le célèbre domaine de Maxim de Winter en Angleterre, Manderley. La narratrice y fait la connaissance des domestiques surpris de son arrivée, de Béatrice et Giles, respectivement soeur et beau-frère de Maxim, de Frank Crawley, son proche ami, et d'autres membres de la haute société anglaise. L'ombre de Rebecca grandit peu à peu, à mesure que le monde dans lequel elle entre et avec lequel elle n'est pas familière la compare durement à l'ancienne épouse de son mari, qui est toujours décrite comme exceptionnellement belle, intelligente, accomplie en tous domaines, courageuse et audacieuse comme un homme.

La lecture de Rebecca m'a déroutée, parce qu'il m'est apparu, à la réflexion, que plusieurs interprétations pouvaient en être faites.

Peu après avoir refermé le roman, j'ai regardé le film de Hitchcock, qui offre des pistes intéressantes, en ce qu'il sélectionne certains éléments du livre, accentue, ou au contraire passe sous silence d'autres détails.

La lecture que fait Hitchcock de Rebecca se prête particulièrement à son art, grâce à l'angoissante présence d'une absente, une morte, qui plane au-dessus d'une protagoniste fragile qui néanmoins suscite l'empathie. Dans cette version, Maxim est hanté par le passé, et par l'accident qui a coûté la vie à Rebecca, accident dans lequel il était impliqué. Par ailleurs, la scène finale est également modifiée, afin d'accroître le sentiment de peur chez le lecteur, et la narratrice n'accompagne pas Maxim rencontrer le docteur de Rebecca, elle demeure à Manderley, en proie à la folie grandissante de Mrs Danvers. D'ailleurs, les critiques du film, qui affluent sur le net, soulignent l'idée qu'une relation saphique ait existé entre Rebecca et Mrs Danvers (appuyée en cela par la bisexualité notoire de l'auteur), expliquant le comportement erratique de cette dernière, le souvenir qu'elle entretient de cette Rebecca, et le deuil qu'elle semble encore porter.

C'est une version intéressante, efficace, grand public, qui repose sur des rebondissements bien ménagés et une atmosphère avant tout, l'atmosphère de Manderley, cette grande propriété où l'on craint de croiser, à tout instant, le fantôme de Rebecca. Rebecca y est une femme vicieuse, séductrice et manipulatrice, dangereuse, le versant diabolique de la narratrice qui est, elle, enfantine, honnête et franche, altruiste, mal assurée.

Il y a néanmoins, à mon sens, une autre compréhension possible du chef d'oeuvre de Daphné du Maurier. Car si Rebecca est certes décrite comme une femme exceptionnellement belle et séduisante, les traits qui sont d'abord mis en avant sont son courage, son audace, elle est téméraire comme un garçon, n'a pas froid aux yeux, et elle est libérée, s'affranchit du joug du mariage pour aimer qui elle veut, au nez et à la barbe d'un époux conservateur et morose.
La ligne narrative adoptée, qui se centre sur le point de vue d'une protagoniste initialement extérieure, est infléchie par les sentiments que cette dernière nourrit pour son époux, qui l'orientent dans son appréhension de la situation, et la rendent disposée à croire en l'innocence de Maxim, à croire qu'il a été abusée par une femme perverse. Alors, Rebecca prend une autre dimension, car le récit devient un conte immoral, reflétant une société où l'homme riche qui peut compter sur l'indulgence de ses pairs (le policier chargé de mener l'enquête) triomphe de la femme qui a cru avoir les mêmes droits que lui (il va sans dire que les moeurs de Rebecca ressemblent fort à celles des bonshommes de la haute société à l'époque). Certains points me font douter de la pertinence de cette théorie, comme par exemple le fait que Rebecca ait eu une relation avec son cousin - on peut supposer que l'auteur veut ici noircir le personnage, dans la mesure où une dimension presque incestueuse n'est pas, dans les sociétés occidentales, synonyme de liberté, et constitue un interdit à ne pas franchir.
Néanmoins, c'est cette version qui est, à mes yeux, la plus intéressante, et ce que je souhaite voir dans le roman.

Parmi les atouts indéniables du livre, il y a l'écriture fluide, la progression maîtrisée, l'atmosphère singulière qui règne, qui engagent le lecteur à poursuivre sa lecture et font monter la tension ressentie.

Quoi que vous y verrez, je pense pouvoir affirmer que Rebecca ne laisse pas indifférent, et j'imagine sans mal qu'il constitue un ouvrage de référence dans la littérature du XXe siècle. 

Pour vous si...
  • Vous voulez vous faire votre propre idée sur le roman
  • Vous êtes acquis aux récits de faux-semblants

Morceaux choisis

"C'était Manderley, notre Manderley secret et silencieux comme toujours avec ses pierres grises luisant au clair de lune de mon rêve, les petits carreaux des fenêtres reflétant les pelouses vertes et la terrasse. Le temps n'avait pas pu détruire la parfaite symétrie de cette architecture, ni sa situation qui était celle d'un bijou au creux d'une paume."

"Un mari n'est pas si différent d'un père, après tout. Il y a certaines espèces de connaissance que je préfère ne pas te voir acquérir. Il vaut mieux les enfermer à clef. Et voilà. Maintenant, mange tes pêches et ne me pose plus de questions, ou je te mets dans le coin."

"Je suis suffoquée par tant de bêtise, dit-elle. Giles et moi pensons que si ces trous n'ont pas été faits par les rochers, alors ils soont l'oeuvre d'un vagabond, ou autre. Un communiste peut-être. Il y en a des tas par ici. C'est assez dans la manière communiste."

Note finale
5/5
(coup de coeur)

lundi 9 octobre 2017

Des canons et des fleurs, Cziffra

Je quitte temporairement le monde de la fiction pour explorer l'autobiographie de Cziffra, peut-être le meilleur pianiste du XXe siècle, dont l'histoire mérite d'être connue. 


Libres pensées...

J'ai découvert cette année que Cziffra avait existé, et son talent inouï. Je suis à ce jour encore envoûtée par son interprétation des barricades mystérieuses ou celle du vol du bourdon (qui me rappelle à chaque fois un vieux jeu vidéo des Schtroumpfs, quelle lose).
Si l'envie vous en prend, allez vous perdre sur Youtube pour explorer les vestiges de son talent.

Intéressée par le personnage, j'ai donc été particulièrement curieuse de lire son autobiographie, Des canons et des fleurs.
Parce que l'artiste a un parcours hors du commun, et qu'il n'est pas de ceux qui se sont hissés au sommet comme s'il ne leur en avait rien coûté.

L'écriture est raffinée, c'est ce qui m'a d'abord surprise. Et puis, très vite, elle a laissé place à l'histoire en elle-même, étourdissante. Cziffra naît et grandit dans une famille pauvre hongroise, il côtoie dès son enfance la misère des quartiers déshérités, et rapidement, porte les espoirs de sa famille, alors qu'il s'essaie au piano et montre tout enfant des dispositions extraordinaires.

Il est produit dans un cirque alors qu'il a tout juste 5 ans, et en constitue l'attraction principale. Alors qu'il a bientôt 10 ans, ses parents parviennent à obtenir son inscription au sein de l'Académie Franz Liszt, où il développe son don.

Mais alors qu'il est jeune homme et fraîchement marié, la guerre vient interrompre sa jeune carrière, il se retrouve mobilisé, fait prisonnier. Il retourne quelques années à la vie civile, puis devient prisonnier politique après avoir tenté de s'exiler avec sa famille.
Le récit de ces années-là, durant lesquels il sert comme porteur de pierres, est terrible, Cziffra décrivant la lente agonie de son corps, de ses mains, les séquelles qu'elles conserveront par la suite, l'obligeant à porter des gants de cuir, que d'autres musiciens interprèteront comme une préciosité, et immiteront par souci d'élégance.

Sa carrière sur la scène internationale débutera peu après la fin de cette période, et, en 1956, il parvient à obtenir asile en France, où il s'enfuit avec sa famille.

Le récit est étayé de considérations musicales, de réflexions sur la misère, sur le travail de l'artiste, sur l'entrave que peut représenter le corps qui s'est déshabitué de la musique.
C'est émouvant, et pour qui s'intéresse à Cziffra, c'est d'une grande richesse. 

Pour vous si...
  • Vous trouvez que métro-boulot-dodo, c'est un peu dur, comme vie.
  • Vous adopteriez bien la mode du gant en cuir. 

