vendredi 31 mars 2017

L'hibiscus pourpre, Chimamanda Ngozi Adichie

Vous étiez prévenus, Americanah n'était qu'une entrée en matière dans l'oeuvre de Chimanounette, dont je poursuis l'exploration avec la lecture de L'hibiscus pourpre, son premier roman.



Libres pensées...

Kambili vit au Nigéria avec ses parents et son frère, Jaja. A quinze ans, son quotidien est régi par les règles strictes imposées par son père, Eugène, extrêmement catholique et soucieux que ses enfants respectent la religion et l'observent dans leurs moindres actes.
Ainsi, chaque écart est sévèrement puni.
Tandis qu'une crise politique agite le pays, Eugène accepte que ses enfants passent quelques jours chez sa sœur, Ifeoma, auprès de leurs cousins, qui connaissent une existence plus précaire mais également des règles de vie plus souples.

Ce premier roman annonce déjà, à mon sens, l'immense talent de l'auteur. Le contexte social et politique constitue un cadre, mais le lecteur comprend très vite que ce n'est pas là que réside principalement l'intérêt du récit, centré sur la figure de Kambili, et explorant la relation qu'elle entretient avec son père, son frère, sa mère également, et bientôt, sa tante et ses cousins, ainsi que le prêtre qui suscite chez elle une certaine émotion.

L'hibiscus pourpre voit peu à peu éclore Kambili, qui, d'adolescente timide et prostrée, affirme sa personnalité au fil des pages, et noue de ce fait des liens nouveaux, la conduisant à sortir du cocon à la fois douillet et strict dans lequel elle a grandi, auprès de son frère et de ses parents.

L'histoire est celle de sa confrontation au monde, à l'altérité, elle qui n'avait d'yeux que pour son père, tant il était respecté, découvre que ses propres proches ne le considèrent pas comme un saint, et que les violences qu'il lui inflige, ainsi qu'à son frère et à leur mère, au nom de la foi, n'ont rien d'ordinaire, et l'isolent encore des autres. J
aja, plus âgé, suit le même cheminement, de manière sans doute plus marquée encore, car il apparaît que son immersion dans le quotidien de ses cousins achève de le convaincre qu'il doit se dresser contre l'autorité paternelle, et prendre son autonomie : face au confort et au luxe dans lequel il vit grâce aux ressources de son père, l'indigence relative que rencontrent ses cousins est néanmoins plus attirante, du fait de la peur dans laquelle il vit de son père, tout comme sa sœur d'ailleurs.
Leur mère, enfin, fait figure de femme obéissante, consciente que son mari aurait pu choisir une seconde femme lorsqu'elle a cessé de lui donner des enfants, et qu'elle doit y voir un sacrifice de sa part dont elle est redevable. Son abnégation est présente dans chaque scène, dans chaque altercation, elle est une ombre qui passe après lui pour réparer ce qui peut l'être, et traîne avec elle un apparent sentiment de résignation.

En dépit de l'atmosphère étrange et parfois pesante qui règne dans la famille, le récit engage le lecteur qui nourrit l'espoir le plus vif de voir l'existence de Kambili prendre un autre tournant : on se prend à souhaiter que l'amour aveugle qu'elle voue à son père fasse place à une lucidité nouvelle, où elle prendrait la mesure de ce que le fondamentalisme religieux, ici catholique, présente de déviances.

Pour finir, le récit converge vers une issue que l'on n'attendait pas, malgré les signaux qui pouvaient en laisser augurer, ménageant un effet de surprise réussi.

L'hibiscus pourpre conduit à interroger les relations entre les membres d'une même famille, lorsque la figure tutélaire du père impose la foi et les règles de vie rigoureuses qui en découlent, sans laisser de place à une interprétation autre que la sienne, et partant, à la liberté individuelle de sa femme et de ses enfants. Le fondamentalisme prend ici le visage d'Eugène, ce qui nous fait réfléchir aux implications concrètes de cet engagement, et aux conséquences sur l'entourage de celui qui s'y adonne.


Pour vous si...
  • Vous trouvez que l'on parle beaucoup du fondamentalisme islamique, et peu de ses homologues dans d'autres religions
  • Vous êtes un amoureux de la littérature africaine

Morceaux choisis

"_Oh, toutes les filles à l'église ont le béguin pour lui. Et même certaines des femmes mariées. Les gens ont tout le temps le béguin pour des prêtres, tu sais. C'est excitant d'avoir affaire à Dieu comme rival."

"_S'ils sont de bonne humeur, ils te donnent le visa, sinon, ils te le refusent. C'est ce qui se passe quand tu n'as aucune valeur aux yeux des gens. Nous sommes comme des ballons de football qu'ils peuvent envoyer dans la direction qui leur plaît."

Note finale
3/5
(cool)

jeudi 30 mars 2017

Une petite robe de fête, Christian Bobin

Comme vous le savez sans doute, je voue un culte à Christian Bobin, que j'aime et que j'adore. Et comme je suis un être doué de raison, je rationalise, et ne m'autorise que de temps en temps une "dose", à savoir, la lecture d'un de ses merveilleux ouvrages.
Le hasard a fait que l'heure d'Une petite robe de fête était venue. 


Libres pensées...

><
Je ne sais pas trop comment verbaliser autrement ce qui ressemblerait presque à une déception (qui l'eut cru?).
Il faut dire que j'avais des attentes, et pas n'importe lesquelles.
Sur la blogosphère, il suffit de se baisser virtuellement pour ramasser virtuellement une chronique élogieuse, voire dithyrambique, au sujet de ce livre.
Etant donné mon amour passionnel et flamboyant pour l'oeuvre de Christian, autant vous dire que j'avais des étoiles dans les yeux, et qu'en ouvrant le-dit livre, j'avais l'impression qu'il pleuvait des paillettes et que le prosecco coulait à flot, dans un monde où Excel ne serait pas une source de revenu et où il ne serait pas socialement mal accepté de passer ses journées en pyjama dans son salon.

Et soudain, l'impensable, l'improbable, l'invraisemblable s'est produit.
Les mots se sont succédés. Puis les pages. J'ai bientôt fini par passer de l'une à l'autre dans un état proche de l'hystérie, que dis-je, de l'hystérie, du désespoir.
Et puis, naturellement, je me suis pincée le bras (comme dans les livres ou dans les films, ce truc que l'on ne fait jamais en fait dans la vraie vie), je me suis infligée une baffe, j'ai déversé de l'eau bouillante sur mes pieds, j'ai écouté Maître Gims à fond, rien n'y a fait : je n'étais plus sensible à la poésie de Christian.

Ce n'est pas facile, vous le devinez, de vous parler de ça aujourd'hui. Le choc est encore récent, la plaie est à vif, je ne sais pas du tout si je pourrais m'en remettre un jour, ou si ma vie désormais sera condamnée à n'être qu'un morne enchaînement de jours sans saveur.
Quand je pense à Noireclaire...
Quand je pense à La folle allure...
Je m'égare, c'est trop dur.

C'est un peu comme ce moment, dans une parfumerie, où l'on se rend compte qu'on ne sent plus vraiment parce qu'on a trop senti.
Et que la seule solution pour retrouver la sensibilité, c'est de sortir faire un tour dans la rue, de s'imprégner d'odeurs nauséabondes et agressives.

Une conclusion s'impose.
C'est terrible, mais il n'y a pas d'autre solution.
Il va donc falloir que je lise quelques bouses, histoire de me remettre en condition d'apprécier l'infinie beauté et l'extrême mélodie de Bobin.
Club des Agnès, me voilà.


Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas encore complètement désabusé, comme votre serviteuse qui est fort à plaindre. 

Morceaux choisis

"L'état de crise est l'état naturel du monde : une guerre après l'autre, une invention après l'autre, un chiffre d'affaires sur un taux de suicides, une famine sur des parfums de luxe. Dans le monde tout se mélange. Dans le monde tout va ensemble, sauf l'amour. Il ne va avec rien. Il n'est nulle part. Il manque. Il manque comme le pain dans les périodes de guerre, comme le souffle dans la gorge des mourants. Il manque comme le temps dans les jeux de l'enfance. C'est qu'il faut du temps pour aimer, tellement de temps que le temps ne suffit pas à répondre aux besoins de l'amour en nous, aux demandes en nous de la voix, du sang, du sang lacté dans la voix firmament."

"La fatigue est une des choses au monde les plus intéressantes à penser. Elle est comme la jalousie, comme le mensonge ou comme la peur. Elle est comme ces choses impures que l'on tient loin de ses yeux. Comme ces choses elle nous fait toucher terre. Le premier visage de la fatigue, dans la vie, c'est celui de la mère, c'est son visage épuisé de solitude."


Note finale
2/5
(pitite déception quand même)

mercredi 29 mars 2017

Ecoute le chant du vent / Flipper, 1973, Haruki Murakami

La publication en français, l'an dernier, de deux des premiers récits écrits par Murakami, a fait grand bruit. Après le succès extrêmement mitigé de Va et poste une sentinelle, premier roman d'une autre figure de la littérature qui m'est chère (Et dire qu'elle est morte! Hélas! Que le Dieu des livres m'assiste!...), j'affichais une certaine réserve à l'égard des premiers nés du maître japonais. 


