mardi 22 août 2017

Le pingouin, Andreï Kourkov

Le moyen le plus sûr de dégoter de bonnes nouvelles lectures, je ne vous apprends rien, reste encore, à mon humble avis, le bouche-à-oreille. Sans ajouter que cela présente l'intérêt non négligeable de vous éclairer sur votre entourage, en partageant (ou pas) leurs goûts. Le pingouin m'ayant été chaudement recommandé, je me suis empressée de le dénicher pour le lire. 


Libres pensées...

En Ukraine, Victor est un journaliste sans emploi qui, après le départ de sa compagne, a adopté un pingouin donné par le zoo cherchant à s'en débarrasser, afin de conjurer sa solitude. Mais le pingouin, Micha, semble parfois triste et neurasthénique. Un beau jour, Victor se voit proposer un travail par un journal où il avait envoyé une de ses nouvelles : on lui demande de rédiger des nécrologies de personnalités actuellement vivantes. Il dresse une liste de noms assortis de petites croix, qu'il coche consciencieusement les unes après les autres, à mesure que ses travaux progressent, lui permettant d'améliorer sensiblement son quotidien ainsi que celui de Micha. Jusqu'à ce que certaines de ces personnalités meurent brutalement, et conduisent Victor à s'interroger sur la véritable nature de son travail.

Le roman d'Andreï Kourkov est jubilatoire!
L'auteur mêle avec brio une intrigue cocasse et bien tricotée, des personnages attachants, dont certains relativement improbables (on n'a pas tous les jours l'occasion de croiser un protagoniste qui est un pingouin), mais avec lesquels le lecteur peut néanmoins tisser une connivence (les questions que se pose Victor sur sa vie, alors qu'elle est assez particulière, ne sont pas très éloignées de celles qui occupent tout un chacun), et une écriture fluide.

En outre, le tout est original, sort des sentiers battus, ce qui renforce la curiosité du lecteur : que peut-il bien advenir à un pingouin dépressif dans le centre-ville de Kiev? Comment Victor va-t-il bien pouvoir se dépêtrer de la situation dans laquelle il s'est joyeusement mis? L'intrigue peut sembler un peu rocambolesque, mais est habilement servie par l'art du récit que l'auteur maîtrise, et qui rend l'illusion parfaite. Par ailleurs, le choix du cadre (Kiev dans les années post-soviétiques) suffit à instiller une atmosphère qui nourrit la suspicion, une sorte d'inquiétude de fond (merci les films américains qui nous ont abreuvés de méfiance à l'égard de tout ce qui est vaguement rouge, ou l'a été, ou pourrait l'être), alimentant en cela le sentiment qu'une menace rode autour de Victor et de son pingouin.

Car si l'aspect humoristique du roman est le plus visible, il est difficile de ne pas voir, en filigrane, une satire mettant en exergue le sort fait à certaines professions intellectuelles dans les pays sous influence soviétique au cours de la deuxième moitié du XXe siècle (pour une approche moins second degré, je vous invite à lire Les âmes rouges de Paul Greveillac, dont la chronique est accessible ici) et la violence ambiante ainsi que les rouages à l'oeuvre dans lesquels sont pris les individus malgré eux lorsqu'ils approchent les organes du pouvoir (ici, la presse).

Le pingouin est donc à la fois un roman drôle et divertissant, et dans lequel on peut néanmoins deviner un deuxième niveau de lecture, qui fait, cette fois, froid dans le dos...


Pour vous si...
  • Vous en avez marre des personnages de roman trop classiques, et aimeriez un peu plus d'audace
  • Vous êtes du genre à faire des listes

Morceaux choisis

"Il pensait alors qu'il avait tout ce qu'il faut pour mener une existence normale : une femme, un enfant, un animal de compagnie. La fusion de ces quatre éléments restait artificielle, il en était conscient, mais rejetait cette idée au profit de son bien-être et de cette illusion provisoire de bonheur. [...] La simple succession de la béatitude nocturne et du retour sur terre au réveil, la simple pérennité de cette succession semblaient démontrer qu'il était à la fois heureux et lucide. Donc, tout allait bien, et la vie valait la peine d'être vécue."

"L'existence est une route, et si on prend la tangente, elle est plus longue. Et là, le processus compte plus que le résultat, puisque l'aboutissement est toujours le même : la mort."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 21 août 2017

Un astronaute en bohême, Jaroslav Kalfar

Aujourd'hui, je vous parle du roman qui a le titre le plus aguicheur de toute la rentrée littéraire. A côté de Le courage qu'il faut aux rivières ou Bonjour, c'est l'infirmière, Jaroslav a su, en effet, tirer son épingle du lot. 


Libres pensées...

Jakub touche son rêve du doigt lorsqu’il est choisi par son pays, la République Tchèque, pour prendre part à une mission russe dans l’espace. Fils d’un ancien proche du régime communiste qui s’est soustrait à la comparution pour accusations de torture en disparaissant avec sa femme dans un accident, Jakub n’a eu de cesse d’œuvrer dans sa vie pour devenir quelqu’un de bien, et s’éloigner de la figure de son père. Mais la mission ne se déroule pas comme espéré : il apprend que sa femme Lenka le quitte, et bientôt, il découvre qu’il n’est pas seul à bord, et fait la connaissance de Hanus, un alien curieux et une oreille attentive pour discuter de toutes choses. Le vaisseau se retrouve néanmoins abîmé à la suite d’un choc, le condamnant à la mort, mais Jakub survit, et parvient à rejoindre la Terre, où il s’emploie à retrouver la trace de Lenka.

Le roman constitue une sorte d’objet littéraire non identifié, mêlant des genres différents, qui peuvent désarçonner le lecteur.
En effet, une partie se révèle plutôt historique, révélant des agissements indignes sous le régime communiste, le déroulement de la Révolution de Velours et le contrecoup pour ceux qui étaient auparavant du côté du pouvoir.
Pourtant, dès lors que la mission dans l’espace débute, la dimension fantastique, avec l’intervention de personnages aliens, prend le dessus, et brouille les repères du lecteur.

Les personnages intervenant dans le roman sont parfois difficiles à cerner,  à l’instar des grands parents de Jakub, de l’homme jadis torturé par son père, ou de Klara par exemple, dont Jakub fait la connaissance dans l’espace. Les personnages de Jakub et Lenka provoquent l’empathie de par leurs ambiguïtés et leurs désirs parfois paradoxaux.

Pour finir, si l’action fait progresser le récit d'apparence déstructurée, il est beaucoup question d’introspection de la part de Jakub, qui revisite son histoire en la racontant à Hanus, et s’interroge sur des thématiques philosophiques (l’amour, la mort, la solitude, l’ambition). Malgré mes suppositions initiales, j'ai découvert un récit mélancolique, laissant peu de place à l'humour (comme le laissait présager le titre).