Morceaux choisis

"Avec mes yeux d'aujourd'hui, il me semble aussi que cette ambiance d'univers concentrationnaire, constitué de baraques identiques, étroitement collées les unes aux autres, dans lesquelles toutes ces familles de chômeurs s'entassaient et essayaient de survivre de la même façon - cette ambiance devait leur être réciproquement salutaire car elle leur donnait l'illusion d'une misère collective qui, partagée, les empêchait mutuellement de succomber à l'extrême dénuement de ces hallucinants mois d'hiver.
[...] A mon avis, cette sorte de courroux céleste revêt pour le pauvre un aspect beaucoup plus effrayant, non seulement parce qu'il lui fait prendre conscience de sa situation, et en le privant de tout espoir, le dépossède plus encore, mais aussi, me semble-t-il, parce qu'il se complaît à amplifier cet état jusqu'à ce que cette misère, auparavant extérieure, s'installe telle une maladie incurable, au-dedans même de l'être, et le ronge jusqu'à le réduire au néant."

"La préparation à la discipline militaire, qui n'est autre que l'art de dresser le civil après l'avoir dompté et maté, m'a paru être une aberration inexprimable."

"Je savais que le style résulte d'une sensibilité spéciale à l'égard du langage, qu'il ne s'acquiert pas mais se développe. Celui dont je rêvais là, au bord de l'eau, je l'imaginais beau et rythmé comme un poème orphique, précis comme le langage des sciences un style qui vous entrerait dans le coeur comme un coup de stylet. Malheureusement, on n'y atteint que par un labeur atroce. Flaubert en savait quelque chose.
[...] A ce moment, j'eus comme une illumination. Cette définition pourtant splendide ne m'a convaincu qu'à moitié. En fait, il avait raison... et moi aussi. Le style, c'est la chose vécue, qui ne sent pas l'appris."

"Le rôle de l'interprète dans la société est d'être le gardien des sources de l'émotion d'autrui, afin justement de la préserver de l'effritement où la plonge quotidiennement l'asservissement à sa condition matérielle dévitalisante."

Note finale
4/5
(très intéressant)

jeudi 5 octobre 2017

Sauver les meubles, Céline Zufferey

Sauver les meubles est le premier roman de Céline Zufferey, jeune auteur de 25 ans diplômée en littérature et anthropologie sociale. 


Libres pensées...

Le narrateur est photographe, contraint d'accepter un job alimentaire dans une entreprise qui commercialise des meubles. Il y observe les codes d'un monde du travail où la vacuité des relations et le poids des apparences sont écrasants, mais fait la rencontre de Nathalie, avec laquelle se noue bientôt une romance. En parallèle, il accepte de prendre part au projet d'un de ses amis, qui envisage de créer un site pornographique esthétique. Bientôt, le narrateur se retrouve tiraillé entre ces deux activités, ces deux vies, ces deux identités entre lesquelles il partage son temps, tandis que la photographie des meubles lui est de plus en plus insupportable.

Sauver les meubles est, à mon sens, un bon premier roman.

D'abord, parce qu'il répond à un critère essentiel à mes yeux, et que vous connaissez bien : il est ancré dans l'époque actuelle, et en offre à la fois un témoignage et une lecture intéressants.
L'auteur décrit en effet le déchirement que beaucoup peuvent rencontrer en particulier durant la première partie de leur vie active, entre, d'une part, des ambitions et un désir de sens, et d'autre part, des contraintes qui les conduisent à accepter une activité inintéressante, peu gratifiante (si ce n'est, dans une certaine mesure, financièrement), voire aliénante et débilitante.

La parenthèse offerte par le sexe et l'amour est également présente, au travers de l'histoire qui se déroule avec Nathalie, qui s'avère à certains égards décevante (le narrateur n'ose pas lui parler de sa "deuxième vie", qui lui apporte cependant bien plus de satisfaction que la "première", de façade), mais constitue néanmoins un repère, et à laquelle il est possible de se raccrocher lorsque tout s'effondre autour - la tendresse est ce qui reste.

Si les tribulations rapportées sont principalement celles du narrateur, dont on perçoit l'égarement croissant (les paragraphes de dialogues imaginés se multiplient au fur et à mesure de la lecture), mais les personnages secondaires contribuent néanmoins à l'ambiance de malaise qui règne en particulier dans l'entreprise, à l'instar de l'Assistant, ou de Miss KitKat, cette petite fille un peu énigmatique plongée jeune dans un environnement impitoyable.

Sauver les meubles offre donc une entrée réussie à l'auteur sur la scène littéraire (qui ne lui était pas inconnue, car elle explique volontiers qu'elle écrit depuis son plus jeune âge et a déjà remporté plusieurs concours de nouvelles), et un moment de réflexion au lecteur, autour de l'oppression que peut parfois représenter le monde du travail. 

Pour vous si...
  • Vous avez vous aussi un projet transgressif en gestation, et ne savez pas comment l'annoncer à votre entourage
  • Le monde merveilleux d'Ikea/Conforama/Alinea vous attire particulièrement

Morceaux choisis

"Le corps de Brunette, à genoux.
Sa poitrine enserrée par une corde.
Je me la rappelle rouge. Elle apparaît noire.
Ses seins gonflés, engourdis.
On devine ses bras attachés derrière le dos.
Le cadrage lui coupe la tête."

"Je suis le lavabo qui fuit.
Le frigo qui rongle.
Je suis la chaise branlante.
La tache qu'on n'arrive plus à ravoir.
La plante qu'on n'arrose plus.
Le bibelot qui prend la poussière.
Les plaques indécrassables.
Le tiroir qui coince."

"_Courage. Je suis là si tu as besoin, d'accord?
Il attrape ma nuque d'une main, faire fraternel, sûrement un geste qu'il a vu dans un film américain. Un jour, je lui en mettrai une. Quelqu'un doit le faire."


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 4 octobre 2017

Apocalypse bébé, Virginie Despentes

Un Despentes avec "bébé" dans le titre, ça ne peut être qu'un roman explosif...



Libres pensées...

J'ai entrepris la lecture d'Apocalypse bébé sans m'être vraiment renseignée sur le synopsis, si bien qu'après la lecture de King Kong Theory, et à la seule vue du titre de ce roman-là, je m'étais figurée un essai creusant les théories féministes avancées par Despentes, qui évoquerait la suprématie du rôle de mère dans la vie d'une femme.

Et bien, mes très chers, je me suis profondément fourvoyée. Apocalypse bébé est une fiction, et une de celles qui font froid dans le dos!

Lucie est employée par une famille pour suivre la jeune Valentine dans ses déplacements. Mais un jour, Valentine disparaît dans le métro, et ne reparaît pas. Lucie a bientôt pour mission de retrouver Valentine, et de la ramener au foyer familial. Elle sollicite l'aide de la Hyène (que l'on découvre donc à ses débuts, avant ses circonvolutions dans Vernon Subutex) afin de retrouver la trace de l'adolescente dont elle savait peu de choses. Toutes deux tâchent de comprendre quel genre de jeune fille est Valentine, et ce qui a pu l'entraîner à fuguer. Leur enquête les conduit bientôt à rendre visite à la mère biologique de Valentine, qui vit à Barcelone.

Le roman est des plus récents de l'auteur, puisqu'il est le dernier paru avant la saga Vernon Subutex. Comme je l'espérais, j'ai retrouvé avec joie le style Despentes, sa langue très vivante et directe, son habileté à dresser le portrait d'une époque, d'une génération, d'un milieu sociologique, sans pour cela passer par un jargon théorisant abstrait.
Des thèmes très ancrés dans l'époque actuelle sont abordés dans ce livre, comme la solitude adolescente, bousculée par l'incompréhension des générations antérieures face à l'évolution rapide des moeurs, elles-mêmes souvent perdues dans un environnement qui les dépasse.
Le terrorisme et la manipulation des jeunes gens paumés se dessine surtout sur la deuxième partie du roman.
Et, bien sûr, le féminisme est, d'une certaine façon, au coeur de l'intrigue imaginée par Despentes : Valentine cherche une alternative au modèle sinistre formé par ses parents, elle veut conquérir la liberté, qui passe par exemple par la liberté sexuelle, et se heurte à ces autres qui la renvoient à une catégorie de fille facile, de pute, car cette liberté-là n'est pas socialement acceptable pour une femme, et coûte à quiconque s'y aventure, sa dignité sociale.

Le récit a donc des résonances évidentes avec l'actualité, et porte admirablement la désillusion qui frappe certains des personnages de Despentes, un désenchantement, une triste lucidité qui nous renvoient à la réalité plutôt que de nous proposer un expédient pour nous en échapper. Un très bon livre, en somme. 

Pour vous si...
  • La Hyène vous manque, depuis que vous avez refermé Vernon Subutex
  • Vous ne faites pas confiance aux bonnes soeurs 

Morceaux choisis

"Les premiers temps, je pensais que je ne pourrais jamais voir une femme avec son enfant sans souffrir. Mais pas du tout. La sortie de l'école, les jours de piscine, les goûters d'anniversaire, les rhumes et la rubéole, les devoirs, le linge à se coltiner... les femmes qui ont besoin d'un enfant sont celles qui n'ont pas ce qu'elles veulent avec les hommes."