Libres pensées...

Pour être précise, il va me falloir distinguer entre les deux récits qui composent ce livre, tout simplement parce que j'en ai fait une lecture différente, et qu'ils m'ont paru inégaux.

Le premier d'entre eux, Ecoute le chant du vent, est, de ce que j'ai compris, le premier véritable roman écrit par Murakami.
Flipper 1973 a suivi, et s'inscrit dans une même direction, puisqu'il reprend certains personnages du premier volet.

Néanmoins, j'ai éprouvé de la difficulté à lire et comprendre Flipper 1973. La construction diffère, les paragraphes n'affichent pas toujours de lien entre eux, l'ensemble donne l'impression d'être décousu, on navigue sans trop savoir où, et le lien qui avait été établi dans Ecoute le chant du vent est rompu. J'ai terminé ce récit-là perplexe, ne sachant pas quoi en retirer, si ce n'est une sorte de consternation.

Il en a été tout autrement d'Ecoute le chant du vent.
Pourtant, le livre s'ouvre sur une introduction faite par Murakami, dans laquelle il détaille le contexte dans lequel les deux romans ont été écrits, quel état d'esprit les sous-tend, et l'évolution de son approche littéraire et de sa technique. Il juge assez durement son premier écrit, et, ce qui est très intéressant, raconte comment il a tâché de se débarrasser des "fioritures", de la surcharge inutile qu'il trouvait à son écriture, en écrivant en anglais, puis en traduisant ensuite en japonais : par ce procédé, la langue se trouvait simplifiée, épurée, et Flipper 1973 aurait selon ses dires était écrit consécutivement à cette expérience.
Au contraire, j'ai trouvé que Ecoute le chant du vent présentait déjà, d'une certaine façon, la "pâte Murakami" : un style très direct, dépouillé de toute emphase, où une proximité se crée immédiatement avec le protagoniste, qui a évoqué pour moi celui des Chroniques de l'oiseau à ressort, un peu égaré dans la vie, soumis à des événements et à des rencontres qui le désarçonnent, et auxquels il ne peut rien. Les figures féminines y sont souvent presque évanescentes, et pourtant très franches, on douterait de la réalité, mais elles parviennent à nouer un lien instantanément intime avec le protagoniste. Et, bien entendu, le processus d'introspection est déjà très présent, le lecteur partage les pensées du protagoniste et ses émotions (ou absences d'émotions) presque comme s'il s'agissait des siennes propres.

Murakami parle de la tendresse avec laquelle il considère ces deux écrits à ses yeux très imparfaits. Certainement, ils sont moins aboutis que son oeuvre plus tardive, mais il reste qu'il est touchant de voir les essais balbutiants d'un grand écrivain actuel, et que le livre demeure une belle introduction. 

Pour vous si...
  • Vous êtes un fan avoué ou non de Murakami
  • Vous vous intéressez aux débuts des auteurs

Morceaux choisis

"Après avoir "découvert" que j'aboutissais à des résultats intéressants en écrivant dans une langue étrangère, et que j'avais ainsi acquis mon propre rythme d'écriture, j'ai de nouveau rangé la machine à écrire et son clavier anglais dans mon armoire. Je me suis assis à ma table avec des feuilles de papier et un stylo et j'ai "traduit" en japonais ce que j'avais écrit en anglais. [...] De là s'est ensuivi nécessairement un nouveau style japonais. Un style qui, en même temps, m'était personnel. Un style que j'avais moi-même trouvé. Et je me suis dit alors : c'est bon, à présent, tu peux écrire en japonais. C'était comme si mes yeux s'étaient dessillés."

"_Pourquoi est-ce que tu lis des livres?
_Pourquoi est-ce que tu bois des bières?"

"En rentrant chez moi me revint brusquement en mémoire le souvenir de mon premier rendez-vous avec une fille. C'était sept ans plus tôt.
Pendant tout le temps où nous avons été ensemble, je crois bien que je n'ai cessé de lui demander : "Dis, tu t'ennuies pas?"
Nous étions allés voir un film avec Elvis Presley. La chanson disait à peu près :

Je me suis disputé avec une fille.
Et je lui ai écrit une lettre.
Pardon, j'ai pas été sympa.
Mais la lettre m'est revenue.
Retour à l'envoyeur, adresse inconnue.

Le temps passe vraiment trop vite."

"J'aime les puits. Chaque fois que j'en vois un, je ne peux m'empêcher d'y jeter une pierre. Il n'y a rien qui apaise davantage le cœur que le bruit d'un caillou frappant l'eau d'un puits profond."

"Quand vous aviez vingt ans, qu'est-ce que vous faisiez?
_J'étais amoureux fou d'une fille.
1969. Notre année.
_Et qu'est-elle devenue?
_Nous avons rompu.
_Vous avez été heureux?
_Rétrospectivement, commençai-je en avalant une bouchée de homard, la plupart des choses semblent belles."


Note finale
2/5
(pas mal)

mardi 28 mars 2017

Phalène fantôme, Michèle Forbes

Le dernier roman de la sélection du Grand Prix des Lectrices est un premier roman, au titre délicatement énigmatique.
Cette chronique sera au moins l'occasion d'apprendre ce que c'est qu'une phalène (et que c'est un nom féminin). 


Libres pensées...

Une phalène, mes bons amis, est un papillon de nuit.

Et le roman de Michèle Forbes en est parsemé.
A Belfast, nous faisons la connaissance de Katherine, qui est en 1949 une jeune femme passionnée sur le point d'interpréter Carmen, et, en 1969, une mère de famille à première vue proche d'une image d'Epinal.
Le récit se construit en deux temps, se déroulant en parallèle à ces deux moments de la vie de Katherine, soulignant l'écho que l'on peut trouver dans le passé de Katherine pour comprendre la femme qu'elle est devenue.
Car si elle a épousé George, dont elle a eu trois filles, et qui l'aime tendrement, le fantôme de Tom n'est jamais loin, ce tailleur dont elle était follement éprise, qui a confectionné la tenue de lumière dans laquelle elle a fait honneur au rôle de Carmen.

Il m'a fallu quelque temps, pour m'imprégner de l'ambiance particulière qui règne dans Phalène fantôme, et pour me laisser aller à sa poésie.
Le ton qui domine le récit est empreint d'une certaine nostalgie, celle qui envahit Katherine et la déborde (lol, croyez-moi si vous voulez, le jeu de mot n'était pas volontaire...), alors que les souvenirs liés à son histoire d'amour avec Tom refont surface.

Les sens sont mis à contribution et se déclinent au fil des pages, doublés d'une dimension presque onirique, présente dans les images convoquées (celles des phalènes recouvrant Katherine par exemple) et renforcée par l'état de trouble dans lequel Katherine est plongée, ainsi que par l'évocation du passé qui la hante. Autour de son personnage flotte comme un halo étrange. 
Les figures de ses filles lui ancrent les pieds sur terre, creusent le fossé qui s'est creusé entre celle qu'elle était jadis et celle qu'elle est devenue, une mère de famille aux secrets enfouis.

J'ai par ailleurs été sensible à l'évolution du regard porté sur George par Katherine, et, partant, par le lecteur. Il apparaît d'abord comme un être dont on se demande s'il faut se défier de lui (il dit n'avoir pas vu le phoque qui a apeuré Katherine), s'il nous inspire de l'indifférence ou même de la distance (il fait un courtisan moins sulfureux que Tom), du dégoût, ou, pour finir, de la tendresse. En dépit de l'histoire de Katherine, qui sort de l'ordinaire, on peut voir dans ces nuances une palette de sentiments réaliste.

Phalène fantôme est un récit éminemment romantique, qui pourrait nous venir d'un autre siècle, et se distingue par le tragique mêlé de poésie qui s'en dégage, comme s'il allait verser à tout moment dans le fantastique, à la manière de certains romans du XIXe siècle.


Pour vous si...
  • Vous savez qu'une porte peut n'être ni ouverte, ni fermée (et sur ce, je vous laisse méditer, mes chers)

Morceaux choisis

"Ma mère m'avait grondée de m'être couchée dans l'herbe humide en chemise de nuit... Mais mon père avait dit que je devais être quelqu'un de très spécial pour qu'il soit arrivé une chose comme ça, que j'aie pu voir tant de papillons, qu'ils m'aient recouvert le corps de cette façon-là. Il les avait appelés des "phalènes fantômes". Il m'avait expliqué que, pour certains, les phalènes fantômes étaient les âmes des morts qui attendaient d'être capturées, mais que, pour d'autres, c'était simplement des papillons de nuit."