Les rebondissements peuvent en outre créer une confusion, car si les conversations entre Jakub et Hanus sont abordables et intéressantes, il est malaisé de suivre l’intrigue entre la déclaration de la mort de Jakub et son retour sur terre, tant elle verse dans l’imaginaire.

Néanmoins, la dernière partie du livre apporte un apaisement, et des réponses pleines de sagesse aux préoccupations de Jakub.

Le roman de Kalfar ne ressemble à aucun autre, ce qui est intriguant, mais il peut, de par cette dimension hybride, peiner à trouver son public (en dépit de celui, évident, qui sera intrigué par le titre) : le lectorat amateur de fantastique n’y trouvera pas son compte car le fantastique n’est pas présent dans toute la première partie, et le lectorat plus sensible à la dimension historique et politique pourra être rebuté par l’évolution fantastique.

Le résultat, déroutant, constitue néanmoins une intéressante expérience de lecture!

Pour vous si...
  • Vous êtes prêt à vous engager pour un long voyage de solitude.
  • Vous n'avez rien contre les aliens. 
Morceaux choisis

"Je souris, mais refusai de rire. Ne jamais rire à haute voix à vos propres blagues, avait conseillé le Dr Kutak. C'est le signe certain d'un esprit qui se détériore."

"_Ah, un sceptique! J'adore les sceptiques. Ils maintiennent une démocratie honnête, mais ils ne pensent pas toujours les choses en grand. Pensez plus grand. Qu'est-ce qui fait un pays?
[...]
La grandeur d'une nation ne se définit pas par des abstractions, Jakub. Elle est définie par des images. Des histoires transmises oralement, par la télévision, immortalisées par l'internet, des histoires sur un nouveau parc en cours de construction, des sans-abri qu'on nourrit et des hommes mauvais arrêtés pour avoir volé des hommes bons. La grandeur d'une nation se niche dans ses symboles, ses gestes, ses actions sans précédent."

"Je voulais que quelqu'un me dise qu'il sait ce qu'il fait. Je voulais que quelqu'un revendique l'autorité."

Note finale
3/5
(cool)

vendredi 18 août 2017

La mise à mort, Louis Aragon

Il y a longtemps que je ne vous ai pas fait le coup du classique du mois, n'est-il pas? Pour la rentrée, j'ai choisi un roman d'Aragon, dont il est fort possible que vous n'ayez jamais entendu parler, dans le cas contraire je vous salue bien bas. Une évocation par une soirée estivale m'a donné envie de me replonger dans la prose de l'ami Louis...


Libres pensées...

Avec La mise à mort, Aragon s'aventure dans le roman expérimental, en rupture avec l'oeuvre produite jusque-là, et cela se constate à travers la grande complexité du récit.
Cette complexité ne vient pas du vocabulaire ou de l'intrigue, qui sont en soi abordables, mais davantage de la forme, de la structure du roman, et de l'effet de miroir qui le sous-tend, et constitue une thématique récurrente.

L'histoire est celle d'un narrateur, et de ses doubles, amoureux d'une femme, appréhendée à travers plusieurs noms donnant le sentiment là aussi d'une pluralité de personnages.
Eux sont Alfred, Antoine, Anthoine, Pierre, Christian. Elle est Fougère, Ingeborg, Murmure, Bettina. Elsa, en filigranes, dont le nom n'est cité que trois fois, et qui pourtant hante les pages.
Fougère est cantatrice, Alfred l'aime passionnément, au point de tuer Anthoine, qui aime aussi Fougère.
L'intrigue débute lorsque le narrateur constate qu'il a perdu son reflet dans le miroir, alors qu'il écoutait chanter Fougère. De nombreuses digressions viennent ensuite parsemer le récit, également entrecoupé de nouvelles écrites par Anthoine Célèbre, compagnon de Fougère.

Dans La mise à mort, Aragon interroge à la fois la narration, le rapport entre l'auteur et ses doubles littéraires, et semble se complaire à se jouer du lecteur, qui peine à saisir les circonvolutions de sa pensée.
Le miroir incarne parfaitement l'intrigue : il faut parvenir à la toute fin du récit pour comprendre ce qui lie Alfred à Anthoine, et que le reflet perdu resurgisse.

Mais au-delà de la complexité de compréhension évidente provenant des différentes couches de narration, Aragon présente ses réflexions sur la jalousie, l'amour, l'identité, ainsi que sur le réalisme dont se réclame ardemment Anthoine Célèbre, et donc, en trame de fond, Aragon lui-même, et il s'agit là de passages d'une grande richesse pour le lecteur.

Car si la lecture est parfois chaotique, exigeante, malaisée, il règne dans le récit une mélancolie qui imprègne chaque page, jusqu'au lecteur lui-même, comprenant qu'à travers les figures des protagonistes, il est question de lui-même, il est question d'amour. La mise à mort est avant toute chose un grand roman d'amour, sublimé par la toute dernière phrase qui laisse à entendre dans quel gouffre le narrateur a sombré par amour.

Ainsi, en dépit de son abord aride, le roman mérite que l'on se donne la peine de le lire dans son entier, pour sa dimension expérimentale bien entendu - l'expérience est unique, vous pouvez m'en croire -, mais aussi pour cette poésie qui n'est jamais loin de la prose d'Aragon ; Aragon qui, quand on le lit, donne le sentiment que lui seul sait parler d'amour.

Pour terminer, je vous renvoie vers une émission datant de 1985, intéressante pour ceux qui feront le choix de partir à la conquête de La mise à mort :
http://www.louisaragon-elsatriolet.org/IMG/mp3/Le_masque_et_la_plume_La_mise_a_mort.mp3

Pour vous si...
  • Vous aimez l'aventure ;
  • Les grands noms ne vous font pas peur, ni les narrations complexes, après tout, vous êtes venu à bout de cent ans de solitude ;
  • Vous êtes un adepte des surnoms bien nazes.
Morceaux choisis

"Est-ce que Fougère m'aime? Elle m'aime, pour sûr. C'est-à-dire qu'elle aime une image de moi, qu'elle appelle Antoine. Elle a l'habitude de moi, elle se passerait peut-être difficilement de moi, peut-être, mais s'en passerait, par exemple s'il y avait conflit entre ma présence et son travail."

"Il y a beaucoup de gens qui chantent. Il y a de très grandes voix. Mais vous n'allez pas comparer. Les gens me l'envient, Fougère, pour son élégance, le goût, ce dont elle s'entoure, cet extraordinaire talent de donner vie aux choses. Comme dit mon vieil ami américain M.J., she is a home-maker. Et puis il y a ses yeux, ses grands yeux brusquement pleins de bleu à déborder, une coupe de ciel, tout le coquillage blanc en disparaît."

"Je dis qu'il n'y a rien de plus ignoble, de plus bas que cette démagogie du cocu, qui fait le succès des comédies. Je dis qu'il n'y a rien de plus haut, de plus noble en nous que cette jalousie, dont je prie qu'on m'épargne caricature, ou je vais sangloter devant vous. [...] Fou qui tranquillement croit jamais être aimé!"

