mercredi 6 décembre 2017

L'ordre du jour, Eric Vuillard

Le voilà enfin, le Goncourt 2017! Invité inattendu dans les sélections qui se sont succédés, ce roman de début d'année a vu le jury s'éloigner des pratiques habituelles en l'incluant dans le palmarès, et en lui attribuant le précieux sésame. Au premier abord, on se dit que c'est un n-ième roman sur la Deuxième Guerre Mondiale, et l'on est tenté de claquer la porte. Oui mais, ce serait bien dommage, parce que, L'ordre du jour, c'est infiniment plus que cela. 


Libres pensées...

En février 1933, vingt-quatre patrons d'entreprises allemandes sont réunis pour endiguer la menace communiste, et, encouragés par Hitler, ils financent les élections à l'issue desquelles ce dernier sera élu chancelier. La montée en puissance du nazisme est consacrée lors de l'Anschluss, dans l'indifférence européenne. Vuillard revient, dans ce texte qui raconte l'Histoire, sur les implications plus ou moins souterraines et les faiblesses qui, dans la succession d'événements de 1933 à 1939, ont conduit à la Deuxième Guerre Mondiale.

Vous n'êtes pas sans savoir que je nourris la plus extrême suspicion à l'égard des récits consacrés à cette période historique. Je dois le dire au moins une fois par mois, je ne manque jamais de m'en plaindre à vos pauvres oreilles/yeux contrits. Je vous laisse donc imaginer ma surprise, lorsque, à la lecture du livre de Vuillard, j'ai constaté que mon enthousiasme s'épanouissait, et atteignait des sommets.

Qu'est-ce qui distingue ce récit de certains de ses congénères à mon sens ratés ? Et bien, avant tout, il faut souligner que la précision historique est ici prédominante, et que la guerre n'est pas un cadre dont l'auteur se prévaut pour faire éclore une intrigue banale. Il prend au contraire le parti de revenir sur un pan d'Histoire connu, et d'explorer ce qui y a conduit, en s'arrêtant sur ce jour de février 1933, qui scelle la compromission des industriels de manière indiscutable. Partant, il dévoile des anecdotes, des informations que l'Histoire officielle a parfois oublié de relayer. En particulier, cette réunion affligeante qui confronte Hitler à Schuschnigg, ou l'annonce de l'Anschluss à Chamberlain alors que les Ribbentrop dînent chez lui et s'éternisent, pour retarder sa réaction...

Vous me direz, dans ces conditions, en quoi a-t-on affaire à un roman, et non à un livre d'histoire ? Et bien, mes amis, la prose ! Cette prose succulente, truculente, excellente, audacieuse, folle, qui nous emporte dans le tourbillon de l'Histoire comme si on était dans la fiction la plus fascinante qui soit. Les événements historiques sont autant de rebondissements que l'on croyait connaître et que l'on n'avait jamais vus sous cet angle, et les protagonistes sont nombreux, jouant des rouages de la machine politique nazie qui s'installe, clamant à la fin de la guerre qu'ils ne savaient rien, qu'ils n'ont fait qu'obéir.

On se délecte de L'ordre  du jour, sans pour autant perdre de vue la ligne directrice, la contribution des chefs d'entreprise à l'arrivée au pouvoir de Hitler et du nazisme. Vuillard ne lésine pas sur la discrétion, les noms sont cités, et l'on trouve dans la liste des noms que l'on connaît bien : Opel, Siemens, Bayer, Krupp....
Des entreprises, donc, que leur rôle lors de la guerre n'a pas empêché de prospérer par la suite, au point d'être aujourd'hui des structures d'envergure internationale, ayant fait la fortune de leurs fondateurs et de leurs héritiers.
Voilà qui donne à réfléchir...

Pour vous si...
  • Vous voulez découvrir tout ce qu'on ne vous a jamais dit sur la Deuxième Guerre Mondiale
Morceaux choisis

"Mais les entreprises ne meurent pas comme les hommes. Ce sont des corps mystiques qui ne périssent jamais. La marque Opel continua de vendre des bicyclettes, puis des automobiles. La firme comptait déjà mille cinq cents employés à la mort de son fondateur. Elle ne fit que croître. Une entreprise est une personne dont tout le sang remonte à la tête. On appelle cela une personne morale."

"[...] A présent, voici que le chancelier allemand insulte l'Autriche, allant même jusqu'à hurler que sa contribution à l'histoire allemande est égale à zéro, et Schuschnigg, tolérant, magnanime, au lieu de tourner les talons et de couper court, cherche désespérément dans sa mémoire, comme un bon élève, un exemple de la fameuse contribution autrichienne à l'Histoire. A toute vitesse, dans le plus grand désarroi, il fouille les poches des siècles. Mais sa mémoire est vide, le monde est vide, l'Autriche est vide. Et les yeux du Führer le fixent obstinément. Alors, que trouve-t-il, pressé par son désespoir ? Beethoven."

"Et ce qui étonne dans cette guerre, c'est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s'il ne cède jamais à l'exigence de justice, s'il ne plie jamais devant le peiple qui s'insurge, plie devant le bluff."

"Ils [les vingt-quatre] bavardent ; leur petit consistoire est tout à fait semblable à des centaines d'autres. Ne croyons pas que tout cela appartienne à un lointain passé. Ce ne sont pas des monstres antédiluviens, créatures piteusement disparues dans les années cinquante, sous la misère peinte par Rossellini, emportées dans les ruines de Berlin. Ces noms existent encore. Leurs fortunes sont immenses."


Note finale
5/5
(coup de coeur)

mardi 5 décembre 2017

Le Presbytère, Ariane Monnier

Depuis sa parution à l'automne, je guettais le roman d'Ariane Monnier, au titre aguicheur et au synopsis intriguant à souhait...


Libres pensées...

Dans les années 1970, un médecin, Balthazar Béranger, s'installe avec sa jeune épouse dans un presbytère. Ils y élèvent leur quatre enfants à l'écart de l'agitation citadine, leur prodiguant une éducation stricte dans un environnement préservé. Le principal contact qu'ils ont avec l'extérieur est incarné par Tanguy, un jeune homme soigné par Balthazar, simple mais brave au premier abord, que les parents apprécient beaucoup, et qui noue une relation privilégiée avec les enfants.

Le Presbytère est de ces romans qui se caractérisent par une atmosphère très particulière, qui s'instaure dès les premières pages, au point de presque en constituer un personnage à part entière.
Ce lieu retranché semble distiller une sensation de confinement, d'angoisse, bien vite on sent une menace poindre dont la nature est d'abord indécise, et dont les contours se précisent peu à peu.
Aux jeux d'enfants se mêlent les mots d'adulte, les châtiments infligés par le père, l'indifférence de la mère, la sollicitude appuyée de Tanguy, sa présence entêtante et l'absence criante de quiconque pour protéger les enfants, eux qui se trouvent là où on les croyait à l'abri de tout mal.

J'ai été sensible à l'écriture de l'auteur, à sa façon de verser peu à peu dans l'abject que l'on redoute, sans pour autant utiliser les mots qualifiant ce qui se passe dans le Presbytère, sous les yeux des parents, des enfants, et qui va se perpétrer des années durant, faisant au fil des ans de nouvelles victimes, à mesure que les enfants grandissent et que de plus jeunes naissent.

Le Presbytère est un roman glaçant, mené d'une main de maître, à la fois subtil et redoutable, qui laisse un goût de fer dont on se souvient longtemps. 

Pour vous si...
  • Les tentatives d'éducation en marge du monde vous intéressent.

Morceaux choisis

"Ah... ajoute-t-il en inclinant la tête, la séduction... C'est quelque chose de terrible, vraiment terrible, cette manière de faire de la séduction devant les adultes. Lui, dès que ce sentiment commence à l'effleurer, qu'un enfant cherche par son attitude à le séduire, à capter son intérêt, le regarde de façon à l'anéantir. Sans ça dit-il, sans ça on prépare des monstres."

"Elle voulait donner un coup de pied à l'endroit où sa mère l'avait portée, elle voulait la traverser tout entière ; et elle se rendait compte que sa mère n'était qu'une petite fille, vieillie dans le corps d'une femme infiniment seule et triste. Elle détournait son regard. Pauvre petite maman, je ne veux pas que tu aies de la peine."

Note finale
4/5
(très bon)

lundi 4 décembre 2017

Nos vies, Marie-Hélène Lafon

Marie-Hélène Lafon fait partie des auteurs fiables, qui ne déçoivent guère, et se sont acquis au fil des ans des lecteurs fidèles. Après son exploration du monde paysan, elle se penche sur le quotidien d'une caissière dans le 12e arrondissement de Paris. 


Libres pensées...

Gordana est caissière au Franprix de la rue du Rendez-Vous, dans le 12e arrondissement de Paris. La narratrice l'observe, capte ses habitudes, ses manières, tâche de deviner qui elle est, et remarque
cet homme qui vient régulièrement et la dévisage. Peu à peu, sa propre histoire se dessine à son tour.