"C'était la désinvolture avec laquelle elle était passée aux aveux qui l'avait le plus blessé. Elle le savait. Le ton horriblement ordinaire qu'elle avait employé, elle le savait, l'avait complètement terrassé. Elle avait parlé comme si elle se bornait à évoquer quelque chose qu'elle venait de voir... un lézard dans la cour en contrebas, au milieu des bougainvilliers, sous la lune joufflue."

"Elle comprend que c'est l'amour qu'elle voue à George et l'amour que George lui voue qui a su maintenir cette cohérence dans leur vie. Que les fils de leur amour réciproque sont plus solides et plus entrelacés que n'importe quel rêve ou n'importe quel cauchemar. Un amour vécu, et non pas fantasmé."

"Sa longue chemise de nuit de coton blanc est déployée aussi largement qu'une tente. Une immense peau blanche. Elles vont me trouver irrésistible, se dit-elle. [...] C'est sûr, se dit-elle, les phalènes fantômes vont me trouver irrésistible dans ma chemise de nuit blanche au milieu des giroflées odorantes, du chèvrefeuille et des fleurs de tabac, blottie dans ce petit creux.
[...] Nichée dans cette petite cavité du monde, elle est un piège-enfant pour la maman fantôme. Elle va l'attirer, la capturer et la ramener à la maison."


Note finale
4/5
(très beau)

lundi 27 mars 2017

La nuit pour adresse, Maud Simonnot

Ah, les années folles.... 
Ah, Fitzgerald, Hemingway, Joyce, Kiki et Man Ray, tous ces noms qui donnent envie de sourire et de boire en douce les volets fermés, en jouant au cadavre exquis en tenue de lumière faite de plumes et de couleurs chatoyantes...
Le titre me faisait de l’œil, le bandeau type Gatsby m'aguichait carrément, il n'en fallait pas tant pour me faire plonger. 


Libres pensées...

La nuit pour adresse  est un récit tout à fait original, puisqu'il s'agit d'une biographie romancée.
Le protagoniste est Robert McAlmon, un homme à la vie incroyable, très réputé de son vivant, qui n'a néanmoins pas accédé à la postérité, contrairement à certains auteurs qu'il a aidés à percer en les publiant, à commencer par Hemingway.

Le travail de documentation qui sous-tend le livre est herculéen, tant concernant le parcours de McAlmon que le contexte historique et l'époque qui sert de cadre au roman.
Difficile, partant, de faire la part entre le réel et le romancé, mais c'est sans doute aussi ce qui fait l'intérêt de l'oeuvre, où la ligne de démarcation n'est pas toujours claire : l'Histoire s'étant révélée injuste envers McAlmon en le laissant sombrer dans l'oubli, l'auteur a toute la liberté du monde pour le réhabiliter. Entreprise qui lui tient à cœur, car la tendresse portée au protagoniste est sensible dans les pages de La nuit pour adresse.

Il est émouvant, au premier abord, de croiser les figures connues de cette époque dorée (qui ne l'était pas tant, mais qui a été transmise ainsi aux générations suivantes), et de voir s'animer McAlmon, au centre d'un monde dont on aurait juré qu'il était absent, tant il nous est familier au travers des représentations que l'on s'en fait, grâce à Gatsby, grâce à toutes les reconstructions de ces années-là qui ne le mettent jamais en scène, oublieuses, imparfaites.

La relation entre McAlmon et Joyce ne laisse pas de marbre, on a soudain l'impression qu'Ulysse doit beaucoup à l'éditeur, soutien inconditionnel de Joyce, compagnon de fête (tous deux avaient un goût prononcé pour l'alcool) et rédacteur à ses heures (c'est lui qui a dactylographié les cinquante dernières pages de l'oeuvre, dans laquelle il a même laissé au passage son empreinte).

Celle qui le liait à Hemingway est davantage ombrageuse, et lourde de conséquences, puisqu'elle lui devra d'être éclipsé et de se retrouver isolé, alors que c'est à lui que Hemingway doit sa première publication. La mise en exergue de leur rapport à la virilité est très intéressante, et module la perception que l'on a pu avoir de Hemingway, auteur largement célébré, dont on a eu tôt fait d'oublier le caractère très particulier, rappelant les accents de la mégalomanie (dimension néanmoins incarnée merveilleusement par Gertrude Stein, dont certaines déclarations surprenantes sont rappelées dans le livre).

A travers le prisme proposé par l'auteur, consistant à remettre McAlmon à la place qui était la sienne comme s'accordent à en attester les témoignages exhumés datant de cette époque, on revisite un temps que l'on croyait connaître, des figures dont on a côtoyé les noms sans toujours comprendre les relations qui les liaient les unes aux autres. Et, bien entendu, on fait connaissance avec Robert McAlmon, les milles facettes de sa personnalité patiemment dessinées à l'épreuve de ce qu'a été sa vie, ses hauts et ses bas, plus excessifs qu'ils ne le sont pour le commun des mortels, et contribuent à appréhender la vie de McAlmon comme une fulgurance.

Noceur incorrigible, mélancolique, exalté, loyal, entier, il ne manque pas de qualificatifs pour décrire McAlmon, comprendre l'admiration qu'il peut susciter, et s'interroger sur ce qui a pu conduire à sa fin abrupte, incompréhensible.
La nuit pour adresse est une ode à un homme hors du commun, auquel l'Histoire n'a pas rendu justice. C'est aussi une réflexion sur ce qui fait l'Histoire, et sur le pouvoir des générations actuelles de la réinterpréter, de la faire évoluer, et de revenir sur certaines de ses imprécisions et de ses oublis en nous démontrant qu'ils ne sont pas fatals.


Pour vous si...
  • Vous avez l'injustice en horreur
  • Que diriez-vous de rencontrer un homme dont la vie rappelle à s'y méprendre celle de Gatsby? 

Morceaux choisis

"Il avait le sentiment de subir un peu les gens. Il n'en attendait pas grand-chose, ces gens le décevaient fréquemment, pourtant il continuait de chercher leur compagnie. Que ce fût par altruisme ou par inertie, il ne savait pas dire non."

"McAlmon et Eluit s'appréciaient mais leur vision de la création différait. Pour McAlmon il était évident que ses livres se nourrissaient de son expérience au monde. Et il serait toujours fidèle à ses convictions, à ce qu'il était : un homme attentif aux autres, malgré les déceptions et les coups."

"Avec du recul, Kay aurait compris qu'elle était juste arrivée trop tard dans sa vie. Personne ne peut remonter le temps, défaire l'ordre des sentiments... Et ça, en fait, McAlmon le lui avait dit dès le soir du Lipp. Elle avait préféré l'ignorer mais il lui avait bel et bien confié qu'il se sentait usé, incapable de se relancer dans une relation qui le ferait forcément souffrir. Même si Kay lui plaisait plus que toutes les autres filles qui lui tournaient autour, il n'aspirait plus qu'à un peu de légèreté."

"Parmi les expatriés, Robert McAlmon, arrivé à Paris un des tout premiers, resta un des derniers. La fête finie, il dériva encore un peu dans la capitale, jusqu'à ce que la guerre le chasse lui aussi."


Note finale
5/5
(coup de cœur)

vendredi 24 mars 2017

Les portes du néant, Samar Yazbek

Bientôt de l'aventure du Grand Prix des Lectrices! 
Pour cette dernière sélection, le "document" est un récit de Samar Yazbek, qui lève le voile sur la guerre en Syrie...



Libres pensées...

Terrible récit que Les portes du néant...
L'auteur y relate trois voyages clandestins dans son pays natal, en Syrie, qu'elle a fui en tant que figure de l'opposition à Assad, et décrit les conditions de vie des civils survivants, ainsi que des combattants, et la lutte qui les oppose au régime et qui se déroule dans l'indifférence témoignée par la communauté internationale.

Elle dit le danger quotidien, les horreurs vues, les exactions commises sur la population.
La résignation des familles dont elle croise la route, le courage de combattants qui se savent condamnés mais veulent mourir debout, défendant la liberté de leur peuple, le soutien que lui apportent certains d'entre eux, et l'encouragent à témoigner de ce qu'elle voit, et aussi la colère, la sienne, à l'égard de la communauté internationale en particulier, qui laisse perpétrer ces crimes sur les Syriens sans intervenir, se constituant en abject voyeur.

La précision des descriptions est bouleversante, tant le récit regorge de scènes macabres. Au fil des pages, les victimes s'amoncellent, les parcours brisés, les vies volées, celles d'hommes, de femmes et d'enfants, indifféremment, en masse et sans fin.

Au-delà du courage qu'il faut pour se rendre par trois fois dans ce pays qu'elle aime tant, il faut saluer celui avec lequel Samar Yazbek met le lecteur, quel qu'il soit, face à ses responsabilités.
Car ce n'est pas de la fiction, qu'elle déroule sous nos yeux, mais la réalité crue et brutale de la guerre, des atrocités qui dépassent ce que les médias retranscrivent, qui tendent à être banalisées alors qu'elles sont insoutenables, qui nous semblent lointaines et dont on a beau jeu de se convaincre qu'elles ne nous concernent pas, et que l'on ne peut rien y faire.