"J'ai rêvé d'un pays où dans leurs bras rompus les hommes avaient repris la vie comme une biche blessée, où l'hiver défaisait le printemps, mais eux qui n'avaient qu'un manteau le déchiraient pour envelopper la tendresse des pousses, j'ai rêvé d'un pays qui avait mis au monde un enfant infirme appelé l'avenir...
[...] J'ai rêvé d'un pays tout le long de ma vie, un pays qui ressemble à la douceur d'aimer, à l'amère douceur d'aimer.
[...] Murmure, un temps viendra que nous ne serons plus ensemble.
[...] Murmure, un temps viendra que nous ne dormirons plus ensemble."

"La femme... je ne vais pas vous parler d'elle. Tout le monde la connaît, cette douceur charmante, que l'âge loin d'éteindre a rendu plus touchante encore. Je n'oserais vous parler de ses yeux.
[...] Demi-penché, qu'écoutait-il? Richter, ou simplement la présence d'Elsa?"

"Cette femme, c'est la musique même. La musique au sens qui dépasse le mot. La musique où nous puisons la connaissance autrement inatteignable, et qui n'est aux mots réductible. La musique, par quoi sont dépassés tous les rapports habituels que nous avons avec le monde. La musique, par où vue nous est donnée sur l'invisible, accès à ce qui n'a point d'accès."

"Je ne suis pas maître du cours intérieur des choses, du tour qu'elles vont prendre. Penser, pour l'homme, c'est toujours tomber... comme tomber, je veux dire : impossible de se rattraper, il faut aller jusqu'au bout de la chute, de l'enchaînement des idées, à la conclusion, au fond de l'abîme, on ne peut pas couper court."

Note finale
3/5
(cool)

jeudi 17 août 2017

La disparition de Josef Mengele, Olivier Guez

Poursuite de la découverte de la rentrée littéraire, avec un roman dont le titre fait déjà froid dans le dos, La disparition de Josef Mengele...
L'auteur est journaliste, a vécu aux quatre coins du globe, et nous entraîne sur les traces de l'Ange de la Mort. 


Libres pensées...

Dans une enquête minutieuse et néanmoins romancée, l'auteur revient sur la disparition de Josef Mengele, médecin à Auschwitz, à l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, et les décennies qu'il a vécues libre en Amérique du Sud, jusqu'à sa mort en 1979.

On suit donc ses mouvements, son arrivée en Argentine, où il se rapproche du cercle Dürer, d'autres nazis en fuite qui ont gagné l'Amérique du Sud et vivent dans la nostalgie absolue du Troisième Reich, persuadés que les Allemands sont toujours attachés au nazisme qui a encore de beaux jours devant lui en dépit de la récente déconfiture. A plusieurs reprises, il va changer de pays, avec l'aide d'alliés qui le tiennent informés des recherches lancées en Europe, passant ainsi au Paraguay, puis au Brésil. Il épouse la veuve de son frère, sombre dans une paranoïa pas totalement injustifiée, échappe de justesse aux autorités à ses trousses plusieurs fois, vit reclus dans une ferme pendant des années auprès d'une famille qu'il paie grassement pour ses services.
Toujours à l'affût, il passe ses journées à cultiver les souvenirs de sa grandeur passée, et à se plaindre de ses congénères. Alors qu'il est un vieil homme, il essaie par tous les moyens de convaincre son fils de lui rendre visite, mais même lors de cette ultime confrontation, il ne montre aucun remords, et continue à vouer admiration et respect à l'entreprise menée par Hitler, à laquelle il est fier d'avoir contribué, parlant d'un autre temps dont son fils ne peut rien comprendre.

La lecture du roman est haletante, l'auteur parvenant habilement à restituer l'appréhension dans laquelle vit Mengele, craignant que ses détracteurs ne trouvent sa trace et qu'il ne fasse l'objet d'un procès. Le lecteur observe un homme défait, en fuite, frustré de ne pas obtenir la reconnaissance dont il a toujours été avide, qui agit et pense comme un homme incompris.
Il est fascinant de voir le personnage incapable de se confronter à ses actes, maintenant la même posture et ressassant les mêmes arguments lorsqu'un tiers lui demande des comptes, à l'instar de son propre fils.

Le comportement de ses proches donne aussi à réfléchir; car si certains désavouent les actes de Mengele qu'ils ignoraient, ils maintiennent néanmoins le secret sur sa localisation, et il faudra des années avant qu'ils ne révèlent l'endroit où il repose, longtemps après sa mort.

L'écriture, journalistique, facilite une immersion rapide, et rend le récit abordable, ce qui se prête au sujet, dans la mesure où la figure de Mengele exerce une certaine fascination populaire, incarnant si parfaitement le mal, l'horreur, l'inhumanité.
Le fait qu'il ait pu échapper des décennies durant à la justice renforce son mythe, et en cela, la démarche de l'auteur est salutaire, car elle lui rend figure humaine (si l'on peut dire...), dévoilant ses manigances pour se tenir à l'abri des autorités, et montrant un homme rance, aigri, égoïste, persévérant dans ses convictions car il n'a pas d'autre échappatoire pour vivre avec lui-même.
Un homme, en fin de compte, qui inspire un grand mépris. 

Pour vous si...
  • Vous n'aimez pas qu'un mystère reste irrésolu ;
  • Cela dit, vous n'êtes pas trop à cheval non plus sur les happy endings, où les méchants sont punis et les gentils heureux jusqu'à la fin des temps. 

Morceaux choisis

"Les hommes du cercle Dürer ne croient pas à la "démocratie" imposée par les Alliés. Leur patrie adorée n'a pas changé d'un coup de baguette magique, c'est impossible. Ils suivent l'actualité et la commentent dans leur revue dont le tirage ne cesse d'augmenter, malgré la censure et les interdictions. Ils savent que leurs compatriotes sont nostalgiques de l'Empire wilhelmien et des premières années du Troisième Reich, qu'ils ne croient pas aux "atrocités" perpétrées dans les camps et qu'ils ont crié à la vengeance des vainqueurs après les procès de Nuremberg. Ils en sont convaincus, les Allemands n'ont pas désavoué le nazisme. [...] Si la planète ne s'était pas liguée contre l'Allemagne, le nazisme serait toujours au pouvoir."

"[1956] Le monde découvre peu à peu l'extermination des juifs d'Europe. De plus en plus de livres, d'articles, de documentaires sont consacrés aux camps de concentration et d'extermination nazis. [...] On parle de crimes contre l'humanité, de solution finale, de six millions de juifs assassinés.
Le cercle Dürer nie ce chiffre. Il se félicite de l'entreprise d'extermination mais n'évalue qu'à trois cent soixante-cinq mille le nombre de victimes juives ; il dément les meurtres de masse, les camions et les chambres à gaz ; les six millions ne sont qu'une falsification de l'Histoire, une énième manigance du sionisme mondial afin de culpabiliser et d'abattre l'Allemagne après lui avoir déclaré la guerre et infligé des destructions épouvantables."