Nos vies est un joli roman, où l'on prend plaisir à retrouver la prose travaillée de Marie-Hélène Lafon, ses images nombreuses et vivantes, son goût pour ses personnages qui se ressent dans le portrait brossé, la tendresse qui en émane. De ces descriptions est exempte toute forme de jugement, il y a au contraire une empathie, un intérêt vif pour l'autre, quel qu'il soit, et son statut social n'est pour rien en cela. L'auteur excelle en effet à rendre grands les petites gens, ceux qui ne sont que figurants dans la littérature ordinaire, qui n'ont rien d'extraordinaire, et sont pourtant si singuliers.

Le contrepied de cela, c'est que l'intrigue se dilue parfois, car elle faite de bribes de vies, et peu à peu, des souvenirs, des confidences que partage la narratrice à son sujet, mais l'on suit un cours qui est celui du quotidien, il n'y a pas vraiment d'intrigue au sens classique du terme.

Mais ce n'est pas grave. On ne lit pas Nos vies pour l'intrigue, pas vraiment, on le lit pour cette écriture exquise, cette façon qu'a l'auteur de ne pas choisir entre un mot et un autre, de donner tout ce qui vient, tout ce qui concourt à peaufiner le sens, à restituer l'infinie richesse de ce qu'il y a à dire. Les structures ternaires, les adjectifs se multiplient, on croirait d'abord à une redondance, et l'on devine ensuite que chaque mot vient préciser la pensée, apporte un petit quelque chose, un supplément qui n'était pas là plus tôt.

C'est ce flot vivace qui fait toute l'empreinte de Marie-Hélène Lafon, et dans lequel on se plaît à s'ébattre, savourant chaque mot, chaque expression, qui subliment ensemble ce dont est capable la langue. 

Pour vous si...
  • Vous vous délectez des trésors de style. 

Morceaux choisis

"Nos vies ont coulé, les leurs et la mienne. A Paris, dans le métro, pendant quarante ans, j'ai happé des visages, des silhouettes de femmes ou d'hommes que je ne reverrais pas, et j'ai brodé, j'ai caracolé en dedans,  à fond, mine de rien, ligne six ou ligne quatre, quinze ou vingt minnutes aller et retour matin et soir cinq fois par semaine, sans compter le temps des trajets qui n'avaient rien à voir avec le bureau ; pendant quarante ans je me suis enfoncée dans le labyrinthe des vies flairées, humées, nouées, esquissées, comme d'autres eussent crayonné, penchées sur un carnet à spirales."

"Le supermarché me rend sentimentale. Ca m'est venu sur le tard, après quarante ans, j'ai aimé ce vague prurit suscité par les chansons, toujours les mêmes, dont les paroles tournent en boucle fatiguée dans les allées tapissées de produits en couleurs."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 30 novembre 2017

La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Et bien oui les amis, je n'avais toujours pas lu ce fameux "page-turner", comme on dit, honte à moi, mais je suis humble, vous savez, je suis même fière de mes lacunes que je comble patiemment, et tout vient à point à qui sait attendre, qui vivra verra, pierre qui roule n'amasse pas mousse, qui va piano va sano, bref, l'heure d'Harry est enfin arrivée.


Libres pensées...

Le narrateur est Marcus, un écrivain en panne d'inspiration. Après le succès fulgurant de son premier roman, il souffre des affres de la page blanche, et la pression qu'exerce sur lui son éditeur n'est pas pour l'aider. Jusqu'au jour où son mentor, un écrivain reconnu, Harry Quebert, est impliqué dans un crime. En effet, trente-trois ans après sa disparition, les restes du cadavre de Nora Kellergan sont retrouvés enterrés dans le jardin de Harry. A l'époque, Nora avait quinze ans, Harry vingt de plus, et leur liaison d'antant éclate rapidement au grand jour. Convaincu de l'innocence de Quebert, Marcus décide de venir à son secours, et de mener sa propre enquête.

Ah la la, quelle aventure mes amis ! Joël nous trimballe de rebondissement en rebondissement, il ménage sa monture (une expression honteusement oubliée dans la litanie ci-dessus), et maîtrise parfaitement la progression des différents fils narratifs. Car, en effet, à mesure que les événements de 1975 sont reconstitués, ceux de 2008 se superposent, et différents facteurs viennent s'insérer dans l'intrigue : le vol du manuscrit de Marcus et sa publication dans tous les journaux du pays, par exemple.
Le protagoniste, Marcus, inspire la sympathie, dans la mesure où il incarne à la fois le succès inattendu, mais se retrouve ensuite dans une posture de faiblesse (peinant à écrire à nouveau), relativement seul, et animé des meilleures intentions du monde, prêt à en découdre pour prouver l'innocence de son ami. Qui, je vous le demande, ne trouverait pas ce bon vieux Marcus cool et sympa ?
Donc, bien joué Joël, Marcus n'est pas transcendant, mais c'est un brave gars à qui l'on ne souhaite pas de mal.

L'intrigue liée à la disparition de Nola s'apparente rapidement à une série de poupées russes, chacune abritant une nouvelle surprise, toutes maintenant le lecteur en haleine au long de ce périple dont le cadre est finalement assez peu exotique (une bourgade des Etats-Unis).

Le style est efficace, on peut même être surpris par l'efficacité de cette écriture facile, mais il faut saluer la structure et la maîtrise de la progression, du rythme.

Bref, on s'évade, on y croit, on comprend sans mal le succès rencontré par le roman auprès du grand public. 

Pour vous si...
  • Vous adorez qu'on vous trimballe sans vous préoccuper de la destination

Morceaux choisis

"Markie chéri, écoute, je dois te demander : es-tu amoureux de ce Harry ? Fais-tu de l'homosexualité avec lui ?"

"_En tout cas, bravo l'artiste. J'aurais pas pu faire mieux.
_Que voulez-vous dire ?
_Faire de la victime un coupable, il n'y a rien de tel pour démonter une accusation."

"Qui a le droit de dire que vous avez perdu, si vous, vous pensez avoir gagné ? La vie c'est comme une course à pied, Marcus : il y aura toujours des gens qui seront plus rapides ou plus lents que vous. Tout ce qui compte au final, c'est la vigueur que vous avez mise à parcourir votre chemin."

Note finale
3/5
(cool)

mercredi 29 novembre 2017

Les liens du sang, Errol Henrot

Premier roman à la couverture dérangeante, Les liens du sang rebutent au premier abord, mais comme on dit, il ne faut pas se fier aux apparences.
Surtout celles de Gillian Flynn. 


Libres pensées...

Merci au Dilettante que ce choix de couverture ragoûtante, c'est vraiment un plaisir.

François est tueur. Comme son père, il travaille dans un abattoir. Un métier qu'il n'a pas voulu exercer, mais auquel il n'a pas pu échapper, faute de choix. Il est toujours austère, taiseux, fait peur à certains de ses collègues, et même à son patron. Défiant l'injonction paternelle de se montrer reconnaissant pour ce travail qui lui permet de se nourrir (lol...), il se montre peu à peu indocile, remet en cause les pratiques barbares de certains de ses collègues, va jusqu'à menacer de les dénoncer.

Les liens du sang est un roman inattendu, qui s'inscrit dans la lignée d'autres textes interrogeant le rapport des hommes aux bêtes qu'ils tuent et dont ils se nourrissent. Il se trouve que j'ai lu depuis un an quelques romans et essais sur le sujet, Règne animal de Jean-Baptiste del Amo, ou encore Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer.

Ici, l'auteur est au plus près de la réalité de l'abattage, et dessine un protagoniste qui endure, des années durant, jour après jour, la mort sous toutes ses coutures, la proximité des animaux condamnés, le traitement qui leur est réservé, le comportement de ceux qui ont leur responsabilité. La description qui est faite du lieu de l'abattoir, des odeurs, des cris des animaux, de la sensation d'étouffement qui y règne, est exceptionnelle. On se croit à son tour, lisant ce qu'est le quotidien de François, pris au piège de cet endroit sordide, dont on sait bien qu'il existe mais dont on voudrait à tout prix se tenir à distance, fermer les yeux sur la façon dont les choses s'y passent.

On peut bien sûr s'interroger sur la part de vérité, de probabilité de vérité, qu'il y a dans ce qu'évoque l'auteur, mais au-delà de cette dimension, il est intéressant de se pencher sur la personnalité de François, de partager les émotions, les doutes qui le taraudent et le point de rupture qu'il atteint un jour.

Beau livre donc que Les liens du sang, qui vaut le détour en proposant une expérience saisissante, que l'on évite soigneusement dans la vraie vie.


Pour vous si...
  • Vous êtes capable de passer outre la couverture (sérieusement, ce ne sera pas si facile).

Morceaux choisis

"C'était donc ainsi que sa vie se déroulerait. Toutes les quatre-vingt-dix secondes, il saignerait un corps suspendu par les pattes arrière, chaque jour, durant les quarante prochaines années. Il regarderait, durant quarante années, des animaux pris au piège hurler, se balancer, chercher à fuir, à échapper à la douleur, un mal qu'ils ne pouvaient pas comprendre parce qu'ils ne pouvaient le comparer à rien de ce dont ils avaient fait l'expérience. Partout il y avait les odeurs de leurs semblables. Chacun d'entre eux entendait les cris de l'animal qui l'avait précédé, suspendu lui aussi."