"Celui qui prétend regretter son geste ment. Le bourreau ne se souvient pas. Il ne subsiste aucun lien entre l'acte perprété et celui qui doit en répondre. Il ne pense qu'à l'agressivité dont il est victime, quand on vient l'accuser. C'est aussi simple que ça. Les victimes, elles, ont bonne mémoire : elles s'accrochent à l'injustice dont on s'est rendu coupable à leur endroit pour justifier les actes de barberie qu'elles vont commettre, à leur tour. Mais l'assassin, lui, n'a aucun effort à faire : ça s'est détaché de lui. Ca n'était jamais vraiment lui."

"Les enfants sont les vecteurs autorisés de la sociopathie des parents. Les adultes geignent en faisant mine d'être dépassés par la vitalité destroy des petits, mais on voit bien qu'ils jouissent d'enfin pouvoir emmerder le monde, en toute impunité, au travers de leur progéniture. Quelle haine du monde a bien pu les pousser à se dupliquer autant?"

"Elle ne voit autour d'elle aucun adulte qui ait une direction. Un reste de dignité. Compromissions, à tour de bras, ils se démènent pour justifier tout ça. Ils disent que c'est un choix. Tout ce qu'il faut bouffer de merde, ils l'avalent sans rechigner. Ils ne savent qu'obéir, à n'importe quel ordre. Survivre, à n'importe quel prix. Elle va mettre un coup de frein là-dedans. Le monde qu'ils ont construit, elle va y mettre un peu d'ordre."


Note finale
3/5
(cool)

mardi 3 octobre 2017

Watership down, Richard Adams

J'ai vu ce roman envahir le métro depuis un peu plus d'un an. Quelle n'a pas été ma surprise, de découvrir qu'il avait été écrit et publié en 1972! Une nouvelle publication de la version française en 2016 aura sans doute eu le mérite de le remettre au goût du jour, ou simplement de le rendre plus visible (la couverture interpelle et accroche le regard), en tout cas, elle m'aura permis d'avoir connaissance de son existence, et de combler une regrettable lacune!


Libres pensées...

Hazel et son frère Fyveer décident de quitter leur habitat et la communauté à laquelle ils appartiennent lorsque Fyveer pressent un danger imminent donc le chef ne veut pas entendre parler. Accompagnés de quelques camarades, ils partent à l'aventure et bravent tous les dangers pour aller s'établir ailleurs, sur un territoire inconnu, afin de survivre.

Petit détail qui a son importance (ou pas?...) : Hazel et Fyveer sont des... lapins!

Je vous parlais il y a peu d'une qualité essentielle d'un bon romancier, reposant sur une plume vous emportant dans l'histoire, quelle qu'elle soit. Watership down est une très bonne illustration de ses propos. Pourtant, le style n'a rien de très sophistiqué, il est au contraire simple d'accès, le roman peut tout à fait être lu par des adolescents, néanmoins l'écriture est d'une grande fluidité.

L'épopée de Hazel, Fyveer et leurs camarades s'apparente, en de nombreux points, à un parcours initiatique. Tous deux jeunes lapins, ils n'ont pas l'oreille de leur chef lorsqu'ils annoncent le malheur qui va s'abattre sur leur garenne. Face à cette figure paternelle évidente, incarnant le pouvoir et la sagesse, ils n'ont d'autre recours que de quitter ce foyer où ils ont grandi, et de partir vers l'inconnu.

Sur leur chemin, ils font des expériences souvent rudes, mais toujours constructives, et à mesure que l'amitié et l'estime qui les lient tous entre eux grandissent, leurs qualités et leur assurance s'affirment, chacun trouvant peu à peu sa place au sein du groupe.

Alors, oui, je le concède, j'ai été complètement happée par une histoire de lapins, je crois même que ce sera l'une des grandes lectures du mois, tant elle m'a fait forte impression, et il s'agira sans aucun doute d'un roman que je recommanderai largement autour de moi!

Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas du genre snob à ne lire que des histoires d'humains (c'est tellement restrictif)
  • Vous étiez un fan des animaux du Bois de Quat'sous (les hérissons....les hérissons... >< )

Morceaux choisis

"Pour les lapins, tout ce qui est inconnu est dangereux. Leur premier réflexe est de sursauter, le second, de déguerpir. Cette nuit-là, ils sursautèrent si souvent que très vite ils furent proches de l'épuisement. Mais d'où venaient ces bruits? Et par où fuir dans cette jungle sauvage et étrangère ?!"

"Tu connais le proverbe : "Lapin au trou ne craint pas vilou"."


Note finale
4/5
(trop cool)

lundi 2 octobre 2017

Dernier train pour Canfranc, Rosario Raro

Une couverture d'enfer pour ce roman qui m'a forcée à regarder sur Google Maps où diable pouvait se trouver Canfranc. Breaking news, les amis : c'est en Espagne, dans les Pyrénées, pas loin de Pampelune et Huesca (et oui, comme on dit dans les jeux de rôle, je n'ai aucun point en compétences et connaissances géographiques). 


Libres pensées...

En 1943, à Canfranc, petite ville au pied des Pyrénées, s’organise la lutte contre le fascisme à travers l’aide apportée aux Juifs et à tous ceux en fuite qui, depuis la France, cherchent à rallier l’Espagne. Parmi eux, Laurent, chef des douanes, orchestre l’action soutenue notamment par Jana, femme de chambre dans un hôtel, et Esteve Durandarte, rebelle qui vit retranché dans les montagnes. Ensemble, ils sauvent la vie de dizaines de personnes en risquant la leur, et défendent la liberté quoi qu’il leur en coûte. Canfranc devient bientôt le visage de l’espoir alors que la guerre se prolonge.

Dernier train pour Canfranc est un récit romanesque et romantique, ancré dans un contexte historique agité et souvent décrit dans la littérature, mais qui se démarque de par le choix de se fixer sur un lieu précis, Canfranc, dont l’histoire est inconnue du grand public.
De nombreux rebondissements, qui sembleraient presque parfois artificiels tant ils tombent à pic, permettent de maintenir le lecteur en haleine, qui se répète néanmoins (les incursions et évasions d'Esteve de la prison donnent un sentiment un déjà vu).

Ainsi, la romance qui se développe entre Jana et Esteve, bien qu'attendue, vient nourrir la tension qui découle naturellement de l'intrigue, tout comme le caractère attachant de certains personnages secondaires, portant le lecteur à s'inquiéter de leur sort. L'auteur s'appuie en effet sur une panoplie de personnages différents, depuis la figure de héros incarnée par les trois protagonistes, jusqu’aux personnages plus troubles de Gröber, envoyé de la Gestapo, ou Gervasio Casanarbore, le gouverneur pervers. La psychologie de chacun est assez rudimentaire, facilitant l’attachement et l’aversion.

Le style, facile d'accès, se concentre sur l'action et les dialogues, et renforce le caractère abordable du roman.

Le roman peut s’apparenter aux œuvres prenant pour cadre une période historique évocatrice pour les lecteurs (la Seconde Guerre Mondiale, avec la présence de certains personnages historiques bénéficiant d'un fort capital sympathie auprès du lectorat, à savoir Chagall et Joséphine Baker), pour y créer une romance contrariée et sous-tendue par des enjeux qui dépassent les personnages (dernièrement par exemple, Le dernier des nôtres).

Pour ma part, cette facilité m'a par moment déconcertée, mais je peux entendre que de nombreux lecteurs apprécient d'y trouver ce qu'ils viennent y chercher : une distraction, et beaucoup de bons sentiments. 

Pour vous si...
  • Vous êtes un adepte de romans faciles d'accès, misant sur le cadre, l'action, et la promesse tenue que l'amour sera au rendez-vous. 

Morceau choisi

"Jana éclata en sanglots. Cela lui arrivait parfois après des moments d'extrême tension comme celui-ci, lorsqu'elle voyait embarquer pour l'inconnu des personnes qui bien souvent n'avaient jamais quitté leur quartier avant la guerre. Ce défilé de vies brisées, impossibles à réparer, laissait entrevoir toute la faiblesse de ceux qui ne livraient pas bataille, qui se réfugiaient dans le silence comme si aucun mot ne pouvait rendre compte de toute cette violence."

Note finale
2/5
(pas mal)

vendredi 29 septembre 2017

Eden Utopie, Fabrice Humbert

Le nom de Fabrice Humbert figure dans ma PAL depuis un bon moment; je me suis finalement décidée pour Eden utopie, un de ses derniers romans, paru en 2015.