"Mengele, ou l'histoire d'un homme sans scrupules à l'âme verrouillée, que percute une idéologie venimeuse et mortifère dans une société bouleversée par l'irruption de la modernité. Elle n'a aucune difficulté à séduire le jeune médecin ambitieux, à abuser de ses penchants médiocres, la vanité, la jalousie, l'argent, jusqu'à l'inciter à commettre des crimes abjects et à les justifier. Toutes les deux ou trois générations, lorsque la mémoire s'étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s'éclipse et des hommes reviennent propager le mal."

Note finale
4/5
(très bon)

mercredi 16 août 2017

Faut-il manger les animaux? Jonathan Safran Foer

Nombre Premier m'avait recommandé de longue date ce livre de Jonathan Safran Foer, que j'avais découvert dans Extrêmement fort et incroyablement près, et qui s'aventure ici dans un registre très différent, dont le titre est en soi parlant et très représentatif du sujet abordé.


Libres pensées...

Je vis à Paris (ou juste à côté, pour les puristes), et viens du sud ouest, d'une région que l'on pourrait qualifier de très rurale sans prendre trop de risques, et ma famille y est aujourd'hui encore majoritairement implantée (en dépit de mes nombreuses tentatives, parfois fourbes, pour convaincre l'un ou l'autre de venir m'aider à conquérir Paris). Depuis quelques années, dans la capitale, le phénomène végétarien puis vegan ont pris de l'ampleur, et je me disais pour moi-même qu'il s'agissait d'une tendance que l'on pouvait rapprocher de la population bobo et hipster, une sorte de coquetterie, une façon de se distinguer, d'afficher une certaine image. Quelque chose qui n'était, donc, pas trop pour moi (vu que j'étais occupée à conquérir Paris, on ne conquiert pas grand chose à coups de brocolis).

Et puis, j'ai eu la surprise d'apprendre que ma petite sœur avait choisi de devenir végétarienne (entraînant de près mon autre petite sœur, ce truc-là semble faire des émules). Ma petite sœur à moi, qui n'a rien de bobo ou de hipster, qui voue un amour immodéré aux plantes (je suspecte qu'elle leur parle) et avec laquelle j'ai toujours partagé le même genre de complexe alimentaire inavouable (consistant à se ruer sur la bouffe en toute circonstance au cas où il n'en reste plus, une caractéristique familiale que j'attribue à la dimension famille nombreuse, mais il semblerait que d'autres personnes issues de larges fratries se conduisent bien, donc le problème doit être ailleurs).

De fil en aiguille, et parce que le sort aime bien l'ironie, j'ai rencontré, dans d'autres cercles, d'autres végétariens, qui avaient en commun avec ma sœur, outre ce régime alimentaire, un comportement auquel je ne m'attendais pas : une certaine sérénité dans la façon dont ils parlaient de leurs convictions, et aucune véhémence à mon égard. J'étais persuadée (qui sait d'où l'idée m'est venue) qu'un végétarien était une sorte d'illuminé vaguement hystérique, cherchant à tout prix à convaincre son entourage du bien-fondé de sa démarche et à l'y convertir, pour faire des supers repas entre végétariens et se congratuler de son excellente influence et de sa bonne action pour la paix entre les espèces. Forcément, je me suis trouvée fort déroutée face à des végétariens qui ne mentionnaient pas spontanément leur choix, ni ne se montraient enclins à juger le mien ou désireux de me faire changer d'avis. Finalement, il m'est apparu que c'était même plutôt les non végétariens qui, autour, se sentaient menacés dans leurs propres pratiques, et qui pouvaient se montrer véhéments à leur encontre, sans élément déclencheur particulier.

Sans être la meilleure amie des bêtes, je suis sensible à la question résumée par Jonathan Safran Foer, à laquelle je me suis bien gardée, jusqu'à présent, d'apporter une réponse. Une sensibilité qui m'a certainement conduite, plus ou moins consciemment, à lire des romans qui abordaient ce sujet : Défaite des maîtres et possesseurs, ou Règne animal, en sont de bons exemples. Le terrain était donc propice, mûr, pour accueillir la lecture de Faut-il manger les animaux?
Parce que je suis toujours surprise de voir à quel point il est socialement ancré qu'il est inadmissible de montrer le moindre signe de violence envers les animaux domestiques (comme l'indique ce fait divers récent), alors que nous mangeons régulièrement, notamment par le biais du fast food, des animaux dont il est de plus en plus difficile de se convaincre qu'ils ont été élevés et abattus dans des conditions décentes, pratiques que nous cautionnons par ce biais (car les éleveurs industriels agissent avant tout selon une logique financière, et répondent à ce que les consommateurs demandent, à savoir, de la viande pas chère en abondance).

La démarche de l'auteur part de la naissance de son fils, qui l'a entraîné à s'interroger sur lui-même, sur ses actes, et l'a amené vers la question qui sous-tend son livre. Son approche est donc à la fois humble et persévérante, car il va aller à la rencontre de nombreux éleveurs, afin d'étayer ses recherches et de ne pas fournir uniquement des chiffres, qui sont déjà très parlants.
Les entretiens menés, et les réflexions qu'ils génèrent, sont entrecoupés d'épisodes de sa vie que l'auteur relate, et qui apportent une perspective, aident à comprendre comment ce projet s'inscrit dans sa vie - et, par extension, dans la nôtre, car certaines questions sont de l'ordre de celles que tout un chacun s'est déjà posé, facilitant une proximité.

La base documentaire rassemblée par l'auteur est très étoffée, et l'on devine une intention sincère de disposer de données exhaustives pour une réflexion et un choix importants. Egalement, cela permet de prévenir toute objection visant à décrédibiliser la démarche de l'auteur qui s'appuierait sur une accusation d'utiliser des données parcellaires. Ainsi, l'auteur exploite des études, des témoignages, des livres, mène ses propres interviews, rendant ses recherches solides.

Ainsi, l'auteur interroge la frontière entre les animaux domestiques et les animaux que nous mangeons, et souligne le relativisme culturel qui se trouve là : il est inimaginable de manger de la vache en Inde, où l'on peut manger du chien, ou du chien en France, où l'on mange les vaches. La conclusion tirée est que la protection apportée à un animal ne découle pas d'un loi de la nature, mais des histoires que les peuples se racontent sur son compte. De même, il n'est pas pertinent d'utiliser le critère des capacités mentales, car les poissons et certains oiseaux sont en réalité dotés de capacités qui excèdent celles d'animaux de compagnie.