"_C'est pour cela que je ne tue pas mes animaux. La chair a de la mémoire. Elle continue de murmurer longtemps après la mort. Le temps n'a pas passé. La chair se souvient d'avoir hurlé. Hurlé à la mort. Il n'est plus question de trêve."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 27 novembre 2017

Nos richesses, Kaouther Adimi

Après la lecture du grand roman d'Alice Zeniter, je poursuis avec un autre bijou de la rentrée littérature, toujours en Algérie, on en change pas une recette réussie.


Libres pensées...

A Alger, en 1935, un jeune homme de 22 ans, Edmond Charlot, décide d'ouvrir une petite librairie qu'il appelle Nos Vraies Richesses. Quatre-vingt ans plus tard, Ryad, 20 ans, a pour mission de vider le local qui était autrefois cette librairie, de le débarrasser de ses livres et d'en repeindre les murs pour que son propriétaire y installe une boutique de beignets. Entre les deux, le journal de Charlot nous éclaire sur l'aventure qui a été celle de Nos vraies richesses.

Le choix de l'auteur de présenter le roman comme le journal de Charlot est intéressant, et renforce le sentiment de facilité à la lecture, également servi par une écriture simple, épurée. Le fait que le roman soit de ce fait très abordable en fera un présent de choix, à l'heure des fêtes de fin d'année, d'ailleurs!

L'intrigue est construite d'une manière déroutante, car alors que l'on progresse auprès de Charlot tâchant de faire tenir debout sa librairie, l'on sait déjà que chute il y a eu, car le deuxième protagoniste, Ryad, a écoppé de la sinistre tâche de faire disparaître ce qu'il en reste au début du XXIe siècle.

Il reste néanmoins intéressant de voir à quels obstacles Charlot est confronté, d'abord durant la Seconde Guerre Mondiale, avec des périodes où il est tout simplement impossible d'éditer le moindre livre du fait de la pénurie de ressources, et en particulier de papier, et ensuite pendant la guerre d'indépendance.
L'engagement de Charlot pour les causes auxquelles il croit est manifeste, et, tout comme pour ce qui est de la librairie, il se consacre entièrement aux tâches qu'il se fixe. A cet égard, l'image qui est renvoyée de lui est celle d'un idéaliste, qui peut paraître assez jeune, voire naïf, dans certains de ses points de vue et de ses réactions. Son enthousiasme toujours débordant joue bien sûr dans cette image, et la perception que l'on a de son caractère très humaniste et bienveillant.

J'ai pris plaisir à lire Nos richesses, même si, dans une certaine mesure, j'attendais davantage de l'intrigue et de sa complexité, notamment concernant les situations rencontrées par Charlot, qui le positionnent systématiquement en homme manichéen, qui n'a guère de doute et est intrinsèquement bon et généreux. L'hommage à l'homme est touchant, mais étant donnée la période chaotique, je pensais trouver un roman plus nuancé, mettant en lumière des ambiguités et des controverses.

Le roman reste néanmoins réussi, et plaira au plus grand nombre, c'est l'avantage du parti pris consistant à ne pas créer de débat.

Pour vous si...
  • Vous cherchez une lecture instructive et pleine de bons sentiments.

Morceaux choisis

"11 septembre 1942
Les rayons de la librairie toujours vides. J'ouvre chaque jour car des amis ou des inconnus passent me voir pour parler. On y est : Les Vraies Richesses sans livres."

"1er décembre 1949
Les éditions Charlot sont mises en faillite par le Tribunal de Paris. Cruelle aventure parisienne. Echec d'une amitié collective.
Une page de ma vie vient d'être brutalement tournée."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 23 novembre 2017

L'art de perdre, Alice Zenati

Je vous parle aujourd'hui d'un ouvrage très remarqué de cette rentrée littéraire, couronné par le Prix Goncourt des Lycéens, écrit de la main d'une auteur que j'apprécie particulièrement, Alice Zeniter : L'art de perdre


Libres pensées...

En Algérie, Ali est reconnu comme patriarche et homme de bien, lui qui a réussi à faire prospérer sa ferme et à rivaliser avec la famille bien établie des Amrouche. Sa plus jeune épouse, Yema, lui donne un fils, Hamid, qu'il adore, et pour lequel il entrevoit  un avenir radieux. Mais la guerre se déclare, durant laquelle Ali refuse de se ranger auprès des forces du FLN, qu'il considère brutaux, et, à l'occasion, répond aux questions que lui pose la milice française. Lorsque sont signés les accords d'Evian, il réalise la menace qui pèse sur sa famille, en particulier quand certains de ses amis sont accusés d'avoir collaboré avec les Français et assassinés sans autre forme de procès. Il parvient à émigrer dans le sud de la France avec Yema et leurs enfants, où ils sont parqués dans un camp de fortune, avant de se voir finalement attribuer un logement HLM en Normandie. Ali trouve un travail à l'usine, les enfants grandissent, et la relation entre Hamid et son père prend un nouveau visage lorsque l'adolescent prend conscience de son histoire, et ne comprend pas le rôle qu'a joué son père pendant la guerre. Devenu père à son tour, il verra sa fille Naïma interroger son identité culturelle, et décider de partir en Algérie retrouver la famille restée là-bas.

L'immense talent d'Alice Zeniter s'exprime merveilleusement dans le roman riche et puissant qu'est L'art de perdre. Titre absolument prodigieux, sans un mot galvaudé, qui contient à lui seul toute l'histoire d'Ali, et celle de beaucoup d'autres.

L'auteur travaille avec patience et minutie ce qui fait l'identité complexe d'Ali, de Hamid, de Naïma. Chacun porte en lui l'Algérie, ou une image de l'Algérie parfois hallucinée, mythique, qui s'incarne à la faveur du silence des aïeux. Car Hamid, comme Ali, ne sont pas prompts à partager leurs secrets, leurs souvenirs, cette autre vie à laquelle l'Histoire, la grande, les a arrachés.

L'auteur travaille avec beaucoup de finesse la complexité qu'il y a dans la façon dont chacun appréhende son rapport au pays d'origine, et à la guerre. La confrontation d'Ali et de son fils Hamid est en cela édifiante : Hamid reproche le silence de son père, sa "collaboration" pendant la guerre, le fait qu'il n'ait pas rejoint le FLN, alors que, pour Ali, son comportement était le plus raisonnable, et les rangs du FLN était lui aussi composé d'hommes brutaux, d'assassins. Les années creusant le fossé qui les sépare, il leur est impossible de se comprendre.

Par ailleurs, le roman a le grand mérite de mettre en lumière le sort qui a été celui de ceux que l'on a nommés les "harkis", qui avaient apporté leur soutien à la France durant la guerre, et ont dû fuir l'Algérie après l'accord d'indépendance, pour survivre et échapper aux règlements de compte, à la purge qui a succédé au départ des troupes françaises. En France, ces familles se sont retrouvées sans logement, sans argent, à la merci d'un Etat français oublieux, organisant des camps d'accueil sinistres, aboutissant, dans le meilleur des cas, et au bout de plusieurs années, à un accès aux logements HLM en construction dans le pays, au prix d'un travail éreintant et mal payé - une vie très différente de celle qu'ils avaient laissée derrière eux, sans possible retour en arrière.

Je vous encourage donc chaleureusement à découvrir ce roman riche et puissant, qui lève le voile sur un bout d'Histoire en posant dessus un regard plein d'humanité.


Pour vous si...
  • Il vous arrive souvent de vous dire que rien n'est simple.
  • Vous avez lu des ouvrages sur la sociologie de l'immigration et notamment la notion de "double identité", et vous demandez ce qu'en dit la littérature 

Morceaux choisis

"C'est une femme splendide, à qui la beauté a donné tant d'assurance que Michelle est désormais incapable de voir que ce trait de caractère vient de son physique et de l'effet qu'il produit."

"Les représentants ne se trompent pas qui fondent sur cette nouvelle clientèle dès le lendemain de leur arrivée ou presque. On peut tout leur vendre : ils ne savent rien. Voire mieux : ils ont peur de ne pas savoir. Ils ont peur de ces meubles qu'ils ne connaissent pas. Ils ont peur de se mettre en marge de la société en aménageant mal leurs appartements."

"_Quelle école, par exemple, voulez-vous qu'il fasse? Vous y avez réfléchi? Il y a de très bonnes formations au lycée technique. Comme ça, on s'assure qu'il aura un métier. Mais moi, je vais vous le dire, s'il se maintient à ce niveau scolaire, on pourrait envisager qu'il reste en filière générale et peut-être même qu'il entre ensuite dans la fonction publique.
Le professeur prononce cette phrase avec un enthousiasme visible. Il nomme le sommet de la pyramide sociale, ou plutôt de la réplique de pyramide sociale qui s'applique à la ZUP, celle dont le haut est tronqué ou perdu dans les brumes d'altitude."