Il s'agit d'une lecture engageante, engagée, très dérangeante bien sûr, et absolument indispensable. Ce n'est qu'ainsi que peut se produire une prise de conscience collective. 

Pour vous si...
  • Vous êtes prêt à prendre la pilule rouge, et à voir le monde tel qu'il est vraiment. 

Morceaux choisis

"Il n'y a qu'un seul vainqueur en Syrie : la mort. On ne parle que d'elle, partout. Tout est relatif, sujet au doute. La seule chose dont on puisse être certain, c'est que la mort triomphera."

"Où les combattants comme eux puisent-ils leur force? Qui est le plus éloigné du sens de la vie? Eux ou nous? Qui s'approche le plus de l'essence de la vie? Ceux qui vivent leur vie en présence de la mort et lui rient au nez?"

"Le monde extérieur ne croira jamais que ce qui se passe en Syrie - ce dont le monde entier est témoin pourtant - n'est rien d'autre que le désir de la communauté internationale d'assurer son propre salut. D'autres gens meurent à la place. La communauté internationale poursuit sa vie alors même que la vie s'éteint devant ses yeux. Ils sont les survivants et cela suffit. C'est un instinct charnel semblable au désir sexuel. Les voyeurs du monde entier prennent leur pied en regardant la lutte désespérée de la Syrie pour survivre, une scène composée essentiellement de tas de cadavres syriens. Le monde se contente de regarder, de broder, de rendre encore plus sensationnel le spectacle artificiel de la guerre entre Assad et l'EI. [...] La machine médiatique internationale tourne en boucle si bien que chaque nouvelle victime efface la précédente et nous familiarise avec l'atrocité et l'ampleur de la mort. Nous consommons les informations puis nous les jetons à la poubelle."

Note finale
3/5
(cool)

jeudi 23 mars 2017

Un parfum d'herbe coupée, Nicolas Delesalle

Avec un titre aussi évocateur, on ne peut que céder à la curiosité...
On a beau être forts et préparés, il y a des déclencheurs auxquels il est difficile de résister.
A l'opposé, il y en a certains auxquels on résiste sans grande difficulté : Plus tard je serai un enfant (vraisemblablement écrit par un spermatozoïde?...) ou Ce que tient ta main droite t'appartient (je croule sous le poids des blagues évidentes à faire sur le sujet) en sont de parfaits exemples.
Il y a même un top 30 des titres les plus WTF de tous les temps qui traîne sur internet (mention spéciale au dernier de la liste <3).
Comme quoi, ça vaut le coup de réfléchir deux minutes à son titre.



Libres pensées...

Kolia, le narrateur, nous transporte dans les petits riens de son enfance, ces souvenirs qui peuvent émouvoir chaque lecteur tant ils mobilisent des choses de l'intime connues, vécues, et qui, en dépit de ce qu'elles ont de daté, d'inscrit dans un temps donné, relèvent d'une certaine universalité.

Au-delà des souvenirs, l'auteur parsème son texte de réflexions pleines d'humour et de finesse, à l'empreinte poétique, qui favorisent la proximité que l'on ressent à la lecture, le sentiment de comprendre ce dont on nous parle, de l'avoir personnellement expérimenté.

C'est donc un voyage dans le temps partagé de l'enfance et de l'adolescence que nous propose Nicolas Delesalle, au moyen de scènes qui se succèdent et incarnent des passages anecdotiques que certains d'entre nous connaissent par cœur : les sorties à la piscine, l'odeur de la campagne l'été, la curiosité provoquée par l'hostie, le Goldorak géant (le même que celui croisé dans L'arabe du futur 3, le pays change, mais l'époque est la même!), les premières amourettes à l'école, celles qui suivent, au collège et au lycée, les vacances à la mer, le rôle central du Walkman, la première fois que la mort frappe, le spectacle de l'impuissance des adultes.

J'ai vu dans le roman de Nicolas Delesalle à la fois un récit dans lequel tout lecteur peut se reconnaître, et le témoignage d'une époque singulière, à travers les références nombreuses et précises que l'on y trouve. La prose déborde de sensibilité et du recul qu'apporte l'âge, si bien qu'elle nous touche et nous attendrit.
Une douce lecture!

Pour vous si...
  • Vous êtes un grand mélancolique, qu'une odeur ou un pin's ramènent irrévocablement dans la douceur de votre enfance.

Morceaux choisis

"Je suis allé à la piscine pour me nettoyer les yeux avec le chlore comme chaque fois que je ne vois plus rien.
[...]
Des petits culs. Des gros culs. Chaque longueur de piscine est un voyage aux confins de la biodiversité des culs mais aussi des torses et des jambes de toutes les tailles de toutes les formes ; un Lego humain emboîté par la nature un soir de cuite."

"Les profs n'ont pas de prénom. Ils n'ont qu'un numéro à jouer et leurs noms de famille s'échangent début septembre dans les cours de récré, comme des sésames vers le savoir ou des promesses pour l'ennui.
Eux sont là, debout sur l'estrade, sous les feux d'une rampe invisible, pour toute une vie, et nous ne faisons que passer. Ils sont les Bill Murray d'Un jour sans fin scolaire : ils nous séduisent toute une année mais nous disparaissons en juillet et il leur faut tout recommencer, encore et encore."

"Mes oncles entassent leur matériel de pêche, mon père peint ses persiennes, ma mère cueille des tomates, mes soeurs nagent avec mes cousins dans la piscine du village et moi je tremble dans les toilettes parce que j'ai compris, j'ai compris que je vais mourir toute ma vie, comme tout le monde, je mourrai quand j'apprendrai la mort des autres, quand je verrai au journal ces corps torturés, ces enfants qu'on achève, et mon coeur nucléaire n'est plus qu'une boule de paille, mes oncles et mon père sont en verre, mes soeurs et ma mère en papier froissé ou en plastique, oui, des flaques d'eau dans une fine membrane de plastique, un jour ça éclatera, et il ne restera que ce que je vois et que ma mémoire imprime à cet instant-là, l'image de la fin d'un mini-monde, trois mouches mortes, un mur qui part en lambeaux et une toile d'araignée au coin d'un plafond."

"Moi je cumule les handicaps sérieux. J'ai commencé le rugby sur le tard, après des années de judo. Je suis le fils d'un rugbyman qui a flirté avec le haut niveau alors que je vis moi-même une belle histoire d'amour avec le niveau de base. Avec les mathématiques et Mathilde en maternelle, le rugby fait partie des trois trucs qui j'ai aimés éperdument sans retour."


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 22 mars 2017

L'arabe du futur 3, Riad Sattouf

HIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
L'arabe du futur nouveau est arrivé!!
Retour en Syrie aux côtés de Riad, de Yahya, et de leurs drôles de parents!


Libres pensées...

Je ne vous présente plus Riad Sattouf.
Le succès de l'Arabe du futur 1 et l'Arabe du futur 2 ont ménagé une voie royale au troisième tome, qui a été publié en fin d'année 2016 et confirme l'engouement des lecteurs pour les aventures de l'enfant Riad et de sa famille, en Libye, Syrie, et bientôt un nouveau pays du Moyen-Orient (#teasing).

Que vous réserve donc ce tome, et pourquoi vous y hasarderiez-vous, pour ceux d'entre vous qui ne se sont pas encore rués dessus à sa sortie? (pauvres inconscients)

Tout d'abord, l'enfance de Riad est ancrée dans une époque particulière, qui nous fait sourire : l'époque de Goldorak, qui se décline en film et en jouets, et suscite chez lui un sentiment proche de la vénération.

La religion et les mœurs syriennes demeurent au cœur de son quotidien : ses cousins découvrent avec tristesse que les lettres qu'ils adressent au Père-Noël demeurent sans réponse, alors que celles de Riad sont récompensées de cadeaux fin décembre, Riad découvre le ramadan et décide de s'y plier pour la première (et unique) fois, et surtout, le récit détaille l'épisode de sa circoncision, de la façon dont elle est perçue dans sa famille et dont lui s'en souvient.

Riad Sattouf met également en exergue les différences entre l'école syrienne et l'école française, dans laquelle Riad est brièvement scolarisé à la naissance de son deuxième petit-frère. Si la religion est absente de l'éducation française, il est intéressant de voir que le petit Riad sait déjà lire là où ses camarades peinent à décrypter les mots, se familiarise peu à peu aux jeux de la cour de récréation, et à la nourriture, qui occupe une place importante dans ses journées : ce qu'on lui sert dans la cantine française lui paraît fade, sans goût!

L'excursion familiale au Liban nous permet de jeter un œil sur les différences entre le Liban et la Syrie, et notamment la pénétration de la culture américaine et française au Liban par rapport à la Syrie (comme le montre l'existence des supermarchés, absents en Syrie).
C'est aussi le début du goût de Riad pour le dessin, ce que l'on met bien entendu en perspective de la carrière brillante qui l'attend, et a quelque chose d'émouvant.