Rapidement, le propos de l'auteur se centre sur la pratique qui s'oppose le plus frontalement à l'éthique : l'élevage industriel. La définition qu'il en donne est la suivante : "il s'agit d'un système de production intensive et industrialisée dans lequel les animaux sont génétiquement manipulés, contraints à une mobilité réduite et nourris à l'aide d'aliments non naturels."

Dans son approche philosophique, l'auteur fait le lien entre la relation aux animaux et la honte, mais aussi l'oubli. Il évoque la honte comme "le travail de la mémoire contre l'oubli", donnant l'exemple des poissons, dont la chair ingérée est vite oubliée, mais que l'on peut se sentir coupable de manger (comme d'autres animaux).

Autre domaine d'investigation de l'auteur : le lien entre l'élevage industriel et les préoccupations environnementales. En soulignant que le secteur de l'élevage industriel participe au réchauffement planétaire pour 40% de plus que l'ensemble des transports dans le monde, et qu'il s'agit de la première cause du changement climatique, il nous fait prendre conscience de l'impact de ce qui nous semble pourtant solidement ancré dans notre culture, et nous conduit à réaliser le prix de cette pratique consistant à manger de la viande issue de l'élevage industriel.

Un argument que l'on pourrait opposer réside dans le biais culturel inhérent à la démarche de l'auteur: les données utilisées sont propres au marché américain. Néanmoins, nous sommes tous concernés par l'élevage industriel, dans la mesure où la viande que nous mangeons provient souvent d'élevages situés à l'étranger, et quand bien même elle serait d'origine locale, l'auteur démontre que les petits éleveurs eux-mêmes ont parfois des pratiques d'élevage que l'on pourrait juger d'éthiquement contestables, et qu'en complément, leur action se limite aux conditions d'élevage mais non d'abattage des animaux, qui est du ressort des abattoirs.

Les éléments les plus choquants, au-delà des chiffres, sont issus des témoignages de ceux qui ont travaillé dans des abattoirs, et qui décrivent le sadisme, la violence, la cruauté dont sont victimes les animaux tués pour la consommation. Car l'analyse repose sur les deux volets : les conditions de vie des animaux, et les conditions dans lesquelles on les tue. Bien souvent, ces deux volets, à en croire les témoignages, sont abjects, et indignes.
Néanmoins, il serait trop facile de blâmer les entreprises en cause, car l'élevage industriel a des objectifs de rendement, répond à un marché, à des consommateurs, à savoir : nous.
Il est avancé que de telles pratiques sont nécessaires pour produire les volumes de viande attendus par les consommateurs, et qu'il serait impossible, pour des petits éleveurs soucieux de la qualité de vie et de mort de leurs bêtes, de nourrir tous les consommateurs dans les mêmes proportions qu'actuellement.
A ce stade, on comprend donc comment notre responsabilité individuelle s'imbrique et participe de ce processus peu à peu dévoilé, auquel on prend part depuis toujours (pour les plus jeunes d'entre nous), et dont on pouvait prétendre tout ignorer. Jusqu'à maintenant. Car une fois que l'on sait, il n'est plus possible de feindre encore l'ignorance, et notre choix se fait en toute conscience. Si nous continuons à manger de la viande issue de l'élevage industriel, il s'agit d'un véritable  choix, reposant sur une indifférence à l'égard des pratiques qui le sous-tendent.

Bien sûr, l'auteur a pu rencontrer et interviewer des petits éleveurs qui s'écartaient de ces pratiques, respectaient et même aimaient leurs animaux, et il nous décrit les conditions dans lesquelles ces bêtes-là sont élevées et tuées, qui n'ont effectivement rien à voir avec ce que l'on avait constaté dans les grands élevages industriels. Il est certainement plus acceptable de manger des animaux lorsqu'ils ont vécu dans de tels élevages, néanmoins, cela représente un coût plus important, et en outre, il n'est pas aisé de s'assurer de la provenance précise de la viande que nous mangeons, et d'être certains des conditions pratiquées dans chaque établissement. Raison pour laquelle, on le devine, l'auteur fait finalement le choix du végétarisme, opposant à ceux qui l'accusent de sentimentalisme qu'il est moins sentimental de se renseigner factuellement sur la chaîne de l'élevage et de faire un choix en toute conscience, renonçant pour cela à un plaisir facile - manger de la viande -, que de continuer à en manger en faisant tout pour ne pas savoir comment elle arrive jusqu'à notre assiette, par peur de devoir renoncer à ce plaisir égoïste.

Jonathan Safran Foer signe un livre coup de poing, qui invite le lecteur à la prise de conscience et à l'action, sans pour autant adopter un ton moralisateur ou véhément (à mon sens, les témoignages qu'il récolte le sont bien plus que sa propre parole toujours mesurée et laissant place au doute).
L'inconvénient, c'est qu'une fois lu, on ne peut plus faire semblant de ne pas savoir. A vous de voir ce que vous faites ensuite. 

Pour vous si...
  • Vous voulez faire vos choix en toute conscience ;
  • Vous avez renoncé à conquérir Paris, de toutes façons, c'est Paris qui viendra à vos pieds.

Morceaux choisis

"Ce qui est dingue, c'est que l'idée que les animaux puissent avoir des droits paraisse dingue aux yeux de la plupart. Nous vivons dans un monde où il est considéré normal de traiter un animal comme un bout de bois, et extrémiste de traiter un animal comme un animal.
[...] Quand nous nous convainquons que nous avons un plus grand droit à manger un animal qu'un animal à vivre sans souffrir, c'est malhonnête. [...] Regarde ce qu'en tant que société nous avons fait aux animaux dès que nous en avons eu la capacité technologique. Regarde ce qui se pratique réellement en matière de "bien-être animal" et de "conditions humaines d'élevage" et ensuite tu décideras si tu penses pouvoir continuer sans problème à manger de la viande." (extrait d'une interview)

"Lorsque nous mangeons de la viande issue de l'élevage industriel, nous nous nourrissons littéralement de chair torturée."

"En 1950, un ouvrier agricole fournissait 15.5 consommateurs. Aujourd'hui, le ratio est de 1 pour 40. [...] Les seuls emplois que produit l'élevage industriel sont soit des emplois administratifs, soit des postes non qualifiés, dangereux et mal rémunérés. Dans les élevages industriels, on ne trouve pas d'éleveurs."

"L'Amérique a été le théâtre de la destruction presque totale de l'infrastructure de base dont dépendaient les petits éleveurs de volailles. A un certain niveau, cela n'est que le résultat normal du processus par lequel les grandes entreprises accroissent leurs profits en veillant à priver leurs concurrents de l'accès à certaines ressources. [...] Ce qui est en jeu, c'est l'avenir d'un patrimoine éthique que des générations avant nous ont patiemment édifié."