"Entre ses vingt et ses vingt-cinq ans, après des premières romances qui ressemblent à toutes celles que lui ont promises les magazines, Naïma décide qu'elle préfère coucher avec des inconnus. [...]
_Ma grand-mère s'est mariée à quatorze ans. Ma mère a rencontré mon père quand elle en avait dix-huit. Il faut bien qu'une femme dans cette famille se décide à faire du chiffre."

"L'Histoire est écrite par les vainqueurs, pense Naïma en s'endormant. C'est un fait désormais connu et c'est ce qui lui permet de n'exister qu'en une seule version. Mais quand les vaincus refusent de reconnaître leur défaite, quand ils ont, malgré leur défaite, continué d'écrire l'Histoire à leur manière jusqu'à la dernière seconde et quand, de leur côté, les vainqueurs veulent écrire leur Histoire rétrospectivement, pour arriver à l'inéluctabilité de leur victoire, il subsiste de part et d'autre de la Méditerranée des versions contradictoires qui ne paraissent pas être l'Histoire mais des justifications ou des revendications, qui se déguisent en Histoire en alignant des dates."

Note finale
5/5
(coup de coeur)

mercredi 22 novembre 2017

Son absence, Emmanuelle Grangé

Encore un premier roman, à croire que je ne fais que cela de la semaine ! Le titre de celui-ci, Son absence, laissait présager un récit plus mélancolique que le dernier en date...


Libres pensées...

François a disparu il y a vingt ans, du jour au lendemain, sans laisser de trace. Les membres de sa famille ont chacun réagi de manière personnelle, à l'aune de leur relation avec lui et de leur propre sensibilité. Dans l'est parisien, alors que la date fatidique des 20 ans d'absence s'approche, ils revisitent les souvenirs qu'ils ont de lui, la dernière fois qu'ils l'ont vu, les derniers mots qu'ils se sont dits.

Son absence est un récit familial intime, pudique. On découvre au fil des pages la béance laissée en chacun par le choix de François, qui reste inexplicable pour ses proches, ce vide qui les rendrait fous, car, n'est-ce pas, qu'y a-t-il de pire que de ne pas savoir ?
Le temps a passé, apaisant certains, rendant d'autres aigres, instillant une étrange nostalgie dans ces souvenirs qu'ils gardent tous de François, ce qu'il a laissé dans leurs vies.

J'ai particulièrement apprécié ce roman pour son cadre, qui m'est très familier : St Mandé, Vincennes, le 12e arrondissement, un coin qui m'est cher. Partant, il m'est émouvant de voir d'autres y déambuler, y vivre, y traîner leurs peines.

Il s'agit par ailleurs d'un premier roman très mélancolique, comme le titre le laissait entendre, révélant le manque, la douleur, la culpabilité de ceux qui restent, qui attendent, espèrent un retour miraculeux à l'énigmatique disparition, et demeurent impuissants à affecter ce qui a tant d'impact sur leur quotidien, sur leur possibilité de bonheur.

Pour vous si...
  • Vous êtes du genre stoïque.

Morceaux choisis

"Thierry Munch est un artiste. Définitivement depuis un examen de sciences naturelles : il dessina une orchidée (Dérivé du latin orchis, lui-même du grec о⍴хiѕ, "testicule"...) phalaenopsis, crayons de couleur méticuleusement taillés, et disserta sur les testicules."


Note finale
3/5
(cool)

mardi 21 novembre 2017

La voix de Cabo, Catherine Baldisserri

Aujourd'hui, partons à l'aventure, et en particulier, à l'assault de Cabo, Uruguay!


Libres pensées...

Teresa est une jeune fille vive et intelligente, que son père destine à reprendre la brasserie dont il est le gérant. Mais Teresa s'enfuit un beau jour de Montevideo, aux côtés de Damaso, un homme plus âgé qu'elle épouse et lui donne un fils. Ils emménagent dans un phare, à Cabo Polonio.
Teresa devient maîtresse d'école, et se dévoue à ses élèves, enfants pauvres qui n'ont guère d'espoir d'échapper à un destin de misère. Parmi eux, se trouve Machado, qui gardera toujours un souvenir ému de Teresa, y compris des années plus tard, lorsqu'il est devenu révolutionnaire, et que Teresa est quant à elle devenue une femme brisée, qui a tout perdu ou presque.

La voix de Cabo, par certains côtés, m'a fait penser à la tradition des romans picaresques, si l'on excepte le caractère autobiographique. Les protagonistes vont d'aventure en aventure, n'ont pas froid aux yeux, et la vie les destine à de grandes choses. Ils apprennent des épreuves qui se trouvent sur leur chemin, et avancent quoi qu'il advienne.

A cet égard, le roman est divertissant et dépaysant, nous entraîne aux côtés de protagonistes hauts en couleurs, qui manqueront peut-être de densité aux yeux de certains lecteurs, mais remplissent l'office qui leur est assigné, à savoir, relèvent les défis, s'engagent pour des causes auxquelles ils croient, et nous font voyager.

Le roman promet donc un agréable moment de lecture, sans davantage de prétention, mais c'est déjà beaucoup. 

Pour vous si...
  • Vous avez le goût de l'aventure ; 
  • Vous vous fendriez bien d'une petite excursion en Amérique du Sud. 

Note finale
2/5
(pas mal)

lundi 20 novembre 2017

Il n'y a pas Internet au paradis, Gaëlle Pingault

Le premier roman de Gaëlle Pingault porte un titre qui ne s'oublie pas, qui a le mérite de marquer les esprits. Breaking news : il se trouve que c'est également un très bon roman ! 


Libres pensées...

Lorsque Alex se suicide, Aliénor fait face à l'incompréhension et au vide laissé par sa soudaine absence. La trentaine, ils incarnaient un couple parfait de jeunes cadres parisiens dynamiques, lui informaticien, elle architecte. Aliénor savait qu'Alex souffrait de harcèlement moral au travail, mais n'en avait pas pris toute la mesure. Tâchant de comprendre son geste, elle revisite les derniers mois de leur vie commune, essaie d'interpréter le signes, de savoir ce qui a poussé cet homme dont elle était si proche à commettre un acte irréversible, d'une telle brutalité, sans qu'elle ne se doute de ce qui s'annonçait.

Il m'a fallu quelques jours pour appréhender mon opinion sur ce premier roman très intéressant. Tout d'abord, parce que, sous le charme de l'écriture teintée d'humour noir et d'une aisance stylistique indéniable, je peinais à être partiale sur les autres dimensions de l'oeuvre.

Ensuite, parce que certains points me titillaient, sans que je sache bien mettre le doigt dessus. Avec un peu de recul, j'ai pu voir un peu plus clair dans mon ressenti. Alors que le personnage d'Aliénor, qui est la narratrice, suscite, à mon sens, beaucoup d'empathie, le personnage d'Alex est plus difficile à cerner. D'une part, comme on s'attache à Aliénor, on voudrait partager la tendresse qu'elle ressent pour Alex même après sa mort, mais d'autre part, ce que l'on voit de lui n'est pas nécessairement propre à créer une proximité. Pour partie, on se place de son côté, dans la mesure où il a subi un harcèlement qui l'a poussé à l'irréparable, ce que l'on se représente et qui provoque la compassion. Cependant, à chaque fin de chapitre, un petit paragraphe met en scène Alex réagissant aux informations passant à la radio, et ces scènes donnent de lui l'image d'un homme aigri, prompt à juger et la critique acerbe, qui voit certes le monde comme il l'est (ses opinions sont généralement de nature à emporter l'assentiment, soulignant l'incohérence de notre société et son fonctionnement malade), mais ne se montre guère constructif, et ne s'engage pas pour améliorer les choses d'une manière ou d'une autre, y compris à une toute petite échelle.

Néanmoins, j'ai fini par établir que les sentiments de la narratrice à l'égard d'Alex étant ambigus - elle est aussi en colère qu'il se soit suicidé et la plonge dans un tel désarroi sans chercher à partager avec elle sa détresse -, on retrouve naturellement cette ambiguité dans le portrait qui est brossé de lui.

Quant à la dimension de harcèlement dont Alex est victime, elle me semble toucher du doigt une réalité effrayante et malheureusement répandue, mais ne fait que l'effleurer : la façon dont ce harcèlement se met en place, les visages qu'il prend, tout cela est finalement décrit de manière superficielle, à travers le visage démoniaque d'un manager, Boucher, et derrière lui, en pointillés, la direction qui ferme les yeux sur ses pratiques radicales, mais ce Boucher est en fin de compte très manichéen, ce qui le rend, de fait, moins crédible, moins réaliste que ce que l'on aurait pu espérer.

Ces éléments sont néanmoins des points qui, pour conclure, ne m'ont pas empêchée de beaucoup apprécier la lecture du roman, très vivant et sensible. A découvrir sans tarder !


Pour vous si...
  • Vous rêvez aussi d'un petit bout de paradis à l'abri du monde, et de la toile.