On retrouve la facilité avec laquelle Riad Sattouf nous immerge dans le quotidien qui a été le sien, et nous fait voir le monde à travers son regard d'enfant, peu à peu imprégné de ses diverses expériences, sans oublier la touche d'humour qui lui est propre, sa marque de fabrique en quelque sorte.

Rien à faire, on est accro, et on en redemande!

Pour vous si...
  • Vous êtes normalement constitué, c'est-à-dire que vous avez adoré les deux premiers tomes.

Morceaux choisis



Note finale
4/5
(trop fort)

mardi 21 mars 2017

Article 353 du code pénal, Tanguy Viel

A ne pas s'y tromper, c'était LE roman français de la rentrée littéraire de janvier.
Avec un peu de retard, je vous dis tout sur ce fameux article 353. 


Libres pensées...

A Brest, un homme comparaît devant un juge pour l'assassinat d'un promoteur immobilier, qu'il a laissé se noyer devant lui.
Peu à peu, la langue de l'homme se délie, il raconte son histoire, ce qui l'a conduit à se rendre coupable de l'impardonnable.

J'ai été très rapidement touchée par les mots mis dans la bouche du protagoniste, qui s'exprime avec simplicité et humilité. Il dit les échecs, la crédulité, le regard acéré de son fils porté sur lui, tous les espoirs et toutes les déceptions, et puis la honte, la honte terrible qui suffit à Lazenec (le promoteur) à se protéger de toute revendication, lui qui a arnaqué la ville entière, et qui se pavane et profite d'un train de vie luxueux grâce à l'argent qui lui a été confié.

La figure du maire de la ville est elle aussi particulière. Tout comme Martial Kermeur (notre protagoniste), il est tiraillé entre les rêves qu'il avait pour Brest, pour lui-même peut-être aussi, et la pente sur laquelle l'ont mené ses actes, qui l'obligent à devoir assumer l'inexcusable.
Car, pour les vieux socialistes qu'ils sont, il n'est plus indigne manœuvre que d'investir dans l'immobilier pour bénéficier d'un placement supposément juteux. Dans une ville somme toute réduite, c'est une faiblesse de nature à attirer l'opprobre de manière irréversible.

Les mécanismes par lesquels Lazenec extirpe les économies des habitants sans être aucunement inquiété sont redoutables. Le lecteur découvre peu à peu l'envergure de son escroquerie, après avoir vu le piège se refermer sur Kermeur. Au-delà de l'impact financier, le récit souligne l'humiliation, qui rejaillit dans la façon dont le père fait référence à son fils, cherche à lui dissimuler la situation, ce qui conduira ce dernier à des actes lourds de conséquences.

Article 353 du code pénal est un roman dérangeant, qui semble s'être fixé pour ambition de se faire l'avocat du diable. Quel est le véritable visage de l'homme qui s'est rendu coupable de meurtre? Quels étaient ses motifs? Se peut-il qu'ils inspirent la compassion, voire la compréhension? Qui est à même de juger de cela?

Attention, pas de dérive, nous n'en sommes pas à dire que certains meurtres sont justifiés, loin de là. Mais sans faire de généralité ou de conclusion hâtive, le récit a le mérite d'interroger le jugement systématique et catégorique que l'on porte sur le crime, en rejetant en bloc toute possibilité d'humanité du coupable. C'est effrayant, mais il faut s'y confronter : les meurtriers sont humains. Ils ont commis l'irréparable, et pourtant ils peuvent par ailleurs être comme vous et moi, ce pourquoi ils ont des droits.
Tanguy Viel excelle ici à nous rappeler que, derrière ces faits divers sinistres qui font l'actualité, il y a une histoire.
Et la sienne, aussi saisissante qu'elle puisse être, est très réussie.


Pour vous si...
  • Vous ne demandez qu'à être démenti.
  • Vous savez qu'il n'est pas si facile de quitter Brest. 

Morceaux choisis

"Je me suis dit que désormais j'aurai le temps de la regarder, la mer, depuis les fenêtres de ma cellule. Puis les deux flics m'ont fait asseoir sur le banc de plastique collé à la tôle. Là, je me souviens, dans l'inconfort de la camionnette qui traversait le pont, sursautant à chaque nid-de-poule de la route fatiguée par le poids des remorques et des bateaux de dix tonnes, là, par la vitre arrière qui accueillait la bruine, on aurait dit que le ciel essayait de traverser le grillage pour se mettre à l'abri lui aussi, et ça faisait comme un rideau de tulle qu'on aurait posé sur la ville et qui ressemblait à notre histoire, oui ça ressemble à notre histoire, j'ai dit au juge, ce n'est pas du brouillard ni du vent mais un simple rideau indéchirable qui nous sépare des choses."

"Et ça m'a fait bizarre d'entendre ça dans la bouche du juge, comme de l'ironie ou je ne sais pas, un couteau dans une plaie qu'il rouvrait en moi sans que je distingue s'il le faisait par amusement ou si seulement il suivait la ligne droite des faits, si la ligne droite des faits, c'était aussi la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies si la ligne droite des faits, c'était comme l'enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire."


Note finale
4/5
(cool)

lundi 20 mars 2017

Parmi les loups et les bandits, Atticus Lish

Voici un roman que je devais lire de longue date, distingué par le Grand Prix de littérature américaine 2016, au titre assez nébuleux et à la couverture postale. 
Fun fact : l'auteur est un professionnel des arts martiaux.
Comme quoi, la littérature mène à tout. Ou bien le contraire, à vous de voir (parce que, soyons honnête, la littérature ne mène tout de même pas à l'audit financier). 


Libres pensées...

Attention, roman qui décoiffe!
On se demande même, au fil des pages, où est-ce qu'on a mis les pieds.

Les protagonistes sont deux jeunes gens malmenés par la vie, et qui s'escriment pour creuser leur sillon, jusqu'à leur rencontre.
D'un côté, Zou Lei, chinoise immigrée aux Etats-Unis, qui va de petit boulot en petit boulot, fuyant la police comme la peste depuis qu'elle a été emprisonnée trois mois pour être en situation irrégulière, et rêvant de détenir le sésame qui lui assurera un futur : un visa.
De l'autre, Skinner, ancien combattant de la guerre en Irak, rentré traumatisé, et dont le choc n'a pas été reconnu comme tel par les services sociaux.
Bref, tous deux de sérieux écorchés, avec des bleus et des bosses, étrangers à toute lamentation, parce qu'ils sont avant tout extrêmement isolés, et font seuls face à un quotidien difficile.
Leurs parcours, leurs personnalités sont très dissemblables, pourtant ils sont comme poussés l'un vers l'autre, et nouent des liens inattendus, mariant leur marginalité, conjurant de toutes leurs forces la solitude qui leur pèse.
Mais le sort ne se contente pas de sourire un beau matin à deux déshérités, si bien que les difficultés ont tôt fait de se rappeler à eux, et d'éprouver cette relation à laquelle ils se raccrochent pour ne pas sombrer.

J'ai été soufflée par la plume d'Atticus Lish, alerte et précise, par sa manière de décrire avec méticulosité ce qui constitue le lot de Zou Lei et Skinner, la pauvreté, les tâches ingrates et le salaire de misère qui les accompagne, le traitement réservé aux clandestins prêts à tout accepter pour pouvoir seulement survivre dans ce pays qu'ils ne veulent quitter à aucun prix, et qui pourtant se montre bien peu accueillant, la vie dans les bas-fonds, dans la rue, en prison, les séquelles de la guerre et l'indifférence de la société dépassée par toutes ces situations individuelles dramatiques.

Les personnages décrits n'ont rien d'images d'Epinal comme on en trouve à la pelle dans certaines romances actuelles, ils sont à la fois nuancés et parfois extrêmes dans leurs réactions, complexes, frappants de réalisme, à l'instar de la peinture sociale qui est faite des petites gens dont grouille New York, les invisibles qui font tenir la ville debout, et font mentir le rêve américain.

Le roman est habilement structuré, nous emporte dans les rues de la ville monde par excellence, pose un regard sans concessions sur ceux qui dérangent, les immigrés et les vétérans en particulier à travers les figures de Zou Lei et Skinner, et l'histoire d'amour qui est au cœur du récit, qui aurait pu n'être qu'anecdotique, en devient le point de fuite, l'essentiel, le nœud, le seul salut possible pour surmonter l'épreuve du réel, pour qu'un semblant de sens et d'espoir se détache du chaos ambiant.
C'est dur, bien sûr, mais c'est aussi très beau.


Pour vous si...
  • Vous vous laisseriez tenter par une fresque résolument moderne prenant pour théâtre New York
  • Vos personnages préférés sont les indigents, les laissés-pour-compte, ceux qui sont si nombreux dans les rues des villes mais absents du débat public, des représentations collectives en général. 
Morceaux choisis

"Elle avait simplement peur que ça soit beaucoup d'efforts pour lui alors qu'il avait déjà un combat à mener. Et si je te fais porter mes problèmes? Peut-être qu'on devrait attendre.
Attendre n'avait aucun sens, d'après lui? Quand on veut faire quelque chose, mieux vaut le faire tout de suite parce qu'on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve."