Libres pensées...

J'ai découvert en débutant la lecture d'Eden utopie qu'il s'agissait d'un roman à vocation biographique, retraçant l'histoire de la famille maternelle de l'auteur. Dans un de ses précédents livres, L'origine de la violence, l'auteur avait exploré le volet paternel de son arbre généalogique, et reproduit donc une démarche similaire dans ce nouvel opus.

Fabrice Humbert établit un parallèle entre sa démarche et l'entreprise de Zola rédigeant les Rougon-Macquart, soulignant la similitude du fait d'une branche familiale bourgeoise et d'une branche populaire, faite de paysans, d'artisans, de petits commerçants. Il balaie les destins de sa grand-mère Madeleine et de son amie Sarah, ainsi que ceux de leurs descendants directs, traversant ainsi une grande partie du XXe siècle. On découvre les débuts à Clamart, les désillusions et les coups du sort, mêle des anecdotes tirées de sa propre expérience, s'en tient autant que possible au réel en décrivant les faits, n'allant pas explorer les hypothétiques états d'âme de ses ancêtres.
Les chemins décrits sont cabossés, ancrés dans une temporalité précise, l'embourgeoisement de certains sensibles, mais ne protège de rien : la petite-fille de Sarah, adorable pianiste lorsqu'elle était enfant, se retrouve militante d'Action Directe et emprisonnée.

Le roman de Fabrice Humbert n'est pas dénué d'intérêt : la démarche est intéressante, tâchant de réduire autant que possible la fiction et l'imaginaire alors que l'on est dans le domaine du romanesque. Le cadre historique est très présent, c'est l'histoire du XXe siècle que l'on revisite en partie en se plongeant dans les vies des aïeuls de l'auteur.
Néanmoins, la lecture ne m'a guère transportée.
Si certains livres ont cet étrange pouvoir de nous captiver quel que soit le contexte dans lequel ils sont lus, je pense que, pour la grande majorité d'entre eux, tout est question de moment, de kairos. Il y a des lectures qui feront écho à certains éléments de notre vie si elles interviennent dans une période précise, et rien du tout, si elles interviennent cinq ans plus tard. Parfois, le timing est bien plus serré, il peut s'agir d'une question de mois, voire de jours.

Depuis plusieurs mois, je me montre peu réceptive aux romans d'auteurs qui entreprennent de remonter le fil de leur généalogie, et de nous dire les "vies minuscules" (dans un sens positif, donc) de ceux qui les ont précédés.
Je ne nie pas l'importance de ces témoignages, de ces travaux qui peuvent constituer un apport historique, sociologique, mais il me semble qu'ils sortent quelque peu du cadre de l'entreprise romanesque, et qu'ils résultent parfois d'un effet de mode souffrant d'un biais auto-centré. Le jugement est rude, je vous l'accorde, et ne s'applique pas spécifiquement à Fabrice Humbert, dont le roman intéressera sans doute de nombreux lecteurs, mais plus généralement à plusieurs lectures qui n'ont pas trouvé crédit à mes yeux : je pense à Appartenir, Outre-mère, Nous les passeurs, La suture, Grand-père, Une allure folle...

Pourquoi donc, me direz-vous, s'acharner à lire de tels romans s'il est évident que je ne les apprécie pas? D'abord, parce que je tombe sur eux parfois par hasard, sans savoir qu'ils ressortissent de cette catégorie, mais aussi parce que mes goûts changent, et qu'il n'est pas impossible que je les apprécie dans un an, deux mois, deux jours... Quel dommage, partant, de rater le coche!

Ainsi donc, rendez-vous manqué, mon cher Fabrice, mais la prochaine occasion sera peut-être plus fructueuse!

Pour vous si...
  • Vous êtes accro aux fresques familiales
  • Et le rapprochement avec les Rougon-Macquart, réalisé par l'auteur lui-même, ne vous semble pas blasphématoire.
Morceaux choisis

"Oui, c'était l'Eden, c'était l'Utopie. Parce que c'était dur, parce que c'était intense, parce que les CRS envoyaient des grenades, parce qu'il y avait, surtout, cette grande houle de la foule, lame furieuse et folle, qui enveloppait chaque individu et le haussait au-dessus de lui-même."

"Une remarque de ma mère qu'aurait malgré tout adoré AD. C'est tout de même gênant, disait-elle. On passe un été, deux étés avec des gens et puis voilà qu'on les retrouve dans les journaux, condamnés à plusieurs années de prison pour abus de biens sociaux ou autre délit de corruption. Elle disait cela d'un ton faussement ingénu, très drôle."

"Des fantasmes de Résistance. Beaucoup, en retard d'une guerre, voulaient avoir un vrai destin et surtout pas la vie d'employé modèle et de père de famille qu'on leur fixait. Égarés dans la société bourgeoise de Valéry Giscard d'Estaing, ils regrettaient de ne pas vivre d'époque dangereuse. Ils voulaient la révolution comme d'autres veulent s'engager pour le front."

"Qu'est-ce qu'un milieu social? Une pénétration irrésistible de l'être par mille détails, mille conceptions du monde, mille pressions inconscientes qui nourrissent, forment, sanglent, enserrent, étranglent, pour le meilleur et pour le pire."

Note finale
2/5

mercredi 27 septembre 2017

Parmi les miens, Charlotte Pons

La danse des premiers romans de la rentrée littéraire se poursuit, avec le roman de Charlotte Pons, Parmi les miens. L'auteur vient du monde du journalisme, et a récemment fondé des ateliers proposant des services en lien avec la littérature et l'écriture. 


Libres pensées...

Manon est une jeune maman, qui apprend un jour que sa propre mère vient d'avoir un grave accident. Après plusieurs semaines de coma, cette dernière se réveille dans un état végétatif. Autour d'elle, la famille, fragile, se déchire, tandis que des interrogations naissent au sujet de son mystérieux passé.

L'incipit du roman est l'un des meilleurs que j'ai lus au cours des derniers mois, si ce n'est de la dernière année. On note dans certains romans cette attention portée aux premières phrases, tout à fait légitime d'ailleurs, et qui prend le risque de décevoir ensuite, car cette précision chirurgicale dans le choix de chaque mot ne se décline généralement pas dans le reste du récit. C'est un peu l'impression que j'ai eue en lisant, il y a quelques années, Au-revoir là-haut, qui proposait un premier chapitre absolument mythique, sans que les suivants n'atteignent cette puissance.
L'effet est présent, à la lecture de Parmi les miens, mais il est beaucoup moins sensible, et j'ai globalement eu le sentiment d'une qualité égale tout au long du récit.

Bien entendu, de par le thème et l'écriture au plus proche de l'intime au sein du cercle familial, le roman m'a fait penser à La téméraire, un premier roman publié en janvier 2017, qui avait reçu un accueil très chaleureux et m'avait personnellement beaucoup plu.

Mon sentiment est proche, à la lecture de Parmi les miens, avec, peut-être, l'effet de surprise en moins. L'auteur parvient avec brio à rendre ses personnages vivants, et à instaurer une proximité avec le lecteur. Pour ma part, le trouble dans lequel est jetée Manon m'a traversée aussi, me conduisant à imaginer l'effet que pourrait avoir de tels événements dans ma vie. Le drame narré est, d'une certaine façon, terriblement banal, il s'agit pourtant du genre de drame auquel nul n'est jamais préparé. En toile de fond, la réflexion autour de l'euthanasie, avec ici des circonstances particulières, parce que la mère n'a pas formalisé son souhait que sa famille mette fin à ses jours si une telle situation survenait, et la démarche est différente de celle consistant à "débrancher" un proche plongé dans le coma, et maintenu artificiellement en vie.

L'auteur développe des points de vue alternatifs sur la question, au moyen des différents protagonistes, qui ont chacun une vision personnelle. Manon est brutale dans son appréhension des faits, elle va jusqu'à verbaliser durement l'état de sa mère, alors que sa sœur Adèle est plus mesurée, elle nourrit l'espoir d'un retour à la normale qui semble illusoire pour Manon. Entre les deux, Gabriel, qu'un comportement erratique rend difficile à cerner, et le père, en creux, dont le silence, si l'on écoute bien, est pourtant éloquent.

Parmi les miens forme un tableau éprouvant, questionne les limites de la liberté individuelle et le poids de l'engagement des proches, en mettant en mots une disparition aussi singulière que violente. 