"Nous ne pouvons pas plaider l'ignorance, seulement l'indifférence. Les générations d'aujourd'hui sont celles qui ont appris. Nous avons la charge, mais aussi la chance de vivre au moment où les critiques à l'encontre de l'élevage industriel se sont frayés un chemin dans la conscience populaire. C'est à nous que l'on pourra demander, à bon droit : Qu'est-ce que vous avez fait quand vous avez su la vérité sur le fait de manger les animaux?"

Note finale
4/5
(excellent)

mardi 15 août 2017

No home, Yaa Gyasi

Le premier roman de Yaa Gyasi fait parler de lui, depuis sa parution il y a un peu plus d'un an aux Etats-Unis, et l'accueil chaleureux qu'il y a reçu, conduisant à sa traduction dans de nombreuses langues et à l'attribution de prix reconnus (parmi lesquels un American Book Award très récemment).

Recommandé en outre par Nombre Premier, il ne pouvait que finir entre mes mains.


Libres pensées...

No home raconte l'histoire de deux sœurs qui ne se connaissent pas, Effia et Esi, et le destin de leur descendance, entre l'Afrique et l'Amérique, pris dans des siècles d'histoire.
Alors que certains, victimes de la traite négrière, sont déportés aux Etats-Unis, d'autres l'organisent, et sont les artisans du commerce d'esclaves au Ghana. Mais tout un pan de la famille semble bientôt frappé par une malédiction, se traduisant par l'infertilité et allant jusqu'à la folie.

Je choisis sciemment de ne pas trop vous en dire sur la trame de No home, d'abord parce qu'elle est foisonnante - on y suit la trajectoire de pas moins de sept générations sur trois siècles -, et ensuite, parce que vous allez lire ce livre, et que vous m'en voudriez de tout vous dévoiler par avance.

La plume de Yaa Gyasi est hypnotisante, elle a cette simplicité et cette franchise lumineuse qui fait du lecteur une partie prenante du récit, et se base sur l'art du conte dans lequel excellent les cultures africaines. Chaque personnage a sa singularité, ses nuances, et en dépit des traits hérités et de leur grand nombre, le lecteur parvient, à mon sens, à se repérer dans l'évolution du récit - quand bien même il lui arriverait de nourrir quelques doutes, un arbre généalogique orne les premières pages du livre, et tombe à point!

Le sujet de la traite négrière vu depuis le point de vue africain émerge, depuis quelques décennies, dans la littérature, à mesure que les auteurs africains trouvent une place sur la scène littéraire internationale. C'est le cas de Chinua Achebe et de son chef d'oeuvre Tout s'effondre, le thème était également abordé par Léonora Miano, ou Toni Morrison Outre-Atlantique. Yaa Gyasi apporte beaucoup en décrivant ici la diversité des postures au sein des sociétés africaines, depuis ceux qui, voyant l'opportunité représentée par l'esclavage, en ont fait commerce et se sont enrichis, jusqu'à ceux qui ont purement et simplement disparu, enlevés et vendus, avec, entre les deux, une grande diversité de comportements contribuant à la complexité de la lecture de ce qui semble aujourd'hui être l'une des plus grandes aberrations et l'une des plus grandes indignités de l'Histoire humaine.

Le rythme du récit est maîtrisé, chaque nouveau chapitre introduisant en général un personnage de la génération suivante, clôturant celui de son aïeul.

Bien que la toute dernière partie du roman soit peut-être peu réaliste, ce qui précède convainc, de par le fait qu'il n'y a pas de résolution au drame porté par chacun, et que certains personnages demeurent égarés, brisés, il n'est pas pour eux d'issue heureuse possible dans le contexte qui est le leur. A ce titre, l'illusion est parfaite, la fiction emporte le lecteur comme s'il s'agissait de voyager dans ces derniers siècles, entre deux continents, et en cela, la prise de conscience à laquelle conduit le roman au sujet des blessures infligées durablement, à l'échelle de plusieurs générations, par la traite négrière,
est d'autant plus profonde.

Chapeau bas pour ce premier roman aussi bon sur le plan littéraire qu'il est visiblement documenté, à côté duquel il serait bien dommage de passer...

Pour vous si...
  • Vous vous intéressez au sujet de la traite négrière et aux stigmates laissés aux descendants d'esclaves ;
  • Vous raffolez des fresques familiales.

Morceaux choisis

"Tu veux savoir ce qu'est la faiblesse? C'est de traiter quelqu'un comme s'il t'appartenait. La force est de savoir qu'il n'appartient qu'à lui-même."

"C'est ainsi qu'on vivait ici dans le bush : manger ou être mangé. Capturer ou être capturé. Se marier pour être protégé. Quey n'irait jamais dans le village de Cudjo. Il ne serait pas faible. Il faisait le commerce des esclaves, et cela imposait des sacrifices."

"C'est le problème de l'histoire. Nous ne pouvons pas connaître ce que nous n'avons ni vu ni entendu ni expérimenté par nous-mêmes. Nous sommes obligés de nous en remettre à la parole des autres. [...] Nous croyons celui qui a le pouvoir. C'est à lui qu'incombe d'écrire l'histoire. Aussi quand vous étudiez l'histoire, vous devez toujours vous demander : "Quel est celui dont je ne connais pas l'histoire? Quelle voix n'a pas pu s'exprimer?" Une fois que vous avez compris cela, c'est à vous de découvrir cette histoire. A ce moment-là seulement, vous commencerez à avoir une image plus claire, bien qu'encore imparfaite."

"Tu as toujours été plein de colère. Même enfant, tu étais en colère. Je te voyais me regarder comme si tu allais me tuer, et je ne savais pas pourquoi. Il m'a fallu du temps pour comprendre que tu étais né d'un homme qui pouvait choisir sa vie, mais que tu ne pourrais jamais choisir la tienne, et c'était comme si tu étais né en le sachant."


Note finale
5/5
(coup de cœur)

lundi 14 août 2017

La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires, Christophe Guilluy

Je quitte ponctuellement le domaine de la fiction pour évoquer la lecture d'un essai paru en 2014, et écrit par Christophe Guilluy, géographe, dont les théories depuis les années 2010 ont reçu un certain écho dans le monde politique notamment, mais aussi des critiques.

Le titre est provoc à souhait, j'étais très curieuse de voir s'il serait question d'un condensé de phrases choc ou d'analyses sociologiques fondées... (le teasing, mesdames et messieurs, est à son comble!)

Pour l'anecdote, l'essai de Christophe Guilluy paru en 2010 Fractures françaises a notamment inspiré le documentaire La France en face, dans lequel on retrouve des thèmes communs et des témoignages qui ne laissent pas de marbre. 

Libres pensées...