"Alors qu'elle partait, l'avocat reparut et lui adressa quelques mots tout en rangeant un nouveau dossier dans la bannette. Je vous ai entendue. Si vous vous mariez, il vaudrait mieux que ce soit une véritable union ou vous risquez de gros ennuis. Ça, je peux vous le dire pour rien. Conseil gratis.
Elle ne comprit pas ce qu'il voulait dire. Qu'est-ce que vous entendez par là? Nous sommes peut-être des gens ordinaires, mais nos sentiments sont sincères."

"Si une fille marche seule dans la steppe et qu'elle ne voit rien d'autre qu'un point unique qui se déplace au loin, alors le point la voit aussi. Cerf, homme, loup."


Note finale
4/5
(très bon)

vendredi 17 mars 2017

Les délices de Tokyo, Durian Sukegawa

L'an dernier, j'ai été ravie par le film inspiré par le roman de Durian Sukegawa. Pour une fois, je vais donc à contre-courant, et découvre le roman après le film. 
Un seul mot d'ordre : vivent les dorayakis!


Libres pensées...

Sentaro vend des dorayakis qu'il fait lui-même dans une échoppe de Tokyo.
Un jour, une vieille femme, Tokue, se présente à lui et lui demande de l'embaucher. En dépit de ses réticences, Sentaro lui offre une chance, et découvre auprès d'elle les secrets de la pâte de haricot. Grâce à son talent, le commerce fleurit, jusqu'à ce qu'une rumeur se répande au sujet de Tokue, faisant fuir les clients, et obligeant bientôt Sentaro à se séparer d'elle à contre-cœur.

Je ne vous en dirai pas davantage, pour ne pas vous gâcher le suspense.
Les délices de Tokyo est un très beau roman, qui parvient avec brio à traiter de sujets graves, derrière l'apparence de la légèreté.
Car, ne vous en indignez pas, mais le sujet n'est pas réellement la pâtisserie japonaise.
Avec beaucoup de pudeur, l'auteur aborde la question de la stigmatisation sociale autour d'un phénomène historique précis, interroge les relations qui peuvent naître entre deux personnes solitaires et qui soudain semblent se "reconnaître", nous raconte leur égarement, et la façon dont leur simple rencontre va les orienter, les aiguiller et leur offrir comme un nouveau départ.

On se laisse bercer par la prose fluide, les effluves que l'on imagine, la chute des fleurs de cerisier. L'auteur sait convoquer une large palette de sentiments, qu'il nous fait visiter, et met dans la bouche de ses personnages (non pas des dorayakis, mais...) des mots d'espoir, malgré le sort dont ils sont victimes.

Une lecture douce et vibrante, qui vous donne envie d'ouvrir une épicerie japonaise, ou, à défaut, d'importer de Chine des sacs remplis de haricots rouges.
Vous connaissez un autre bouquin qui puisse se vanter de cet exploit?


Pour vous si...
  • Vous êtes un inconditionnel de la boulangerie Aki, rue Sainte-Anne.
  • Vous êtes sensible aux odeurs, aux couleurs, à la douceur de vivre.

Morceaux choisis

"D'après elle, c'était ainsi qu'on laissait reposer les haricots. Toutes ces techniques étaient inconnues de Sentaro. "C'est compliqué, tout ça", laissa-t-il échapper ; ce à quoi Tokue répondit : "C'est une question de courtoisie.
- Pour la clientèle?
- Non, Pour les haricots." "

"D'après elle, si on vivait dans l'espoir de l'entendre, peut-être cela se produirait-il un jour. Devenir ainsi des sortes de poètes était sûrement pour nous la seule façon de vivre, m'a-t-elle dit. Regarder uniquement la réalité donnait envie de mourir. Pour franchir la haie, la seule solution était de vivre comme si on l'avait fait."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 16 mars 2017

La téméraire, Marine Westphal

Je poursuis la belle aventure des 68 premières fois, avec cette deuxième fois (la première ayant été consacrée au très beau Marx et la poupée de Maryam Madjidi) qui m'entraîne dans le sud de la France. Parfait, je ne demande pas mieux.


Libres pensées...

La téméraire n'est pas du genre "premier roman sympa-pépère", soucieux de ne pas déranger, s'excusant quasiment d'exister, et que l'on referme satisfait, au point de ne plus y penser quelques heures plus tard.

La téméraire bouscule, perturbe et assume.
En tant que lecteur, on s'habitue aux égards, aux codes qui s'appliquent sévèrement aux livres qui arrivent jusqu'à nous, et ont pour devoir de nous amuser, de nous distraire, sans attendre, sans raté, il faut que cela marche dès la première ligne, il faut du sensationnel mais pas du vulgaire, du cul mais de la poésie aussi, ou quelque chose qui s'en approche, un équilibre pas si subtil fait d'ingrédients de grande surface, disposés en masse sur des étales à perte de vue.

La téméraire fait une croix sur ce que l'on attend d'un premier roman, la réserve, la modestie les égards, parce que c'est un roman qui a quelque chose à dire. A force de lire la même chose (coucou Agnès Ledig, oui, c'est bien à tes livres que je pense), on en oublie le désordre que cela crée, de lire un roman qui nous fasse réfléchir à un sujet qui n'a rien d'évident, qui n'a rien de convenu. Ça peut même faire petit un choc, si on n'est pas préparé.

L'histoire est celle de Bartolomeo, dit Lo Meo, et de Sali, sa compagne depuis trente ans, qui se retrouve un beau jour auprès d'un corps qui s'apparente à une coquille vide, après l'AVC qui frappe Lo Meo.
L'histoire est aussi, par extension, celle de leurs enfants, Gabin et Maia, fêlés, tâchant chacun à leur manière de survivre au spectacle de leur père invalide, de leur père éteint, Gabin qui porte dans son allure et ses traits le souvenir de son père, Maia qui fuit, s'adonne à l'alcool et au sexe facile pour ne pas se confronter à l'absence qu'elle impose à sa mère.

Une force brutale, franche, émane du texte de Marine Westphal. Ses personnages sont égarés et lumineux, rongés par leurs contradictions, ils vont au-delà de tout semblant de moralité, parce qu'ils sont aux prises avec la débâcle, leur quotidien et leurs repères brisés, et qu'il leur faut composer avec le nouvel ordre imposé, et avec ce que cet ordre leur révèle d'eux-mêmes.

Le drame qui frappe cette famille est d'une effarante banalité, tant il pourrait advenir au sein d'une autre, tant il présente un caractère quasiment aléatoire. De cette banalité, l'auteur extrait l'inouïe, la violence, le manque, la douleur insoutenable, la pudeur aussi. C'est troublant, et plus que cela encore, je dirais plutôt que c'est bouleversant.
D'ailleurs, depuis que j'ai refermé le roman, il ne m'a pas vraiment quitté. 

Pour vous si...
  • Vous n'avez pas besoin de grandes épopées pour vous mettre en appétit ; les drames de la vie réelle peuvent tout autant vous émouvoir et vous interpeller

Morceaux choisis

"Elle ruisselait, pendant que la toile qui supportait Lo Meo dans son dos restait douloureusement sèche, irritante, impitoyable maillage de nylon. C'était une créature fascinante qu'ils formaient là, ombre branlante, bossue, emmêlée aux troncs tordus des résineux."

"Le bien et le mal n'avaient plus lieu d'être. L'amour engloutissait tout, empêchait la raison de reprendre le dessus. L'amour : je l'imagine en escalier biscornu, dont les marches parfois se dérobent, il faut continuer d'avancer, accepter d'être aveugles, guidés par autre chose que la lumière. De l'extérieur, ça paraît fou. Mais c'est ce qu'on dit de tout ce qu'on ne contrôle pas."

"Un jour viendra où penser à son père ne lui fera plus l'effet d'une balle à tête creuse tirée dans l'oreille, il a déjà conscience de ça. Il lui faut du temps pour apprivoiser cette solitude toute neuve. C'est énorme d'avoir à enterrer celui qui avait promis d'être toujours là."


Note finale
4/5
(excellent)

mercredi 15 mars 2017

Premières neiges sur Pondichéry, Hubert Haddad

Un titre exotique, un auteur portant le même nom que le roi dans La belle au bois dormant, une couverture aux tons ocre, jaune et bordeaux... Ne vous y méprenez pas, braves gens, c'est un mirage maudit, restez sur vos gardes.


Libres pensées...

Ce post aurait tout à fait pu s'intituler : "chronique d'un naufrage inattendu".

Sur le papier, tous les éléments étaient réunis pour me garantir une douce expérience, orientale et presque philosophique (un roman dont le titre comporte le mot "neige" se doit d'exprimer une hauteur, une réflexion allant de pair avec la mélancolie et l'intemporalité qui se dégagent des paysages hivernaux. Ne me demandez pas, c'est comme ça.).