Pour vous si...
  • Vous aviez été sensible à La téméraire

Morceaux choisis

"Il y a peu de choses que je n'acceptais pas venant de maman. La voir mourir en faisait partie. Mais quoi? Penser à maman comme à un légume. Je n'étais jamais aussi désemparée que lorsqu'elle ne me comprenait pas et voilà qu'elle ne m'aurait plus reconnue?
_Autant qu'elle meure.
J'avais dû le dire à voix haute car dans le regard de mes frère et sœur, j'ai lu l'effroi, j'ai deviné le gouffre qui menaçait toujours de surgir entre nous. Nos liens étaient si ténus.
Mais que croyaient-ils? Que nous avions les épaules pour cela? Affronter l'humanité de notre mère dans ce qu'elle avait de plus vain. Un corps, juste un corps. Qui se dégrade et que l'on maintient en vie coûte que coûte.
Je ne pouvais pas, s'agissant de maman, imaginer l’œil vide et mort qu'elle nous jetterait lorsqu'on lui donnerait la becquée, imaginer les soliloques que l'on tiendrait en espérant qu'un mot l'atteigne.
Tu m'entends, dis, tu m'entends? Je ne pouvais pas envisager que la peau contre laquelle elle nous serrait enfants en vienne à nous dégoûter."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 25 septembre 2017

Femmes qui courent avec les loups, Clarissa Pinkola Estes

Voici un roman qui m'a été chaleureusement recommandée par ma sœur. Et comme elle ne vient jamais sur mon blog, je vais pouvoir dire librement tout le mal que j'en pense. 


Libres pensées...

Dans la famille, on a un petit côté intéressé à la cause féministe. Mais on est loin de tomber d'accord sur tout, en la matière. Ce qui ne nous empêche pas de partager quelques lectures.

Le titre du roman de Clarissa Pinkola Estes n'éveillait pas grand intérêt en moi : Femmes qui courent avec les loups, mais qu'est-ce qu'elles foutent?
Mais comme j'adore ma petite sœur, je ne me suis pas limitée à ce détail, et ai entrepris la lecture du livre.

Le projet de Clarissa Pinkola Estes est le suivant : dans les contes populaires de tous pays, elle tâche de cerner le féminin sauvage, cette nature féminine instinctuelle (le mot revient en boucle) que nous, femmes, portons toutes en nous, qu'elle soit ou non assumée, et qui ne demande qu'à s'exprimer.

Ainsi, l'auteur analyse successivement des versions de Barbe-Bleue, Vassilissa la belle, la petite fille aux allumettes, et d'autres encore que je n'avais jamais entendus. Malheureusement, il s'agit là de la partie qui m'a le plus intéressée, car, à l'issue de chaque conte, l'auteur entreprend une analyse qui s'apparente à un commentaire de texte manquant à mon sens de profondeur, une sorte de récit psychologisant, pâle copie des textes de Bruno Bettelheim, finalement assez pauvre.
Les messages transmis sont redondants, l'auteur n'apporte pas de grande nouveauté dans l'appréhension que l'on peut avoir de la condition féminine, et fait référence systématiquement à la Femme Sauvage, figure qui ne m'a, personnellement, pas du tout parlé.
Le concept n'est pourtant pas dénué d'intérêt, mais il m'a semblé que l'auteur profitait de ce contexte pour divulguer des vérités générales et des conseils assez basiques, sans prendre de risque dans l'exercice de sa pensée.

Ce recours récurrent au féminin sauvage, à vrai dire, a même fini par m'agacer, parce qu'il me sembler se référer à une construction sociale, qui certes peut trouver un écho dans les contes, mais que l'auteur exploite de manière un peu grossière. J'imagine que l'on ne manquera pas de me dire que mon féminin sauvage est trop profondément enfoui, refoulé même, et que ça va forcément faire beaucoup de tort à ma pauvre psyché qui souffre car mon féminin sauvage veut s'exprimer et me conduire vers l'émancipation. Moui.
Ou alors, tout ceci est tout à fait inepte, et il y a d'autres choses à faire pour soutenir et faire avancer la cause féministe.

Pour vous si...
  • Vous rêvez de gambader dans les près avec des chiens errants ;
  • Vous êtes à la recherche de votre féminin sauvage.

Morceaux choisis

"Dans le cadre de l'individuation de la femme, il est très important qu'elle établisse une relation avec la nature sauvage. Pour ce faire, elle doit s'aventurer dans l'obscurité, sans pour autant être irrémédiablement prise au piège, capturée, ou tuée à l'aller ou au retour."

"La femme auparavant naïve doit affronter ce qui s'est passé. En assassinant toutes ses épouses "curieuses", Barbe-Bleue tue le féminin créatif, le potentiel de développement d'une existence nouvelle, riche sous tous ses aspects. Le prédateur se révèle particulièrement agressif à l'égard de la nature sauvage féminine. En dernière instance, il cherche à accabler sous son mépris la femme dans sa relation avec son inspiration, sa perspicacité, la poursuite de ses objectifs et peut aller jusqu'à tenter de couper ces liens."

"Si nous devions résumer la Femme Sauvage, nous parlerions de sa façon de réagir, de répondre à la vie."

Note finale
1/5
(flop)

vendredi 22 septembre 2017

Miniaturiste, Jessie Burton

Premier roman d'une jeune auteur britannique que les éditeurs se sont arrachés, Miniaturiste me faisait du pied depuis un moment...


Libres pensées...

En 1686, Petronella a dix-huit ans lorsqu'elle quitte sa province et sa famille pour rejoindre son mari, Johannes Brandt, à Amsterdam. Accueillie par la sœur de ce dernier, Marin, et les domestiques Cornélia et Otto, elle éprouve d'abord une grande solitude, et souffre de la distance affichée par Johannes, souvent absent pour affaires. Lorsque ce dernier lui offre une maison de miniatures comme cadeau de noces, Nella est charmée par la délicatesse des figurines, et entreprend de la meubler en requérant les services d'une miniaturiste. Mais bientôt, elle commence à recevoir des figurines non sollicitées, qui dévoilent peu à peu les secrets bien gardés de la famille Brandt...

Difficile de croire que Miniaturiste est un premier roman, tant le rythme et la structure narrative sont maîtrisés! Ce livre est de ceux qui ne se lâchent pas une fois la lecture entreprise, grâce à plusieurs effets qui se conjuguent : un mystère qui met en place une atmosphère oppressante et intriguante, des relations de famille étranges où les secrets se révèlent petit à petit, et une protagoniste au regard naïf, envers laquelle les lecteurs ressentent immédiatement de l'empathie.

Le cadre historique est en outre passionnant : Amsterdam à la fin du XVIIe siècle, avec l'essor de son commerce, ses mœurs très croyantes, le poids de la religion et des apparences. On imagine facilement des intérieurs ressemblant aux peintures de Rembrandt (un peu précoces néanmoins, dans la mesure où le peintre meurt à Amsterdam en 1669), ou de Vermeer, tissés de lumière et d'obscurité, dans un clair-obscur propice aux non-dits et à la dissimulation. Ce contexte aurait sans doute pu être encore davantage développé, mais l'ambition du roman n'est pas historique, et est plutôt de l'ordre du divertissement, c'est en tout cas mon sentiment une fois la lecture achevée.

Les mœurs, en question, sont un étau qui étouffe les personnages de Miniaturiste, qu'il s'agisse de Johannes ou de Marin. Quant à Nella, qui serait sans doute naturellement plus conventionnelle dans ses goûts et ses aspirations que la famille Brandt à laquelle elle est désormais associée, elle s'interroge peu à peu sur sa propre vie, celle de ses parents, et les choix qui s'offrent à elle, la mesure dans laquelle elle peut effectivement exercer sa liberté, nourrir des envies et des projets différents de ceux attendus d'une épouse à l'époque qui est la sienne.

Les développements familiaux répondent à l'élan de curiosité créé chez le lecteur, là où l'intrigue liée à la miniaturiste en question s'essouffle peu à peu. J'ai par moment eu le sentiment que l'auteur avait cherché à courir plusieurs lièvres à la fois, ce qui donne de la consistance à son livre, mais peut peut-être décevoir ceux qui mordront à son aspect mystérieux, et espéreront une résolution semblable à celle qu'offrent les thrillers.

Quant à l'écriture, elle est tout à fait secondaire, fluide sans être sophistiquée ni même singulière, son ambition est de servir l'intrigue, sans créer d'aspérité, et en cela elle atteint tout à fait l'objectif qui lui est fixé.

Miniaturiste offre donc une lecture distrayante, qui effleure certains sujets de fond en lien avec une époque où les convenances étaient le ciment de la société.

Pour vous si...
  • Vous êtes un adepte du précepte : "plus c'est petit, plus c'est mignon!"

Morceaux choisis

"Marin descend lentement vers Nella, au bas de l'escalier, une marche après l'autre, avec une étrange précision. "Savez-vous ce que Johannes me disait? demande-t-elle, le venin dans sa voix tranchant l'air hivernal au point que Nella en a la chair de poule. "La liberté est glorieuse. Libère-toi, Marin! C'est toi qui forges les barreaux de ta cage." C'est très bien de se libérer, mais quelqu'un en paie toujours le prix."