Dans cet essai, l'auteur défend la thèse de l'existence d'une France périphérique enclavée et populaire, à laquelle s'opposerait une France des villes métropolitaines, concentrant les élites et les ressources, et qui serait la vitrine de la mondialisation heureuse. Selon lui, la France périphérique est celle des fragilités sociales et économiques, et regroupe la majorité invisible de la population française, et c'est cette France qu'il faut étudier pour comprendre les fractures sociales et le malaise démocratique qui s'ancre dans le pays.
Cette théorie vient supplanter celle plus communément admise de l'existence d'une classe moyenne large, qui se serait, selon l'auteur, étiolée depuis des années au point de ne plus avoir de réalité concrète, et d'une France des villes par opposition à une France des campagnes.

Pour démontrer le bien-fondé de sa théorie, l'auteur utilise la notion d'indicateur de fragilité sociale, fondé sur sept indicateurs en stock (ratio d'ouvriers dans la population active, ratio d'ouvriers ET employés dans la population active, pourcentage de temps partiels, pourcentage d'emplois précaires, pourcentages de chômeurs, pourcentage de propriétaires occupants précaires, pourcentage de revenus inférieurs à 18700 €) et un indicateur en dynamique (évolution de la proportion d'ouvriers et employés entre 1999 et 2010).
L'exercice conduit à classer dans la catégorie "populaires/fragiles" environ 70% des communes françaises, regroupant 64% de la population du pays. Il s'agit de la France des petites et moyennes villes et des zones rurales, à l'écart des métropoles.

Les métropoles, quant à elles, sont devenues des territoires clivés, où la gentrification s'est renforcée, et à ce titre, les inégalités sociales et culturelles. Peu à peu, ces métropoles se spécialisent dans les secteurs d'activité les mieux intégrés dans l'économie-monde, impliquant l'emploi d'un personnel très qualifié. Le constat est que ce modèle ne permet pas d'intégrer la part majoritaire de la population qui ne vit pas dans ces métropoles.

Les nouvelles classes populaires sont, selon l'auteur, transgénérationnelles, et sont actuellement marginalisées culturellement et géographiquement. Un fait intéressant à noter : la part des catégories populaires dans la population totale est relativement stable depuis les années 1960. Ainsi, le constat de la baisse du pourcentage d'ouvriers-employés dans les métropoles ne signifie pas que la catégorie sociologique a disparu, mais que ces populations se sont retrouvées mises à l'écart des métropoles, évincées, et ont dû se retrancher dans la France périphérique.

Du point de vue politique, il semble inévitable que la France des métropoles en vienne à s'opposer à la France périphérique, car les métropoles sont encore acquises aux partis historiquement majoritaires (UMP et PS), ce qui n'est plus le cas dans les campagnes. Il faut garder en tête que l'élection du candidat Macron à la Présidence du pays n'a pas encore eu lieu lorsque l'essai est publié, et que ce dernier peut aider à comprendre la dynamique à l'oeuvre depuis quelques décennies du point de vue des campagnes électorales successives.
L'auteur analyse ainsi que l'électorat frontiste qui se développe dans les classes populaires se positionne contre les classes dirigeantes, contre la mondialisation libérale et la société multiculturelle car, selon l'auteur, ce sont les classes populaires qui sont directement confrontées à ce multi-culturalisme imposé d'en haut, et qui doit construire une société qui fonctionne là où les élites sont à l'abri de toute promiscuité avec des communautés culturellement distinctes.
Ainsi, pour l'auteur, la mise en avant du "populisme" par les élites serait une façon de décrédibiliser les réactions et revendications des classes populaires, et de ne pas parler du rejet des classes dirigeantes de la part de ces classes populaires.

Analysant le phénomène de la mobilité, l'auteur met en avant le fait que ce soit surtout les classes dirigeantes qui bénéficient de la possibilité de mobilité, et que si tous se comportaient ainsi, cela occasionnerait une catastrophe écologique notamment. Ainsi, les disparités entre classes sociales et entre territoires se creuseraient, y compris dans les modes de vie des uns et des autres.

L'auteur analyse enfin le rejet, par les classes populaires, de l'immigration, que l'on constate dans les enquêtes réalisées auprès de la population française. Selon lui, la cause vient de l'angoisse de devenir minoritaire sur un territoire donné. Ainsi, la domination culturelle d'un groupe majoritaire quel qu'il soit est le moteur de l'insécurité culturelle, domination que les classes dirigeantes évitent, et face à laquelle les classes populaires mettent en place des stratégies de séparation. Les classes populaires en viennent à rejeter l'Etat-Providence dont elles devraient pourtant être bénéficiaires, parce que, piloté par les élites, elles le soupçonnent de privilégier l'immigration plutôt qu'elles.

En conclusion, l'auteur met en avant une nécessaire implosion du système politique traditionnel et le renforcement / la création d'institutions plus locales pour permettre de représenter, et de donner la parole, aux classes populaires, ie la France périphérique.

Il n'est pas inintéressant de se pencher sur la dernière élection présidentielle en utilisant l'éclairage proposé par Christophe Guilluy. Car, si les partis traditionnels de l'UMP et du PS (historiquement le parti de la classe moyenne) ont connu une sévère déroute, laissant la place au FN et à un candidat a priori outsider pour accéder au second tour, il apparaît aujourd'hui que le candidat vainqueur est encore le candidat des classes dirigeantes, les mesures prises au cours des premiers mois de son mandat semblant aller dans le sens de la volonté de ces dernières, et de leur intérêt. Ce qui, immanquablement, devrait conduire à une nouvelle désillusion des classes populaires, et soulever la question des possibles alternatives, en particulier lors de la prochaine élection. Les classes populaires ayant le loisir de constater qu'elles sont encore les oubliées de la politique d'un candidat qui pourtant ne se réclamait de rien ni personne, et voulait incarner un renouveau, le risque est grand qu'elles se reportent plus massivement encore, dans cinq ans, sur le parti du FN...

Je vais laisser là ces sombres suppositions. L'essai de Christophe Guilluy m'a intéressée de par le prisme de lecture très direct et inhabituel qu'il propose, et il me semble que l'on peut en effet mieux comprendre certains enjeux en y ayant recours. Néanmoins, j'ai tendance à penser que la France périphérique dépeinte par l'auteur ne se comporte pas aujourd'hui en classe sociale identifiée, et recouvre une multitude de comportements et de réactions distincts. L'électorat "populaire" a pu, selon moi, se retrouver également dans l'alternative présentée par le candidat de la France insoumise, et pourrait se cristalliser sur d'autres possibilités susceptibles d'éclore d'ici la prochaine Présidentielle. Par ailleurs, la gifle assénée au PS devrait inéluctablement conduire à une refonte du parti, et une redéfinition de ses ambitions. Benoit Hamon, loin de se laisser décourager, a créé le mouvement du 1er juillet, et annonce la reconstruction d'une gauche "plus juste, plus démocratique et plus écologique".
Et, pour ce qui est de l'UMP, "le ventre est encore fécond..."... Bref, je m'égare!
J'espère que cette petite fiche vous aura donné envie d'explorer les thèses de Guilluy, qui forcent la réflexion y compris lorsqu'on ne partage pas les constats avancés par l'auteur ; pour ma part, j'envisage de me tourner vers la source, et de lire prochainement Fractures françaises qui est, je crois, son succès initial. A suivre!