Morceaux choisis

"Depuis que tu es mort, je suis seule, et j'ai dû choisir seule ce qu'il adviendrait de ta carcasse. Heureusement, d'ailleurs, qu'il existe des lois pour obliger les gens à s'occuper de leurs défunts. J'aurais été capable de te laisser pourrir dans un coin. Tes os ne m'intéressaient que quand ils partageaient ma vie. Si ça me prend un jour, je chérirai nos souvenirs. Ta sépulture, certainement pas. Ne compte pas sur moi pour venir balayer les feuilles d'automne sur la pierre. Elles se ramasseront à la pelle sans moi."

"Je suis sûre que certains sont morts sans comprendre. Un cancer foudroyant, un infarctus, un accident de voiture. Juste quelques semaines, ou quelques mois après l'arrivée d'un nouveau chef, après la mise en place d'un nouveau management, après la réorganisation interne d'une entreprise, que sais-je des noms d'oiseaux derrière lesquels se cache la maltraitance professionnelle ? Fait-on toujours le lien ? Souhaitons-nous toujours le faire ? Avons-nous envie d'entendre cette fragilité fondamentale qui est la nôtre, dans une société qui ne valorise rien tant que d'être un battant et d'aller de l'avant, quoi qu'il arrive ?"

"Un jour, je ferai la liste de tout ce que je dois à la beauté de l'art. De toutes les fois où elle m'a sauvée du désespoir. Il se pourrait que la liste soit longue."


Note finale
4/5
(Très cool)

vendredi 17 novembre 2017

De l'influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, Jean-Michel Guenassia

Jean-Michel Guenassia s'est fait connaître en 2009 avec le Club des incorrigibles optimistes, qui a reçu le prix Goncourt des lycéens, et que je n'ai jamais lu. En revanche, j'ai lu La valse des arbres et du ciel il y a tout juste un an, dont j'avais plutôt gardé un bon souvenir, en dépit du fait que le titre est impossible à retenir (il me vient sans cesse la valse du ciel et de la terre, la valse des fleurs et des arbres, bref, ça ne sort jamais correctement). 
Bref, son dernier roman me tentait bien, au titre cette fois ésotérique à souhait, et parce qu'il faut un certain panache à passer de Van Gogh à Bowie sans se dégonfler. 


Libres pensées...

Paul est un jeune homme androgyne, qui se plaît à cultiver le doute sur son identité sexuelle, à ne pas se révéler, à faire jouer l'ambiguité. Sa mère, Léna, vit avec Stella, auprès de laquelle Paul a grandi, ignorant tout de son père. Le quotidien auprès d'elles ne ressemble pas à l'image d'Epinal de la famille classique, car Léna a un caractère bien trempé, elle rejette fermement les conventions et les bienséances, et nourrit l'espoir affiché que son fils soit homosexuel, voyant dans l'hétérosexualité une manière de se conformer aux attentes de la société plutôt que de s'affirmer. Mais Paul, en dépit des avances répétées de son meilleur et seul ami Alex, est bien hétérosexuel.

Attention, excellent roman de Jean-Michel Guenassia, qui m'a bien plus convaincue que La valse des oiseaux et de la mer, et qui change complètement d'époque, de style... Bref, on peine à croire que le même auteur se cache derrière les deux oeuvres !

De l'influence de David Bowie est un récit très actuel, tant dans le cadre ancré dans notre époque, comme le titre l'indique très à propos, que dans le ton.
Une connivence se crée immédiatement avec le personnage de Paul, dont on saisit rapidement l'ambiguité des relations qu'il entretient avec sa mère, et avec sa propre identité. L'auteur ménage des personnalités intriguantes pour ses personnages secondaires, qu'il s'agisse, bien entendu, de Léna, ou même de Stella, d'Alex, et des amies de Paul, de passage ou non. Dès lors, l'intrigue, principalement centrée sur la relation entre Paul et Léna, intègre des dimensions supplémentaires qui l'étoffent et la colorent. Les interrogations qui agitent Paul rappellent les incertitudes adolescentes, le poids des carcans, la difficulté d'établir un dialogue avec les adultes.

L'auteur prend les clichés à contrepied, en imaginant une mère qui rejetterait farouchement l'hétérosexualité, espérant profondément que son fils soit homosexuel, y voyant la preuve d'une liberté intrinsèque et d'une personnalité assumée. Le rejet vécu par Paul est, partant, tout à fait incongru, mais il fait naître néanmoins des sentiments analogues, peut-on se figurer, à ceux d'un adolescent qui, au contraire, se découvrant homosexuel, verrait son orientation sexuelle rejetée par ses parents.

Enfin, le roman converge vers une résolution inattendue et tout à fait cocasse, qui le rend plus inédit encore, voire, si c'était possible, encore plus audacieux.

Bref, une lecture épatante, que je vous recommande chaleureusement.


Pour vous si...
  • Vous non plus, vous n'aimez pas choisir

Morceaux choisis

"Moi, en une seconde, je décide d'être un homme ou une femme, mais je refuse de choisir entre les deux parties de moi-même et, quand ça me chante, je suis l'un ou l'autre, le temps qu'il me plaît. J'ai la chance de pouvoir me soustraire à ces poncifs qui nous écrasent, à ce marquage indélébile, la chance de bénéficier d'un doute. Je tiens à garder ce luxe."

"Je crois que c'est elle qui a raison, nous sommes tous bisexuels, que cela nous plaise ou non, nous avons l'équipement, mais pas forcément le mode d'emploi. C'est lui qui pose problème, nous ne savons pas le lire, comme s'il était rédigé dans une langue inconnue, et nous mettons une partie de notre vie à le déchiffrer."

"- Quand j'étais au collège, j'ai eu des problèmes avec des petits cons parce que j'avais pas de père, mais c'était eux mon problème, pas l'absence de père.

- Et cela ne t'a vraiment pas manqué de ne pas avoir de père ?

- Non, c'est ma mère qui conduisait la moto."

Note finale
4/5
(très bon)

jeudi 16 novembre 2017

Les Vacances, Julie Wolkenstein

L'été est loin, la fin d'année se dessine lentement, il est temps de se tourner vers des romans aux titres réconfortants.  


Libres pensées...

Deux universitaires, Sophie et Paul, respectivement spécialiste de la Comtesse de Ségur et thésard à la recherche de films disparus, se rencontrent et s'entraident pour retrouver la trace des Petites Filles Modèles, premier long métrage de Rohmer, qui a été perdu. Ensemble, ils arpentent la Normandie et enquêtent sur les maigres indices qu'ils arrivent à récolter.

Contrairement au livre dont je vous parlais hier, le sujet des Vacances ne m'appâtait guère : les malheurs de Sophie m'avaient captivée enfant, peut-être pas au point de mener une telle investigation néanmoins !
Mais la force du roman de Julie Wolkenstein ne réside pas forcément dans son sujet. L'écriture, en revanche, et les personnalités de Paul et Sophie, se combinent pour faire du récit une aventure là où on n'en attendait pas réellement.

Les Vacances m'a fait penser à cette réflexion, lue il y a quelque temps dans un post de blog, où l'on remarquait que la littérature française se fixait peu sur le monde universitaire, à la manière d'un David Lodge dans la littérature anglo-saxonne, par exemple. Julie Wolkenstein nous montre que le sujet existe aussi dans la littérature française, et qu'il peut y être très bien traité, alors que l'objet d'étude des universitaires en question peut être un peu aride ou pointu pour une partie significative du lectorat.

L'aventure relatée finit par mêler les protagonistes plus qu'ils ne s'y attendaient aux découvertes réalisées, ce qui offre une dimension supplémentaire au récit, qui bénéficiait déjà d'une structure très favorable, au moyen des différentes péripéties rencontrées.

Les Vacances promet donc une lecture distrayante et inattendue, reposant sur un art du récit à saluer.

Pour vous si...
  • Vous pensez que la rencontre de protagonistes nommés Paul et Sophie ne peut pas être un hasard
  • Vous êtes nostalgique des histoires de votre enfance

Morceaux choisis

"- Mon vraie prénom est Sophie.
- Je sais. Moi, c'est Paul.
- Vous vous foutez de ma gueule ?"

"Nous sommes trop vieux, Sam et moi, pour ne pas profiter au maximum de ces contacts-là. Tant pis si, dans la journée, au fil des semaines, il y a risque d'irritation : autant vivre toutes les nuits qui nous restent ensemble. S'il meurt avant moi, j'espère que je pourrai toujours compter sur cette illusion de présence, mais, en attendant, ce serait con de s'en contenter."

Note finale
3/5
(cool)

mercredi 15 novembre 2017

Mercy Mary Patty, Lola Lafon

Après Liberati revisitant le meurtre de Sharon Tate par les disciples de Charles Manson, Lola Lafon s'attaque à l'énigme Patty Hearst... Les faits divers américains ont le vent en poupe, et ce n'est pas forcément déplaisant ! 



Libres pensées...