"L'amour a changé de forme, un rayon de soleil qui parfois obscurcit le cœur. Apparemment, Marin considère que le mariage implique de renoncer à quelque chose, alors que, pour tant d'autres femmes - y compris ma propre mère, se dit Nella -, c'est le seul moyen d'acquérir de l'influence."

"En échange de leurs lettre, la miniaturiste leur a donné la force de croire en elles-mêmes. Elles ont le pouvoir de déterminer leur existence et peuvent choisir de l'échanger, de le conserver ou d'y renoncer."

Note finale
3/5
(cool)

mercredi 20 septembre 2017

Ostwald, Thomas Flahaut

Le tout premier roman de la sélection de rentrée des 68 premières fois m'est arrivé, et la saison débute par un livre très attendu, Ostwald de Thomas Flahaut!


Libres pensées...

Dans l'Est de la France, les parents de Noël et Felix se sont séparés lorsque leur père a perdu son emploi, suite à la fermeture de l'usine d'Alstom. Des années plus tard, lorsqu'une défaillance est détectée à Fessenheim, la population est évacuée, abritée dans des camps temporaires, s'organisant comme elle le peut. Noël est parmi eux, il observe ce qui se passe autour de lui, assiste à un drame, s'enfuit avec Felix. Tous deux, ils partent à la recherche de leur père, demeuré à Ostwald, et traversent les paysages alsaciens désertés et comme hallucinés.

Ostwald est un premier roman surprenant, dans lequel on trouve mêlées une dimension sociale évidente, et une dimension presque fantastique, à travers les visions qu'ont les protagonistes d'un environnement qui semblerait presque post-apocalyptique.

Comme je n'ai de cesse de le répéter, vous avez sans doute remarqué mon intérêt pour les auteurs qui s'aventurent dans l'époque actuelle, et n'hésitent pas à écrire sur des événements dont nous sommes contemporains.
Bon point, donc, pour Thomas Flahaut, qui, de surcroît, choisit des protagonistes qui sont habituellement invisibles : cette frange de population qui n'apparaît pas dans la littérature, le cinéma, rarement à la télévision, qui est absente de la scène publique et à laquelle on ne donne pas vraiment la parole. Les salariés installés dans des territoires relativement enclavés (Belfort, bien que l'on puisse bien sûr trouver plus enclavé encore en France), complètement dépendants d'une entreprise qui prend un jour la décision de fermer l'usine / de délocaliser, et qui licencie en masse, avec la conséquence évidente que cela va avoir dans la vie des gens.

Une fois le cadre dressé, l'intrigue se précise avec l'accident de Fessenheim, qui oblige les habitants des alentours à sortir de leur quotidien, à réagir à une situation dangereuse et incertaine.

La relation entre Noël et Felix et entre les deux fils et leur père soutient le récit, tout comme la figure de Marie, ravivée par les souvenirs de Noël au moyen de flashbacks ponctuels, qui hante les pages et le parcours de ce dernier.

J'ai goûté la sensibilité qui se dégage à la fois du style et de la pudeur émanant du récit, qui m'ont donné le sentiment que Ostwald était un premier roman réussi, touchant et perturbant, un peu lunaire aussi, mais c'est ce qui, à mon sens, fait tout son charme.


Pour vous si...
  • Vous vous souvenez du "h" de Alsthom
  • Vous vous délectez de paysages dévastés (petit coquin)

Morceaux choisis

"On disait qu'en enlevant le h de Alsthom, c'était le h de humains qu'ils avaient effacé.
Malgré les semaines de grève, les cortèges traversant la ville, les slogans criés au mégaphone et les trompettes de stade, devenus aussi familiers à la saison que la pluie d'octobre et le sifflement de la bise noire, la production des TGV a bien été arrêtée. Altom est parti. L'usine s'est vidée de ses humains. Mais la ville n'est pas morte.
Il fallait pourtant vivre, et pour Félix et moi grandir, près d'un cadavre sans odeur, le squelette rouille et vert-de-gris de l'usine laissé là, pourrissant lentement au milieu de Belfort, comme un fantôme du passé ou un avant-goût de l'avenir."

"Ils parlent tous les même langage, mêlant à leurs phrases des termes anglais à la signification très vague pour moi. Même Félix qui, après avoir terminé l'université, semble s'être décidé à ne faire que dormir. Tous sont sortis de la vie d'étudiant, se tiennent au bord de l'avenir. Moi, je ne trouve rien à dire, les yeux dans la nuit striée par les flocons de neige qui s'écrasent sans bruit sur les vitres du tramway. Dans quelques années, je serai à leur place. Je vois la catastrophe arriver. Marie nage avec assurance dans un océan où je ne vois que la possibilité de la noyade."

Note finale
3/5
(cool)

mardi 19 septembre 2017

Innocence, Eva Ionesco

Les procès intentés par Eva Ionesco à sa mère entre 2012 et 20015 ainsi que leurs rebondissements ont exposé sur la place publique une relation complexe, et ont posé la question de la licence artistique face au consentement de l'enfant utilisé dans ce cadre. Innocence est le premier roman d'Eva Ionesco, il est autobiographique, et apporte un éclairage un peu différent sur l'histoire de la petite fille d'antan.  


Libres pensées...

Alors que je lisais Innocence, j'ai discuté avec mon entourage du contexte dans lequel je découvrais le livre : le procès Ionesco était encore présent à mon esprit, notamment grâce à la lecture d'Eva il y a deux ans, lors de la parution du roman de Simon Liberati qui avait conduit à un nouveau procès, opposant l'époux d'Eva Ionesco à sa mère, qui ne voyait naturellement pas d'un bon œil l'intérêt de son beau-fils pour le passé d'Eva.
Une réaction a été récurrente, à l'évocation de tout cela : il y en a, du monde, qui s'est fait de l'argent sur le dos de cette femme.
Au moins, cette fois, c'est elle qui tient les rênes.

Je dois confesser que je m'attendais à un roman au style un peu criard, qui essaierait peut-être de poursuivre la confrontation à laquelle les procès ont donné lieu, de répondre à un besoin de faire entendre la voix tue jadis, de réclamer justice - parce qu'il arrive, sans doute, que la décision d'une cour d'appel ne suffise pas à faire la paix avec un tel passé.

J'ai donc été très surprise par ce que j'ai trouvé dans ce premier roman : une voix singulière, directe, un style incisif et oral qui m'a immédiatement immergée dans la jeunesse d'Eva, dans l'atmosphère très particulière qui régnait à l'époque, entre Vincennes, Saint-Mandé et le 12e arrondissement, où Eva a grandi près de sa mère et de sa grand-mère.

La confrontation entre Eva et sa mère constitue la toile de fond du roman, une tension insoluble qui se décline au fil des ans, tout comme l'attente du père, sa recherche désespérée, les tentatives nombreuses d'Eva pour se rapprocher de lui en dépit de la posture réfractaire de sa mère.

La relation entre Eva et Irina est à la fois complexe et dérangeante, car la petite fille semble ressentir une défiance continuelle envers sa mère, qui se transforme par moment en mépris, bien plus souvent en colère, voire en haine, avec ce sentiment de contrainte mêlé de légèreté, derrière certaines attitudes enfantines d'Eva qui se trouve être une enfant très seule, adulte avant l'heure. D'une certaine manière, le récit m'a fait penser à La maladroite, non par son style, mais plutôt par cet attentisme ambiant autour de l'enfant à la merci d'un parent nocif, dangereux.

J'ai été sensible au regard porté par la narratrice, à savoir Eva enfant, sur les événements qui surviennent, un regard farouche et parfois brutal qui ne verse pas dans la niaiserie, biais potentiel évident dès lors qu'un auteur écrit à partir d'un point de vue d'enfant.
Eva est consciente de son impuissance, elle apprend à user du chantage et des maigres armes dont elle dispose, et l'on voit à travers ses yeux un monde injuste, égoïste, frivole, incarné par des personnages aussi colorés qu'instables, auprès desquels elle fait facilement figure d'adulte.

Le parti pris à travers le choix narratif est évident, car Eva n'est pas tendre envers sa mère, de même que la figure du père semble idéalisée. Cependant, ce n'est pas ici le fait divers qui m'intéresse, pas le récit factuel d'une enfance abîmée, mais l'objet littéraire que tire l'auteur d'une expérience personnelle, la vérité et l'émotion qui en émanent.
Et, à cet égard, Innocence est un roman très réussi, qui évite les écueils du sensationnalisme et de l'écriture fade. Je lui ai trouvé au contraire beaucoup de cachet, et le recommande pour cela à tous les lecteurs qui seront sensibles à l'entreprise littéraire plus qu'à la tentation voyeuriste qu'offre sa lecture. 