Et bien, me voilà dans la délicate position que voici : je confesse une totale imperméabilité de ma part au roman de Hubert Haddad.
Le ton, les phrases et leurs mots m'ont semblé empruntés, spécieux.
Ils véhiculent pourtant un univers envoûtant, ou s'y astreignent à tout le moins, et pourtant, je n'ai, bien malheureusement, pas été sensible le moins du monde à cet univers que je ne demandais qu'à aimer.

En réfléchissant aux motifs pour lesquels la lecture ne m'avait pas séduite, j'ai pensé que pouvait être en cause le nombre important de mots tirés directement du texte dans la langue originale, dont je me suis sentie exclue, extérieure. J'aurais pu, bien sûr, solliciter Google pour comprendre chacun de ces mots, mais je n'ai pas ressenti un attrait suffisant pour cela. Sans doute, me direz-vous, ai-je, dans ces circonstances, laissé peu de chances au texte de me convaincre.
Ce n'est pas faux.
Quoi qu'il en soit, le constat est amère : de ce petit roman dont j'espérais tant, je ne retiens rien, si ce n'est le goût de la déception face à son hermétisme que je n'ai su percer.


Pour vous si...
  • Vous êtes un peu plus acharné que votre serviteuse, et êtes prêt à aller fouiller le net à la recherche de réponses.
  • Ou alors, tout simplement, vous êtes familier avec l'univers décrit par le roman (dont vous noterez, habile et malin que vous êtes, que je ne vous ai donc rien dit. Le mystère reste entier).

Morceaux choisis

"Tous les violons des klezmorim de son enfance résonnent en lui de ce nigoun, cette mélodie étouffée dans les camps de la mort. La mémoire est un chien fou baptisé par l'illustre rabbi de Troyes, Rachi le Parshandata, pour perdre ou sauver une âme. Et l'enfance, un piège à loup caché sous les neiges du temps."

"Des véhicules étaient tombés en mer et des barques flottaient à quai sur des mares de boue. Si proches, les reflets ingénus du ciel et des eaux témoignaient d'une autre réalité que rien jamais ne blesse. La rage élémentaire était passée comme un rêve sous des arches de perle. Une lumière intense appuyait sa lame sur les paupières des sinistrés, mendiants, soutiers du port, prostituées effarées du désir inconnu de l'univers." (une seule chose à dire : le monsieur a clairement fumé.)


Note finale
1/5
(flop)

mardi 14 mars 2017

Venise n'est pas en Italie, Ivan Calbérac

Un titre un peu provoc, une distinction aguichante, voilà suffisamment de matière pour me convaincre de me plonger dans le premier roman d'Ivan Calbérac!


Libres pensées...

Rien de tel que le bouche-à-oreille pour découvrir de nouvelles lectures ; c'est en tout cas la méthode grâce à laquelle j'ai découvert, dernièrement, un roman original et rafraîchissant.

Le livre s'apparente au journal d'Emile, le protagoniste, un adolescent à l'allure discrète, traversant les tribulations ordinaires des jeunes gens de son âge (formule que j'ai toujours rêvé d'employer, pour sa capacité admirable à me renvoyer immédiatement à la catégorie des "vieux", cette nébuleuse obscure à la fois attirante - à moi la sagesse, l'accomplissement social, la thune!...il faut s'attendre néanmoins à devoir gérer quelques franches déceptions - et répugnante - bonjour les membres flasques, l'arthrite et les trous de mémoire -), et d'autres moins communes.

Emile est issu d'une famille modeste ; il vit avec ses parents dans une caravane, en attendant un permis de construire que la mairie tarde à fournir. Il entretient avec ces derniers - comme tout ado, vous me direz- une relation particulière, faite de non-dits, de frustration, de gêne, et d'une grande tendresse (ah, les parents, ces vieilles choses auxquelles on s'attache indûment...).
Et, comme tout ado, Emile ne pense qu'à une chose.
Non, pas les jeux vidéos.
Non, pas le porno non plus, encore que.
Et oui, il ne reste que : l'amooooouuuuur!
L'amour fait jeune fille sous les traits de Pauline, qui, en plus d'être bonne charmante, incarne précisément ce qu'Emile redoute et admire : un milieu social bourgeois, dépositaire de la culture légitime, ce qui s'exprime à travers son éducation musicale par exemple, mais aussi, et de manière plus physiquement concrète, la maison dans laquelle elle vit, les manières de ses parents, et, bien entendu, le regard qu'ils portent sur lui.
Néanmoins, Emile s'accroche, s'attache, et lorsque Pauline lui propose de la rejoindre à Venise pour l'écouter jouer dans un orchestre symphonique, il croit enfin toucher le rêve du doigt.
Bien sûr, le sort s'en mêle, ses parents puis son frère décident de l'accompagner pour passer eux aussi des vacances à Venise, et ce qui devait être un rêve à base de gondole et de gnocchis al dente devient une épopée caravanesque avec passage par la case "camping".

Le roman repose en partie sur des scènes qui pourraient tenir du vaudeville, sur l'humour naturellement indissociable du road trip auquel Emile prend part bien malgré lui, mais il va néanmoins au-delà.

L'auteur nous plonge dans les émois adolescents, ce qui mobilisera éventuellement les souvenirs gênants et émus que nous tâchons tous de refouler profondément, par le biais d'une écriture très orale, très vivante, non pas une écriture recherchée ou un style raffiné qui dénoterait complètement avec l'ambition du livre.

Enfin, toujours par le biais de cette langue très franche, il dessine une sorte de satire sociale, dévoile cette forme de violence à laquelle est confrontée Emile, la violence des différences sociales, des stigmates dont il est victime, de l'appartenance qu'il porte et exprime à son insu, et l'éloigne de Pauline qui, quant à elle, maîtrise les codes de la bourgeoisie, d'une culture légitime solidement ancrée dans son éducation et ses origines.

Il n'est pas question d'aborder ce thème sous l'angle de la théorie, mais du quotidien de deux ados qui partagent une attirance, des troubles et des doutes qui les rapprochent en dépit du reste.

J'ai aimé la simplicité avec laquelle ce sujet était évoqué, l'évolution du personnage d'Emile, qui, si elle est attendue et espérée, se fait avec intelligence.

Venise n'est pas en Italie n'est pas qu'un texte divertissant et abordable, c'est aussi un texte d'une très belle sensibilité, qui met le doigt sur une réalité persistante, à l'heure où l'on pourrait croire que les technologies rapprochent et mélangent, de par l'accès de tous (ou en tout cas, une majorité) à l'information et à la culture. Comme l'a très bien démontré Thomas (Piketty, coucou), les inégalités sociales n'ont eu de cesse de se creuser au court de la deuxième moitié du vingtième siècle, et culminent aujourd'hui. Nul doute que le sujet mérite d'avoir une place dans la littérature. 

Pour vous si...
  • Vous n'avez pas abandonné votre fantasme de l'uptown girl.
  • Votre famille est un boulet qui vous suit où que vous alliez, et dont vous savez que vous ne vous débarrasserez pas comme ça. Courage à vous. 

Morceaux choisis

"Moi, c'est rare que les filles me regardent, même discrètement, mine de rien. Ma mère dit que j'ai une beauté discrète, je sais pas trop comment le prendre. La beauté discrète, ça peut s'approcher dangereusement de la mocheté, si vous voyez ce que je veux dire."

"A Paris, il paraît que chaque matin, les gens prennent le métro pour améliorer leur train de vie. Mais comme ils le reprennent une deuxième fois le soir pour rentrer chez eux, c'est surtout le train-train qui augmente, et finalement, leur vie devient pire que si elle était mieux."


Note finale
4/5
(trop cool)

vendredi 10 mars 2017

Américaines, Patrick Sabatier

Le document de février du Grand Prix des Lectrices tombait à point, à quelques jours de la journée des droits des femmes. En plus, fun fact, l'auteur s'appelle tout de même Patrick Sabatier, il faut le faire. Chapeau au monsieur, ça doit pas être facile d'essayer de se faire un nom dans ce monde quand on s'appelle comme l'un des présentateurs télé les plus connus de France et de Navarre. Je me demande limite si ça aide à pécho ou pas. 


Libres pensées...

Le document présente, de manière synthétique, des portraits de femmes réelles ou fictives qui ont marqué l'histoire des Etats-Unis.

Le projet est à la fois ambitieux et intéressant, donc il avait tout pour me plaire. Je me suis d'ailleurs d'abord plu dans ces pages, vaquant d'un nom à l'autre, l'un me disant vaguement quelque chose, l'autre m'étant parfaitement inconnu...

La limite de l'exercice, c'est que l'on se lasse, bien malheureusement. Votre serviteuse, en tout cas, s'est lassée (honte à elle), car il n'y a guère que deux à trois pages consacrées à chaque figure qui mériterait à elle seule infiniment davantage. In fine, ma lassitude s'est doublée de frustration, car j'ai eu le sentiment de ne faire qu'effleurer ces parcours et ces histoires incroyables, Le documentaire s'apparente à un catalogue, j'aurais préféré je pense une prise de parti, un éclairage sur quelques-unes seulement de toutes ces femmes qui méritent individuellement qu'on les célèbre, pour l'apport qui a été le leur, pour ce qu'elles ont défendu et incarné.