La narratrice s'adresse à Gene Neveva, universitaire chargée de prouver, lors du procès de Patty Hearst, que cette dernière était sous l'emprise de la SLA, en dépit des déclarations de cette dernière affirmant le contraire dans les vidéos tournées alors qu'elle était enlevée. Pour cela, Gene sollicite l'aide de Violaine, qui l'assiste dans ses recherches et découvre l'histoire de Patty Hearst, jeune adolescente sans histoire, fille d'un magnat des affaires, enlevée par la SLA, et arrêtée alors qu'elle prend part aux côtés de ses ravisseurs à un hold-up, visiblement acquise aux thèses défendues par ce mouvement d'extrême gauche.

Le sujet choisi par Lola Lafon ne manque pas d'attrait, et s'il a déjà fait l'objet de recherches en tous genres, n'étant pour ma part pas encore tombée dessus, il avait à mes yeux l'intérêt de la nouveauté.
On part donc à la rencontre de trois protagonistes, à commencer par Patty, mais aussi Gene, à l'humeur changeante et aux idées arrêtées, et Violaine, douce et conciliante, qui peine à se faire une idée sur Patty.

Patty, donc. Patricia, héritière, qui développe lors de son enlèvement un discours auquel, sans doute, ses proches ne s'attendaient pas, puisqu'elle les accuse de ne pas faire assez pour la libérer, et surtout, pour lutter contre la misère qui accable le pays, et dont ils sont complices, travaillant exclusivement à leur enrichissement personnel. Elle qui n'avait jamais exprimé d'idée politique, elle révèle soudain un visage engagé, militant, sûr d'elle et de la cause pour laquelle elle veut se battre à son tour, obligeant son père à venir en aide aux démunis, à nourrir ceux qui ont tout perdu dans le monde merveilleux de la société capitaliste.

Arrêtée, elle retrouve sa famille, qui s'empresse de lui bâtir une défense solide, arguant d'un embrigadement moral et d'une emprise des militants sur la jeune fille.

Aux côtés de Gene, Violaine découvre le contexte politique et économique dans lequel Patty est enlevée et détenue par la SLA, les opérations menées par la police pour la localiser et la libérer (qui passeront par la destruction d'une maison dans laquelle elle aurait pu se trouver...), les enjeux de la prise de position de Patty, et son impact en particulier sur les jeunes générations, marquées par le message qu'elle envoie.

Cette analyse maintient le lecteur en haleine, néanmoins la structure du récit m'a semblé peu pertinente, du fait du choix des protagonistes qui, à mon sens, apportent peu au récit, lui apportent une complexité qui n'était pas nécessaire (tout comme le choix de créer une narratrice s'adressant à Gene lui disant "tu"), et contribuent à "embrouiller" la lecture.

Si l'on fait exception de ce point, on se laisse facilement absorber par l'histoire de Patty Hearst, et l'on comprend la fascination qu'elle a pu exercer depuis lors. 

Pour vous si...
  • Vous voulez savoir qui diantre étaient Mercy et Mary. 

Morceaux choisis

"Vous venez de dénicher quelque chose d'amusant dans Newsweek : quand elle avait seize ans, Patricia a écourté son voyage eu Europe car elle avait le mal du pays, elle trouvait que Venise sentait mauvais. "J'en ai marre des statues aux pénis circoncis", écrit-elle à sa meilleure amie dans une lettre qu'elle termine ainsi : "L'idéal serait d'être mariée l'année prochaine, d'avoir deux enfants, un chien et un break". Merveilleuse et étonnante Miss Hearst, concluez-vous d'un sourire."

"Pour un exposé dont le sujet est "l'envers du décor", face à une professeure de français perplexe, je raconte la brutale mise à nu du monde-cocon de l'héritière, la façon dont, en se convertissant, Patricia met fin à quelques mythes tenaces. Non, les parents n'aiment pas leurs enfants inconditionnellement, pas s'ils endossent une autre identité que celle qu'on leur destinait, non, la police n'est pas là pour nous secourir, qui n'a pas hésité à mitrailler une maison dans laquelle Patricia aurait pu se trouver. Aux élèves, je lis des extraits de ses messages, persuadée de me trouver des alliés, mais c'est un tollé, une milliardaire qui prétend s'intéresser aux pauvres, qu'a-t-elle fait ma Patricia pour changer le monde, un hold-up ? J'argumente, que font-ils, eux, à part se tenir soigneusement à l'écart de ce qui pourrait ralentir leur route, et vers quoi se dirigent-ils avec tant de ferveur, j'écope d'un 5/20, mon travail déclaré "hors sujet"."

Note finale
3/5
(cool)

mardi 14 novembre 2017

Double suicide manqué aux 48 cascades d'Akamé, Kurumatani Chokitsu

Que diriez-vous d'une incursion japonaise, dans les quartiers populaires d'une petite ville défavorisée? Et oui, je vous fais découvrir de beaux endroits! 



Libres pensées...

Jeune homme trentenaire au passé énigmatique qu’il cherche à fuir, Ikushima vient trouver refuge dans la ville défavorisée et populaire d’Ama, où la vieille Seiko accepte de le rémunérer chichement et de lui fournir un abri dans un immeuble délabré en échange d’un travail ingrat, préparer des brochettes de viande. Ce dernier s’acclimate à cet environnement parfois brutal, à son voisin tatoueur, à sa voisine prostituée, aux clients qui défilent. Au cœur de la misère ambiante qui règne, il s’éprend d’Ayachan, une jeune et belle coréenne sous l’emprise de Mayusan, qui fait partie de la pègre locale.

Je retiens d'Akamé un roman simple d’accès, en dépit d'une progression parfois erratique. Parmi les points forts, il faut parler de l'étrange atmosphère qui y règne, bientôt relayée par des tensions de tout ordre qui habillent les relations naissantes entre Ikushima et les habitants de l’immeuble. L'écriture épurée et orale dynamise le récit, et favorise l'immersion du lecteur : on croirait sentir ces odeurs de viande crue, la poisse qui émane de l'immeuble et de ses environs.

Le personnage d’Ikushima, comme celui d’Ayachan, sont assez difficiles à saisir d’abord, Ikushima en particulier est entouré du mystère qui sous-tend sa présence à Ama, et dont il nous livre la clef peu à peu. Les personnages secondaires permettent de créer une belle diversité d’interactions (Shimpei le jeune garçon, Seiko, Mayusan) et de créer des scènes parfois étranges. 

Mais la plus grande particularité du roman réside à mon sens dans sa dimension sociale assumée (témoigner des conditions de vie et mœurs d’un milieu social) et la réflexion qu’elle engendre (le protagoniste trouve refuge dans cette zone de non-droits, oubliée, régie par des individus laissés pour compte).

Ainsi, Akamé présente des facettes multiples, et si certains passages peuvent mettre mal à l'aise, ce roman très moderne dégage une mélancolie et une émotion poétique très singulières. 

Pour vous si...
  • Vous êtes sensible au charme étrange d'une langue tantôt poétique, tantôt très crue (ah, le charme de la langue crue...)

Morceaux choisis

"Et en les écoutant dans le noir, je ne pouvais pas ne pas repenser aux chansons que la Seiko chantait de sa petite voix rauque. Ce qu'ils fredonnaient là, c'était le même désespoir, la même mélancolie poignante qui submerge le coeur, mais quelque chose dans cette incantation aux modulations étouffées m'interdisait de dire : "Quel bel hommage au Buddha!" J'étais certain que la Seiko, autrefois, se récitait aussi de ces formules osées, pendant qu'un homme lui broutait la chatte. Tant il est dur d'être humain. Mais les mots humains ne naissent-ils pas tous de ce chagrin qu'on endure - ou peut-être, justement, de ne pouvoir l'endurer?"

"Un phénix bariolé déployait ses ailes sur toute l'étendue du dos. Dans ce dessin, dans l'obscurité de la chambre de Deyashiki, je n'avais vu qu'un corps de serpent. Alors que j'avais maintenant sous les yeux un corps de femme magnifiquement tatoué. Et mon coeur éprouvait un frisson, comme une sensation de chair de poule. La même sensation d'épouvante qu'aux bains publics de Deyashiki, à la vue de l'Immuable tatoué sur le dos d'un homme... ou plus terrible encore. Cet éblouissant vertige de couleurs me glaçait. Le phénix déployait ses ailes comme pour s'envoler, au milieu d'un lotus à feuilles vertes et fleur rouge."

Note finale
3/5
(cool)

lundi 13 novembre 2017

Ils vont tuer Robert Kennedy, Marc Dugain

Après - notamment - La chambre des officiers et La malédiction d'Edgar, Marc Dugain revient avec un roman qui nous emmène outre-Atlantique, du côté du clan des Kennedy. 


Libres pensées...

Le narrateur, universitaire, décide de dédier sa thèse à la dynastie des Kennedy, et en particulier à l'assassinat de Robert Kennedy, jeune frère de John Fitzgerald, et au lien qui existe selon lui entre ce meurtre et celui de ses propres parents, alors qu'il était enfant.