Pour vous si...
  • Vous êtes un nostalgique de l'est parisien des années 70 ;
  • Vous appréciez une écriture vivante, orale ;
  • Vous êtes prêt à aborder le roman sans les préjugés qui accompagnent "l'affaire Ionesco".

Morceaux choisis

"_Regarde-moi oui sois très séductrice, Bibou à mort oui comme ça...
Elle a fait une petite tête, la bouche en cul de poule, les yeux renversés. On aurait dit un mime. J'avais l'impression d'avoir affaire à une inconnue.
_J'ai vu une robe à traîne, belle, toute brillante, je vais te l'acheter si tu es gentille.
J'ai imaginé une traînée de lumières électriques dans la nuit noire.
Elle m'a prise en photo, j'avais une crampe, j'ai changé de position.
J'ai fait plusieurs poses et chaque fois, j'étais séductrice."

"Ma mère allait montrer "mon sexe proéminent", "ma fleur venimeuse", "ma petite tirelire", bref, des parties tout à fait intimes de mon corps en évolution à des inconnus. Elle venait de décider ça avec Pinsson. Sans doute jugeait-elle que j'étais trop jeune et innocente pour émettre un avis qui puisse être considéré, c'était une manière de me préserver. De préserver ma joyeuse innocence."

"A mesure que je recherche mon père cela me semble de plus en plus clair, les femmes ont souvent besoin de retrouver leur innocence perdue et ce palais qui était cet été-là un refuge leur permettait d'accéder à une nouvelle jeunesse, une autre vie."


Note finale
4/5
(excellent)

lundi 18 septembre 2017

Histoire d'une mère, Amanda Prowse

Quand on tombe par hasard sur un roman dont on n'avait jamais entendu parler, et qu'il vous met une claque (pas littéralement, sinon ma journée serait vraiment moisie, et mon avenir s'annoncerait sous de sombres auspices, parce que je ne suis pas sûre de vouloir vivre dans un monde où les livres sont physiquement violents)...


Libres pensées...

Jessica est une épouse comblée, heureuse aux côtés de Matt, un jeune et brillant avocat qui l’aime passionnément, et voit en elle davantage qu’une compagne, la mère de ses futurs enfants. Aussi, lorsque Jess tombe enceinte, le bonheur de Matt est manifeste. Pourtant, le sien est moins évident : rapidement, la grossesse s’avère difficile, et la naissance de Lilly conforte le malaise de Jess, qui ne ressent pas d’attachement pour sa petite fille et est assaillie d’idées noires. Autour d’elle, son entourage n’a de cesse de souligner sa situation idéale et son bonheur indiscutable, ignorant les difficultés que traverse Jess.

Histoire d’une mère est un récit dérangeant, qui bouscule son lecteur en créant une proximité avec un personnage d’anti-héros par excellence, la mère matricide. La rupture est brutale, entre l’idylle heureuse vécue par les deux protagonistes avant qu’ils n’aient un enfant, et le quotidien de Jessica une fois enceinte, puis maman. L’auteur aborde un sujet grave, la dépression d’une jeune femme qui ne parvient pas à établir un lien émotionnel avec son bébé, et la culpabilité qui la ronge, encouragée par un entourage qui ne comprend pas ce qui lui arrive. La solitude et les émotions paradoxales sont habilement retranscrites, et le récit est suffisamment bien mené pour que le lecteur ne soit pas dans une posture de juge manichéen.

Grâce à une progression maîtrisée, basée sur l’alternance entre le récit suivant les événements chronologiques, et les extraits d’un journal rédigé dans un « temps présent » par Jessica, et qui fait allusion aux extrémités qu’elle a atteintes, l'auteur crée un effet d'annonce qui est en réalité une tension à laquelle le lecteur est sensible.

En outre, alors que l’on aurait pu être prompt à juger Jess, qui paraît tantôt immature et égoïste, tantôt meurtrie et isolée, le récit tend plutôt à encourager la compréhension, l’empathie, sans pour autant justifier les actes commis par la protagoniste. En effet, le lecteur ne reste pas de marbre face à l'histoire de Jess, qui fait référence à une expérience partagée par beaucoup - le fait de devenir parent -, et en offre une vision moins enchanteresse que ce qui est habituellement transmis dans la littérature, le cinéma, ou tout simplement les mœurs. Il n'était pas évident de livrer ainsi un personnage à la vindicte populaire, car l'on peut poser l'hypothèse qu'une femme ne démontrant pas d'instinct maternel constitue pour certains une aberration de la nature, et c'est pourtant ce qui fait l'intérêt du récit, qui repose sur un parti pris courageux, et nous pousse dans nos retranchements : est-il si naturel que cela d'être une mère ou un père?

A ceux que la question titille, je vous invite à lire le livre d'Amanda Prowse...

Pour vous si...
  • Vous hésitez un peu sur la question des bébés (pour ou contre)
  • Vous cherchez une blague à faire à votre cher et tendre

Morceaux choisis

"Peu importe. Il n'y a qu'une règle : reste allongée sur le dos et pense à la grandeur de l'Angleterre. Ne dis pas un mot, ne bouge pas, et ça devrait être fini avant que tu aies réussi à chanter le deuxième couplet de God save the Queen. Dans ta tête, bien sûr. Pas à haute voix, ça, c'est totalement interdit. Pigé?"

"_On ne peut pas savoir à l'avance combien les enfants changeront notre vie, pas vrai? Je veux dire, on se représente seulement le bon, la joie, le bonheur, mais suppose qu'ils apportent du malheur, de la tristesse, un deuil... C'est un pari, non?
_Oui, sans doute. Mais le jeu en vaut la chandelle, Jess, répondit-il en lui pressant la jambe.
_Oh, oui! convint-elle en plaçant sa main sur celle de Matthew. Ça vaut le coup."

"Ce qui ennuyait le plus Jessica, c'est que tout le monde semblait trouver facile, instinctif, de s'occuper d'un nouveau-né, même Polly. Pourtant, pour elle-même, rien de tout ça n'était naturel. Pendant sa grossesse, elle avait supposé qu'elle ressentirait ce que tout le monde lui prédisait : qu'après un seul regard à son bébé, sa chair et son sang, elle tomberait amoureuse.
A moins que..."

Note finale
4/5
(excellent)

vendredi 15 septembre 2017

La tanche, Inge Schilperoord

Le roman a fait fureur dans son pays d'origine, les Pays-Bas, la traduction débarque en France sans fanfare, mais avec une couverture et un titre qui titillent.

Non mais dites-moi un peu qui n'aurait pas envie de fanfaronner dans le métro avec un tel livre à la main?

Libres pensées...

Aux Pays-Bas, Jonathan sort de prison et retourne vivre chez sa mère, dans un quartier menacé par la démolition. Suivi par un psychologue lors de son internement, il applique rigoureusement les conseils qui lui ont été prodigués, pour organiser son quotidien au mieux, et prévenir toute possible rechute. Lors de son absence, une fillette du voisinage a pris soin de son chien, et insiste pour continuer à le promener avec Jonathan, à présent qu'il est rentré. Elle incarne pourtant précisément ce dont Jonathan doit se tenir à distance pour ne prendre aucun risque.

La tanche aborde le sujet de la pédophilie, ce que l'on comprend rapidement à la lecture, pressentant l'attraction qu'exerce la petite fille sur Jonathan. Les événements passés constituent une toile de fond toujours présente, qui ne quitte jamais réellement l'esprit de Jonathan, rode comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête.

Le récit est constitué de la succession des journées de Jonathan, faite de mécanismes censés le tenir à l'écart de la récidive, étouffer ses pulsions. Car si Jonathan s'acharne à réussir sa "réinsertion", son retour à la vie normale, le lecteur garde en tête, même malgré lui, les sombres prédictions du psychologue, qui a estimé à 80% le risque que Jonathan "recommence".
Le personnage de sa mère est ambivalent, elle semble à la fois heureuse du retour de son fils, mais est bientôt une ombre qui habite la maison, elle ne perçoit pas le danger imminent qui se dessine. Au fur et à mesure des jours, Jonathan passe du temps avec la petite fille, mais personne ne s'en soucie, personne n'y prête attention : la petite fille est souvent seule, et la mère de Jonathan est malade, préoccupée par le déménagement à venir.

Dans l'agitation ambiante, se forge ce lien qui devient une tension, le lecteur craint à chaque instant que Jonathan se laisse aller à ses pulsions, comme Jonathan le craint lui-même. L'auteur restitue avec finesse la tentation qu'il ressent, grandissante, les menus détails qui ancrent son désir dans la réalité, font de lui un funambule qui pourrait tomber à tout instant.
Le style restitue une atmosphère, la solitude des personnages, les choses du quotidien, avec franchise et simplicité.