J'ai néanmoins eu le plaisir de découvrir certains noms dont je n'avais jamais, ou bien peu, entendu parler, et le bénéfice de cette lecture a été au moins de me donner envie d'en savoir plus à leur sujet (je pense à Victoria Woodhull, Clara Barton, Rachel Carson...).

Par ailleurs, l'oeuvre s'inscrit dans un contexte particulier, remontant à l'année 2016, à une période où Hillary Clinton était fortement pressentie pour devenir la nouvelle et première présidente des Etats-Unis, ce qui se ressent dans les passages qui lui sont dédiés. A cet égard, le livre paraît, malheureusement, déjà daté et décalé.

Une mise en bouche intéressante, mais qui laisse une amertume, comme une insatisfaction, une envie de plus. 

Pour vous si...
  • Vous vous sentez à l'aise quand il s'agit de faire un inventaire, de quelque nature que ce soit.
  • Vous seriez curieux de voir la photo de Calamity Jane (ne cherchez pas sur Google, c'est de la triche).


Note finale
2/5
(pas mal)

jeudi 9 mars 2017

L'expédition, Monica Kristensen

Le Grand Prix des Lectrices m'a proposé en février un polar à la sublime couverture (voyez par vous-même ci-dessous), et comme je suis extrêmement superficielle, il n'y a rien qui puisse me combler davantage. 


Libres pensées...

Une expédition norvégienne constituée d'amateurs émet un appel de détresse conduisant à l'intervention des secours. Knut, policier, se rend sur place, et constate que les chiens de l'attelage sont tous morts, à l'exception de l'un d'entre eux, et l'un des hommes semble très malade. Tandis qu'il est évacué, Knut demeure avec le reste de l'équipe, déterminée à mener à bien son projet et parvenir jusqu'au pôle Nord.
Le voici au coeur d'un huis clos angoissant, en pleine banquise, auprès d'hommes qu'il ne connaît pas et dont il apprend bientôt que l'un d'eux, au moins, a empoisonné les chiens et l'homme hospitalisé. Un autre danger le guette : il découvre bientôt qu'un ours blanc est sur leurs traces...

Etant d'un naturel peu emballé par les régions froides (par extension, ceci concerne aussi le ski), il va sans dire que je craignais le pire, en débutant la lecture de L'expédition.

Cette réserve a pourtant été graduellement annihilée, pour se transformer, pour finir, en franc engouement.
Pour rappel, les découvertes "polars" du Grand Prix m'ont pour l'instant laissée plutôt froide : Rêver a été un désastre, j'ai dû m'endormir douze fois sur Les disparus du phare, Tout n'est pas perdu était un poil glauque mais moins terne que ses prédécesseurs, Surtensions fonctionnait correctement mais demeurait un récit relativement mécanique, et Bondrée n'était...pas vraiment un polar.
Finalement, c'est encore le roman d'Hervé Commère, Ce qu'il nous faut c'est un mort, qui s'est le plus positivement détaché du lot.
L'expédition vient rejoindre le haut du panier, grâce à une ambiance anxiogène cultivée avec soin, des personnages nuancés et de nature à cultiver le doute quant à leurs intentions, et une trame habilement menée.
Les motifs cachés derrière les actes répréhensibles commis sont en outre intéressants, en ce qu'ils lèvent le voile sur le fonctionnement de telles expéditions, et nous permettent de sortir des schémas bien connus où le mari est coupable, ou alors un tiers dont l'identité double nous est révélée au terme de rebondissements invraisemblables censés fournir la dose d'adrénaline dont les auteurs sont persuadés qu'elle est l'ingrédient indispensable à tout bon polar.

Bien entendu, l'adrénaline existe dans L'expédition, et se concrétise notamment avec l'ours qui constitue une menace rôdant au-dessus (et sur les pas) de nos aventuriers, mais il m'a semblé que les raisons pour lesquelles les protagonistes persévéraient dans leur projet (= de rejoindre le pôle Nord) étaient réalistes et très humaines (ahhh, ce foutu besoin de réussite...).

J'applaudis donc l'entreprise de Monica Kristensen, qui est parvenue à m'immerger dans un univers auquel je suis habituellement hermétique voire réfractaire, sans que l'expérience ne vire aux regrets immédiats et profonds.


Pour vous si...
  • Vous êtes tenté par l'envers du décor des expéditions nordiques (ou pas nordiques, d'ailleurs, ça marche aussi).
  • Un polar écrit par une glaciologue ne peut que vous intriguer (et oui, on découvre de nouveaux métiers tous les jours).

Morceaux choisis

"Il était marié à Joséphine Diebitch, une femme beaucoup plus jeune que lui, ajouta Karsten. Elle l'a accompagné dans plusieurs de ses expéditions, mais n'a jamais été plus loin que son camp de base au Groenland. Ce qui lui valut quand même de nombreuses critiques dans la presse américain,e qui considérait qu'en agissant ainsi il manquait de professionnalisme. La plupart des gens estimaient en effet que les femmes n'avaient rien à faire dans les régions polaires." (ah, le sexisme appliqué à la géographie, un vrai plaisir. C'est bien connu, les femmes ont beaucoup plus à faire au soleil, comme se dorer la pilule et faire des lessives).

Note finale
4/5
(très bon)

mercredi 8 mars 2017

La légèreté, Catherine Meurisse

J'ai découvert La légèreté en regardant une émission de la Grande Librairie (ça aurait eu plus de cachet si j'avais dit TPMP, mais bon, malheureusement non).
Attirée par les tons de la couverture et certaines illustrations, je m'étais promis de le débusquer en bibliothèque, ce qui fut fait.


Libres pensées...

Vous l'aurez vu en parcourant le blog, je suis loin d'être une experte en matière de BD/romans graphiques. Ma chronique du jour s'éloignera donc ostensiblement, je présume, de l'analyse que pourraient faire les aficionados, et je me contenterai de vous parler de mon ressenti, en tant que lectrice occasionnelle dans le domaine.

Dans La légèreté, Catherine Meurisse, qui était rédactrice à Charlie Hebdo, nous raconte la façon dont elle a vécu les attentats et les mois qui ont suivi.

Le témoignage qu'elle livre est intime, et nous fait vivre de nouveau les attentats, cette fois depuis un point de vue quasiment interne, puisque les victimes constituaient, d'une certaine manière, une famille pour l'auteur, d'où un traumatisme profond, d'une part dû à la perte violente, et d'autre part au hasard qui a fait qu'elle n'était pas présente sur les lieux lors du massacre, ayant eu une panne de réveil.

A la suite de l'attaque, elle sombre, inévitablement, dans un état qui s'apparente à la dépression, elle s'interroge, se débat, cherche désespérément une issue au mal-être qui la mine, Son séjour à la Villa Médicis la confronte à l'absence du syndrome de Stendhal qu'elle souhaitait ardemment provoquer.
Néanmoins, à mesure que le temps passe, elle laisse la place à la légèreté dans sa vie, celle qu'elle pensait disparue depuis le 7 janvier 2015.

L'auteur véhicule avec talent les sentiments multiples et parfois contradictoires qui l'accablent dans la période qui suit l'attaque, et qui disent le choc qu'elle subit de plein fouet, étant au plus près des rédacteurs assassinés, ses collègues, et bien davantage, ses amis de longue date.
Le graphisme est sublime, se prête avec précision à l'égarement, à la solitude, à la dépression qui se manifestent à travers les images d'un personnage qui se noie, qui fait une chute interminable dans le vide, qui se liquéfie soudain.

La légèreté dilue l'appropriation collective qui a été faite du massacre perpétré en janvier 2015, en disant la tragédie individuelle d'une rescapée, à laquelle il incombe de réapprendre à vivre, alors qu'il semble que sa vie se soit arrêtée. On trouve beaucoup de pudeur et de douleur dans le cheminement relaté par l'auteur, qui nous vont droit au cœur.


Pour vous si...
  • Vous n'avez pas oublié le choc du 7 janvier 2015.
  • Vous vous êtes parfois demandé ce qui se cachait derrière le syndrome de Stendhal.

Morceaux choisis

"A quoi bon chercher le syndrome de Stendhal? Finalement, je l'ai eu, mais à l'envers.
D'abord l'évanouissement intérieur, dû au choc de l'attentat, puis, au réveil, l'obsession de la beauté.
Une fois le chaos éloigné, la raison se ranime et l'équilibre avec la perception est retrouvé. On voit moins intensément, mais on se souvient d'avoir vu.
Je compte bien rester éveillée, attentive au moindre signe de beauté.
Cette beauté qui me sauve, en me rendant la légèreté."


Note finale
4/5
(excellent)