Appretez-vous, avec ce roman, à vous plonger dans le dédale des services secrets américains, et dans la théorie du complot ! Le protagoniste intrigue, lui qui nous parle des Kennedy avant d'évoquer le drame qui a marqué son enfance, pour finalement nous dire qu'il pense les deux liés, et qu'il sait que son directeur de thèse le croira fou, lui qui a cette lucidité-là.

On explore donc, à ses côtés, l'assassinat violent de Jack et le coup porté au clan Kennedy, à son jeune frère Robert en particulier, qui se rapproche de Jackie, lui est un soutien, et décide à son tour de reprendre le flambeau de son frère, de porter les couleurs des démocrates, et qui sait, peut-être, se présenter à son tour à la présidence des Etats-Unis.

Peu à peu, les liens dont le narrateur avait l'intuition se dessinent, sans que l'on sache pour finir dans quelle mesure ils sont réels, ou forcés par lui.

Avec ce roman foisonnant, Marc Dugain nous entraîne dans le tourbillon de l'histoire américaine récente, où l'on croise des figures dont on le sait coutumier (Hoover rode dans le coin, comme vous vous en doutez, de toutes façons dès que ça sent le complot, on voit ses guêtres qui se ramènent), au moyen d'un écriture précise, dont on pourrait croire qu'elle reflète la rationalité, le raisonnement logique et froid du narrateur qui ne se laisse pas compromettre par ses propres émotions, et analyse les faits avec distance... A moins que ce ne soit qu'un leurre.

Pour vous si...
  • Comme l'auteur, les Kennedy vous fascinent
  • Vous ne vous laissez pas impressionner par les faux-semblants 

Morceaux choisis

" "L'étoile qui brillait sans chaleur" aux dires d'une de ses maîtresses est dans cette boîte, glacée et meurtrie. Son corps sans vie aux prises avec la raideur cadavérique peut révéler des secrets, et les hommes qui s'affairent autour du cercueil pour le conduire à la salle d'autopsie de l'hôpital naval de Bethesda le savent. L'autopsie est une forme légale de viol. La société s'octroie le droit de souiller un corps, de le torturer pour le faire parler."

"L'oeuvre d'un auteur devait-elle participer de sa propre destruction pour prendre de la valeur ? Je ne concevais pas d'entreprise littéraire sans un engagement pour l'élargissement du champ de conscience, contre toutes les forces obscures conjurées pour son rétrécissement en vue de faciliter l'exercice du pouvoir, sans une contribution même minime à l'édification humaine au-delà de la simple satisfaction esthétique d'une langue fluide au service d'un manque de pensée avéré."

"Le dilemme est presque trivial. D'autant qu'il se le répète, il décevra forcément ses électeurs car l'essence même de la démocratie est de créer des espérances que chacun sait inaccessibles et qui se révèlent l'être immanquablement, comme si la volonté n'était qu'une falsification de l'esprit commun. Le peuple, ses enfants, la mort : son esprit épuisé se débat dans une pièce triangulaire dont il ne distingue pas l'issue."
Note finale
3/5
(Cool)

vendredi 10 novembre 2017

Neverland, Timothée de Fombelle

Un premier roman aux accents merveilleux, voilà le remède parfait à l'hiver qui s'installe...


Libres pensées...

L'auteur revisite son enfance, et à travers elle, toutes les enfances, ce monde à la fois à portée de main et soudain inaccessible, laissant une profonde empreinte en chacun.
Il se rappelle les sensations, les couleurs, les odeurs, la matière, les jeux, les histoires dont il a peuplé le monde, le modelant à sa façon, échappant à celui, mélancolique, des adultes.

Avec beaucoup de poésie, Timothée de Fombelle nous entraîne à rebours, vers un lieu oublié qui ne nous a pourtant jamais quitté.
Faisant jaillir ses souvenirs, il exhume les nôtres, nous extorque des sourires à foison, dit des choses infiniment simples, et si difficiles à exprimer, de par les connotations qu'elles transportent, ce qu'elles incarnent et qui les dépassent.

Le titre du roman, bien sûr, nous fait penser au pays imaginaire, à Peter Pan, aux enfants perdus, et le livre tient cette promesse en nous offrant un voyage dans la mémoire, qui nous rend à l'essentiel, à la légèreté.

On lit Neverland pour sa langue douce et incarnée, pour la chaleur que la lecture nous procure, le frisson du souvenir lointain, la tendresse qu'il nous inspire ; on lit Neverland pour s'extraire de la morne routine qui fait parfois nos journées, pour se draper d'amour et de joie d'être au monde, pour redécouvrir la curiosité, l'émerveillement de ce qui nous entoure. On lit Neverland pour partir à la rencontre de l'enfant en soi, bâtir un pont entre celui d'antan et ce qu'il en reste aujourd'hui, et pour se dire que la solitude peut être conjurée, parce qu'il est des histoires que nous partageons avec beaucoup d'autres. 

Pour vous si...
  • Vous avez besoin de prendre soin de vous.
  • Vous cherchez un roman à lire au chaud, lové-e dans votre canapé, avec un thé brûlant.

Morceaux choisis

"J'ai frôlé souvent la lisière, comme tous les enfants, avec la vue dérobée sur le pays adulte - j'ai vu par exemple ma mère pleurer sur un pont de pierre dans les bras de ma grand-mère. Elles ne m'ont pas vu, j'étais caché au bord de la rivière - mais j'ai toujours pu me retourner en me frottant les yeux, replonger dans le maquis de l'imaginaire, rêver, laisser croire que je ne savais rien, chasser les étourneaux au lance-pierre, construire des machines, marcher sur cette couche fine de glace qui ne supporte que le poids des petits êtres.
Je sais que pour une seule enfance intacte, un jardin suspendu comme le mien, il y en a des dizaines qui tombent en éboulis vers la plaine ou sont mangés par le désert. Je regarde passer ces jardins assiégés, dévastés, qui promènent leurs yeux grands ouverts."

"L'enfant est une île. Il ne sait et ne possède rien. Il devine des forces immenses sous les bandelettes qui serrent son corps. Pour lui, le lendemain n'existe pas. Le passé a déjà disparu. L'enfant commence par être cet instant suspendu, désarmé, qui jaillit comme un bouchon au milieu de la mer et regarde autour de lui.
Et quand il sera ivre d'avoir senti, quand il aura l'intérieur tapissé de ce qui l'entoure, il se mettra à imaginer.
Il découvrira cette énergie renouvelable à l'infini : l'imaginaire. Le premier mouvement qui le pousse dehors. Il jettera dans ce courant les objets inanimés qui l'entourent, le cerf-volant, la petite hélice ou la poignée de cendres. Il inventera. Il complètera de l'intérieur ce qu'il voit dehors. Il finira le monde. Il fera des histoires.
Mais au début, il n'y a que la sensation. Le monde vient cogner contre lui et l'enfant le laisse entrer."

"L'été durait des vies entières. Une explosion de liberté. Un grand feu dans lequel on jetait les autres saisons pour voir ce qu'il en resterait. Et tout se consumait."

Note finale
4/5
(très beau)

jeudi 9 novembre 2017

Légende d'un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant

Gaëlle Nohant est écrivain, elle a déjà quelques romans à son actif, et un essai sur le rugby club toulonnais entre 1908 et 2008 (pas banal). Son dernier roman, Légende d'un dormeur éveillé, a agité la blogosphère qui l'a largement relayé. Il faut dire que le sujet n'est autre que la vie du poète Robert Desnos, ce qui a de quoi donner envie...


Libres pensées...

L'auteur retrace l'histoire de Desnos, en particulier à partir des années 1920 et de son intronisation auprès du mouvement naissant du surréalisme auquel il participe, jusqu'à sa mort en 1945. Avant sa déportation, le récit aborde sa vie parisienne, son rôle aux côtés des surréalistes, sa rupture avec Breton et la stigmatisation dont il est frappé par la suite, ses accomplissements professionnels et littéraires, ses amitiés et ses amours, partagés entre Yvonne et Youki.
A partir de sa déportation au camp de Buchenwald en février 1944, la narration se centre sur Youki, qui attend son retour et ne reçoit que de rares lettres de Robert.
Le texte est parsemé d'extraits de l'oeuvre de Desnos, qui viennent comme ponctuer les différents épisodes de sa vie qui sont relatés.

Le lecteur sera rapidement impressionné par les recherches, la documentation qui ont dû être nécessaires à l'auteur pour nous livrer un tel tableau de l'époque traversée par Desnos. Ce travail approfondi donne corps aux personnages, dont les noms ne sont, pour beaucoup, pas inconnus, et qui s'animent sous la plume de Gaëlle Nohant.

L'idée consistant à intégrer des extraits de poèmes est magistrale : lorsque l'on est lecteur, il est facile de prêter une intention à un auteur dont on ne lirait que le poème, sans en savoir plus sur le contexte dans lequel il a été écrit, ce que l'auteur avait en tête, qui étaient ceux qui ont pu le lui inspirer... Nous sommes prompts à faire preuve d'imagination pour combler les vides, bien souvent sur la base de notre propre expérience, dès lors que le poème a pu avoir une résonnance particulière avec certains bouts de notre vie. Restituer un cadre, un échange, une altercation, un état d'âme, apporte au poème une profondeur nouvelle, qui coupe le lecteur d'une partie de son imagination en imposant un environnement, mais permet d'appréhender plus intimement l'auteur. J'ignore comment l'auteur a procédé en cela, si elle a effectivement travaillé rigoureusement pour lier les poèmes au contexte qui était le leur, quoi qu'il en soit, le résultat donne ce sentiment, et je suis persuadée que cette "innovation" littéraire, qui réclame un travail minutieux, sera très appréciée du lectorat.