La lecture du roman met mal à l'aise, et l'on est frappé par l'absence d'accompagnement de ce jeune homme qui a pourtant été soigné pendant sa rétention, et qui se retrouve soudain seul, dehors, face à ses démons.
Le roman n'est pas fait pour juger, il donne à voir deux personnages qui se retrouvent proches par la force des choses, leur embryon de relation sort de toute forme de cadre social sain et rassurant, et il règne une tension que l'on ne saurait nommer, qui provient pour partie de Jonathan, mais plus encore de cet environnement hostile, qui conduit à la mort du poisson pêché par Jonathan. Le récit est tissé de symbolisme, ce qui apporte une profondeur à son apparence factuelle.

La tanche est donc assurément l'un des romans incontournables de l'année, une expérience de lecture singulière qui hante durablement. 

Pour vous si...
  • Vous avez compris qu'il ne s'agit pas d'un documentaire sur la pêche 
  • Vous prenez à la lettre toute prédiction sinistre

Morceaux choisis

"Il devait se focaliser sur maintenant. Maintenant, tout était différent. Il était différent de celui qu'il était à l'époque, et cette fillette était différente aussi. Il songea de nouveau au calme qu'il avait éprouvé en sa présence. Il n'avait jamais connu une pareille expérience. Au fond, c'était une bénédiction qu'il ait fait sa connaissance. Tant qu'il n'approchait pas trop près d'elle, il pouvait s'entraîner. C'était pourtant précisément ce dont il avait besoin, non?"

"Quand il ouvrit les yeux, il sentit les larmes. Il savait, même si cela pouvait paraître absurde, que sa fin était venue. Maintenant que l'animal était mort, c'en était aussi fini de lui."


Note finale
4/5
(très bon)

jeudi 14 septembre 2017

King Kong Theory, Virginie Despentes

Je poursuis mon exploration de l'oeuvre de Despentes, aujourd'hui avec un essai qui est resté, il me semble, une référence, King Kong Theory.


Libres pensées...

Lorsque j'avais lu Baise-moi, je me souviens d'être restée sonnée devant l'audace inouïe, la liberté rageuse qui transparaissait à chaque ligne.

King Kong Theory met des mots sur l'état d'esprit qui est celui dans lequel Virginie Despentes écrit, invente ses personnages, et les fait évoluer. On pourrait parler d'un récit qui théorise sa pensée féministe, mais force est de constater à la lecture que l'on est loin des essais classiques, répondant à une forme très conventionnelle, là où Despentes mêle sa propre expérience, versant parfois dans l'autobiographie, pour en venir à la façon dont elle voit la place des femmes dans la société, et dont elle explique certains de leurs comportements parfois irrationnels, comme le fait, éprouvé elle-même, de subir un viol sans se défendre tout en étant armée.

Parmi les éléments que je garderai de cette lecture, il y a en effet cette posture de victime, inculquée aux femmes dès leur plus jeune âge, distillée tout au long de leur éducation, qui les prépare à l'idée qu'elles ne devront pas se défendre face à des hommes qui les agresseront.
Egalement, des femmes pouvant être les égales des hommes sur le terrain de l'intelligence, des affaires, dans le monde professionnel, se diminueront en jouant la carte de la séduction, qui les ramène au rôle de satisfaction des besoins exprimés par l'homme, au choix de plaire alors qu'elles ont d'autres moyens d'obtenir ce qu'elles veulent.

Despentes propose une réflexion intéressante sur la place des femmes dans l'espace public, cet extérieur où elles sont en danger et ne peuvent s'aventurer qu'accompagnées d'un homme, et en aucun cas seules, de nuit. S'inspirant de la sociologue américaine Camille Paglia, Despentes dit le viol comme un risque à prendre pour occuper cet espace hostile aux femmes, pour disposer de leur liberté de mouvement. Le viol n'est plus le traumatisme irréversible redouté par les femmes de tout temps, dans cette vision les femmes sont fortes et s'en remettent. Attention à ne pas conclure non plus à une normalité acceptable, car le viol ne l'est pas, néanmoins cette approche peut permettre d'adoucir la culpabilité portée par les femmes qui craignent le viol ou l'ont subi, en soulignant sa dimension de risque inhérent à l'espace public. Intéressant, aussi, de se dire que les femmes ont appris à le subir sans se défendre, plutôt que de répondre par le même degré de violence.

Le dernier sujet marquant abordé par Despentes est celui de la prostitution. Là aussi, l'auteur nous force à nous hasarder hors des sentiers battus, hors de nos réflexes de pensée et du carcan mental avec lequel on a grandi concernant ce thème-là. La prostitution, c'est tabou. L'interdit surgit dès lors que l'on essaie de penser sur le sujet, et dans l'opinion générale, la pratique est honteuse, forcément dégradante et non réellement consentie, et à proscrire par tous les moyens (reste à définir s'il faut pour cela punir les clients ou les prostituées).
L'auteur, de nouveau à partir de son expérience, nous offre un autre regard sur la prostitution, qui l'envisage comme un métier qui peut être librement choisi (et qui n'est pas plus subi qu'un autre, cf extrait ci-dessous), possible outil d'émancipation et de domination financière des femmes.

Je n'ai pas adhéré pleinement à l'ensemble des positions de Despentes dans sa vision du féminisme, néanmoins elle a le mérite, à mon sens, de se confronter à des non-dits, à des tabous, en apportant une vision et une compréhension qui bousculent, qui forcent à se poser des questions. Le livre est publié en 2006, il me semble que les mouvements féministes ont beaucoup œuvré depuis pour défendre les droits des femmes et sensibiliser les femmes (mais aussi les hommes, dans certains cas) à la problématique de leur place dans la société et de leurs libertés, et l'essai de Despentes constitue à mon sens une bonne mise en bouche pour tous ceux qui s'interrogent et sont dérangés par les injonctions actuelles auxquelles on peut se heurter au quotidien (les femmes ne doivent pas être provocatrices, elles doivent éviter les zones à risque le jour comme la nuit, ne doivent pas porter de vêtements voyants, etc, la litanie est longue de ce qu'elles doivent faire ou pas).

Pour vous si...

Morceaux choisis

"J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf."

"Les femmes se diminuent spontanément, dissimulent ce qu'elles viennent d'acquérir, se mettent en position de séductrices, réintégrant leur rôle, de façon d'autant plus ostentatoire qu'elles savent que - dans le fond - il ne s'agit plus que d'un simulacre. L'accès à des pouvoirs traditionnellement masculins se mêle à la peur de la punition. Depuis toujours, sortir de la cage a été accompagné de sanctions brutales."

"Camille Paglia est sans doute la plus controversée des féministes américaines. Elle proposait de penser le viol comme un risque à prendre, inhérent à notre condition de filles. Une liberté inouïe, de dédramatisation. Oui, on avait été dehors, un espace qui n'était pas pour nous. Oui, on avait vécu, au lieu de mourir. Oui, on était en minijupe seules sans un mec avec nous, la nuit, oui on avait été connes, et faibles, incapables de leur péter la gueule, faibles comme les filles apprennent à l'être quand on les agresse. [...] Pagla nous permettait de nous imaginer en guerrières, non plus responsables personnellement de ce qu'elles avaient bien cherché, mais victimes ordinaires de ce qu'il faut s'attendre à endurer si on est femme et qu'on veut s'aventurer à l'extérieur."

"Mais des femmes sentent la nécessité de l'affirmer encore : la violence n'est as une solution. Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions "masculines" et comprendre ce que "non" veut dire."

"Les petites filles sont dressées pour ne jamais faire de mal aux hommes, et les femmes rappelées à l'ordre chaque fois qu'elles dérogent à la règle. Personne n'aime savoir à quel point il est lâche. Personne n'a envie de le savoir dans sa chair. Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses de force alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais pas me remettre."

"Echanger un service sexuel contre de l'argent, même dans de bonnes conditions, même de son plein gré, est une atteinte à la dignité de la femme. Preuve en est : si elles avaient le choix, les prostituées ne le feraient pas. Tu parles d'une rhétorique... comme si l'épileuse de chez Yves Rocher étalait de la cire ou perçait des points noirs par pure vocation esthétique. La plupart des gens qui travaillent s'en passeraient s'ils le pouvaient, quelle blague!"

"Après plusieurs années de bonne, loyale et sincère investigation, j'en ai quand même déduit que : la féminité, c'est la putasserie. L'art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour. Ça n'est un sport de haut niveau que dans très peu de cas. Massivement, c'est juste prendre l'habitude de se comporter en inférieure."

Note finale
4/5
(très cool)