En matière d'innovations littéraires, d'ailleurs, il est intéressant de découvrir quels sont, à l'époque, les enjeux posés par le surréalisme, et par l'approche relativement stricte (d'aucuns pourraient dire sectaire) de Breton, qui n'hésite pas à répudier certains de ses "camarades" lorsqu'il estime qu'ils s'éloignent de l'essence du surréalisme, dont il juge être le dépositaire et l'ardent défenseur. Ainsi, il reproche à Desnos comme à d'autres de ne pas s'engager en faveur du communisme, et Desnos, qui semblait tenir à une certaine neutralité, se retrouve dans une situation où politique et littérature sont, de facto, étroitement imbriquées.

Si je devais apporter un bémol à mon appréciation de l'oeuvre, je parlerais de son caractère assez peu égal : la première partie, qui évoque surtout les amours éconduits de Robert, depuis sa passion pour Yvonne à celle pour Youki qui, longtemps, n'aboutit pas, m'a paru longue et parfois répétitive. Pour tout dire, il a fallu 250 pages pour que le récit m'absorbe enfin, et ce en dépit de l'écriture travaillée et de la dimension documentaire du texte.

C'est, finalement, la dernière partie qui a achevé de me convaincre, celle relatée depuis le point de vue de Youki, qui est pleine d'émotion, sans pour autant verser dans le mélodramatique, et se décline avec beaucoup de dignité et de finesse.

 Légende d'un dormeur éveillé est donc un roman très riche, qui présente le mérite de mettre en lumière un grand poète, et démontre le talent d'un auteur (une autrice?) ambitieux-se.

Pour vous si...
  • Vous connaissez mal Desnos.
  • Vous vous demandez à quoi ressemblait l'ambiance des années 20/30 à Paris, en particulier dans le cercle surréaliste, qui a inventé tellement de jeux trop cools. 

Morceaux choisis

"Un peu plus tard, il s'arrête dans un taxiphone pour appeler Yvonne, et c'est en cherchant le numéro de l'hôtel Miramar qu'il réalise qu'il ne pourra plus jamais lui parler. Il chancelle et fait quelques pas sur le trottoir en direction de la Coupole, où Yvonne lui laissait des messages de sa graphie d'opiomane. Il entre et s'approche du bar, où Cocteau est seul au comptoir, avec sur le visage une ombre qui trahit qu'il sait.
_Et bien nous voilà orphelins, déclare Cocteau d'une voix brisée."

"Aragon a choisi le parti d'André Breton. [...] Entre autres insultes choisies il le traite de nullité, de cafouilleur lyrique, de matérialiste idéaliste. Comme ces mots blessent Robert, raillant cette voix intérieure qui est ce qu'il a de plus cher ! Il pense à ces traîtres à l'amitié, à ces faux frères qui s'arrogent le droit de décider qui est surréaliste et qui ne l'est pas, prétendent avoir inventé l'automatisme et la poudre, coulent dans le marbre ce qui doit s'envoler avec la poussière, danser dans la flamme."

"_Quels sauvages peuvent assassiner un poète ? interroge Robert.
_Ceux qui ont déclaré la guerre à l'intelligence et dont le cri de ralliement est "Viva la muerte", Robert."

Note finale
4/5
(très cool)

mercredi 8 novembre 2017

Imago, Cyril Dion

Premier roman très relayé dans le cadre de la rentrée littéraire, Imago est signé Cyril Dion, artiste engagé et auteur du documentaire Demain, qui a rencontré un immense succès.


Libres pensées...

Nadr et Khalil sont frères, et palestiniens. Nadr est aussi doux et réfléchi que son frère et en colère et belliqueux. Aussi, lorsque Khalil part pour Paris afin de commettre un attentat, Nadr part à son tour, espérant le rattraper et l'empêcher d'agir.
En France, se trouvent Amandine, qui a jadis aimé un homme qui lui a arraché leur enfant, et Fernando, son premier né, devenu un homme qui travaille pour une institution internationale vouée à procurer des fonds aux pays en voie de développement.

Imago est un roman à lire, indubitablement.
En tout premier lieu, l'écriture vaut le détour, et mérite que l'on s'y arrête : poétique, elle est pleine de résonnances, d'échos, sur un sujet particulièrement grave et douloureux.

Ensuite, je trouve personnellement que la démarche de Cyril Dion mérite également que l'on s'y attarde, parce que le conflit israélo-palestinien n'est guère un sujet de prédilection pour un premier roman. Ce sujet n'est pas absent de la littérature, bien sûr, mais on peut dire qu'il est "casse-gueule", ce pourquoi je suspecte que si peu d'auteurs choisissent de s'y frotter.

Cyril Dion aborde la question notamment depuis le point de vue palestinien de Khalil et Nadr, qui n'ont d'ailleurs pas la même vision du conflit entre eux, mais aussi depuis d'autres points de vue (à cet égard, le personnage de Fernando Clerc contribue à étoffer le récit).
Il mêle d'autres thématiques au récit, à travers l'enlèvement de l'enfant d'Amandine, ses vaines recherches pour le retrouver, et les questions identitaires abordées par Khalil et surtout Nadr. La relation entre Amandine et Fernando ne manque pas d'intérêt non plus, bien qu'elle s'éloigne quelque peu du coeur de l'intrigue.

J'ai apprécié la fin du roman (j'y suis toujours très attentive), parce qu'elle ne verse pas dans la facilité romanesque, et ne cède pas à la dictature du lecteur heureux, friand de feel good litterature. Et oui, certaines histoires finissent mal. Et ce sont le plus souvent les plus réalistes.

Néanmoins, j'ai conçu des réserves concernant le choix narratif de l'auteur, en particulier autour des personnalités des protagonistes. Des deux frères, il apparaît rapidement que celui qui projette d'organiser un attentat est palestinien "pure souche", et que celui qui est le plus pacifiste, qui a pourtant reçu la même éducation et a la même vie que son frère, est celui qui est d'ascendance française par l'un de ses parents. Je ne pense pas que l'auteur ait vu à mal dans cette répartition des rôles, mais cela interpelle inévitablement, et je pense que cela peut être dérangeant.

Si l'on dépasse ce point, il m'est difficile d'évaluer la crédibilité du périple de Nadr (est-ce si facile de rejoindre la France depuis la Palestine par le biais des différentes escales décrites, sans le soutien d'une organisation puissante ? Je n'en ai pas la moindre idée...), mais j'ai en revanche été sensible à la volonté de l'auteur de restituer des postures différentes de la part de personnages qui ont connu les mêmes affres liées au conflit israélo-palestinien (que l'on ne peut guère se figurer, en dépit de toute la littérature et de tous les documentaires que l'on pourra consulter à ce sujet).

A lire, donc ! 

Pour vous si...
  • Vous appréciez les romans qui se penchent sur le monde contemporain.

Morceaux choisis

"_Ici, nous ne recevons pas de bombes, nos maisons ne sont pas détruites. Nous pouvons circuler à peu près librement. Du moins les hommes le peuvent. Mais nous ne sommes pas libres. Du temps de Moubarak, la police politique ramassait les opposants, les torturait, violait leurs femmes sous leurs yeux, la moitié du peuple était maintenue dans la misère. Aujourd'hui, ce sont les militaires qui assassinent leurs adversaires par centaines, nous devons nous cacher, taire nos voix à nouveau.
_Je sais tout ça.
_Et tu sais aussi ce que c'est qu'être une femme ? Puisque tu sais tout. Te couvrir pour sortir, te tenir sur tes gardes dès qu'un homme est dans les parages, supporter leurs regards sur toi, obéir à leurs ordres, ne pas pouvoir choisir où tu vas, ce que tu fais. Tout ça tu connais...
Nadr restait silencieux.
_Crois-tu qu'une femme de chez toi pourrait se trouver où tu es à présent ? Qu'elle aurait pu s'enfuir de son pays sans se faire frapper, violer ou pire si on l'avait attrapée ? Chacun d'entre nous vit avec sa propre prison, plus ou moins large. Et fait ce qu'il peut pour en sortir..."

"Tu fais partie de ce monde que je ne comprends pas, qui ne semble se soucier que de jouir. Parmi eux je suis une bête, une anomalie. Ma couleur les dérange, mon odeur les dérange, mes yeux sur leurs femmes, mes pieds sur leurs trottoirs. Leur regard ne ment pas, ils sont comme les Israéliens qui voulaient me jeter à la mer. Je n'ai pas d'espoir de te trouver et pourtant, sur chaque visage de femme, je t'espère. Mère."

Note finale
3/5
(cool)