Pour vous si...
  • Vous cherchez des clefs de lecture pour comprendre ce qu'il se passe en France depuis quelques décennies.
  • Quand vous observez l'actualité et les premières actions de Macron, vous avez un peu l'impression qu'on vous l'a fait à l'envers...

vendredi 11 août 2017

Le dernier violon de Menuhin, Xavier-Marie Bonnot

Je vous présente aujourd'hui un nouveau roman de la rentrée littéraire 2017, qui paraîtra le 17 août aux Editions Belfond.
La couverture et le titre seront sans doute de nature à attirer le lectorat, le synopsis ne démérite pas non plus, et la lecture vaut le détour.


Libres pensées...

Rodolphe Meyer a été un grand violoniste, et il a tout perdu.
A la mort d'Emilie, sa tante, il retourne sur les lieux de son enfance, dans ce pays où la rumeur d'un enfant sauvage qui aurait autrefois été trouvé là est encore fortement ancrée, et où il se retrouve peu à peu aux prises avec lui-même, et son gouffre intérieur.
Lorsqu'il est confronté à des événements inexpliqués, le mythe de Victor, l'enfant sauvage, resurgit, conforté par le voisinage : Victor existerait bel et bien, et serait même lié à Rodolphe...

Le récit proposé par l'auteur mêle beaucoup de belles choses, à commencer par la réflexion autour de l'ascension et de la chute, mais aussi l'analyse de la relation entre Rodolphe et son père, qui a pris pour lui toutes les décisions importantes de sa vie - jusqu'au choix de son violon -, l'en dépossédant ainsi. Ce n'est que retombant dans l'anonymat que Rodolphe pourra enfin choisir le violon qui lui convient, le dernier violon de Menuhin, violoniste qu'il admire profondément.

A l'introspection à laquelle se livre Rodolphe, se superpose l'intrigue liée à la présence de Victor, cet être que l'on peine à appréhender,  qui suscite à la fois la compassion, voire la sympathie, et la peur (les villageois croyant fermement que celui qui entend son chant se verra ravir son âme par l'enfant sauvage), ce qui est pour le moins paradoxal.

En filigranes, le fantôme de l'Amour de Rodolphe revient le hanter, comme le hantent les fantômes de ses proches à présent disparus - Emilie, bien sûr, mais aussi ses parents et son frère.
Rodolphe ressemble à une figure venue de temps anciens, inadaptée au monde l'entourant, qu'il s'agisse de la ville qui l'a rejetée après son choix de se retirer de la scène, ou de la campagne, dont il voudrait partir lui-même, et où Victor semble le retenir contre son gré.

C'est bien entendu la dualité tissée entre Rodolphe et Victor qui retient le plus l'attention, et qui apporte au récit une profondeur en jouant sur la symbolique de l'homme civilisé et de l'enfant sauvage, allant jusqu'à les confronter l'un à l'autre.

L'écriture fluide et la structure alternant les temporalités maintiennent l'intérêt du lecteur, et la curiosité à l'égard de Rodolphe, que l'on sent torturé, et qui ne livre ses secrets qu'au fil des pages.

Une belle découverte !

Pour vous si...
  • Vous êtes vous aussi un adorateur de Yehudi Menuhin.
  • Sinon, vous aimez bien les légendes villageoises.

Morceaux choisis

"Dans ses moments d'oisiveté, il pouvait passer des heures à regarder les gens s'agiter sans logique apparente. En réalité, il les écoutait plus qu'il ne les observait. Chacun sa musique, chacun son accord: mineur ou majeur, cela dépendait d'une bouille, d'un double menton, d'une croupe bien balancée."

"Meyer avait tant de fois redouté de poser un baiser sur les joues creuses d'Emilie. Il s'était dit que le temps n'aurait pas dû vider un si beau visage de tout le gras qui le faisait magnifique. Embrasser la vieillesse, c'est comme goûter du bout des lèvres ce que la vie vous réserve. La mort."

"Mon père m'avait imposé le Milanello, une voix, une corde vocale en dehors de moi. Un violon n'est autre que votre voix, votre musique intime."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 10 août 2017

The Wicked + The Divine, Gillen McKelvie, Wilson Cowles

Chose promise, chose due, voici le deuxième volet de mon incursion estivale en terre des comic books, avec la lecture de The Wicked + The Divine !


Libres pensées...

La BD du jour ressort du registre de la fantasy.
Un groupe de personnages aux pouvoirs surnaturels se fait appeler "Le panthéon".
Le Panthéon est réincarné tous les 90 ans, et chaque être qui le constitue était normal avant d'être choisi pour incarner l'une des divinités en son sein, pour une durée de deux ans, à l'issue de laquelle il est destiné à mourir.
L'intrigue se concentre sur le personnage de Laura, qui vénère le Panthéon et a un jour l'opportunité d'approcher ses idoles grâces à Luci (pour Lucifer), qui l'intronise auprès de ses pairs.
Néanmoins, alors que le Panthéon est attaqué, Luci, qui est en quelque sorte la rebelle du groupe, se montre agressive, et tue un mortel, ce pourquoi elle est jugée et condamnée à l'emprisonnement, après que le juge ait subi à son tour le sort réservé à la précédente victime de Luci en plein tribunal.
Persuadée que Luci a été piégée, Laura part à la recherche du véritable coupable, et demande l'aide des autres dieux du Panthéon.

L'intrigue qui compose la BD est originale, et très fantaisiste. J'ai eu le sentiment d'y trouver le fantasme adolescent de la singularité absolue et incontestable, et la mise en exergue du sacrifice, de la solitude qui peuvent accompagner la gloire telle que rêvée, la rendant à double tranchant.

Le personnage de Laura est bien entendu le plus humain, tant dans l'admiration qu'elle voue aux dieux que dans sa volonté d'aider, son empathie (qui ne fait pas franchement l'unanimité au sein du Panthéon), et la relation qui la lie à Luci est à la fois un privilège et un fardeau.
Luci, quant à elle, illustre une certaine révolte, la revendication de sa liberté, une légèreté qui ne sied pas aux figures divines quand bien même elles évolueraient dans un univers "People" un peu plus bling-bling que ce à quoi nous avait habitués la lecture des textes antiques.

Le plus grand atout du livre, cependant, réside dans son graphisme : j'ai été subjuguée par certaines pages, entièrement consacrées aux dessins, d'une grande richesse dans les tons utilisés et dans l'imaginaire évoqué. Cette dimension supplante la trame, qui intrigue néanmoins et pourra attirer les curieux.

C'est tout, pour le moment, en ce qui concerne les comic books! Si vous êtes vous-même connaisseur, n'hésitez pas à me glisser quelques suggestions dans le registre, je suis preneuse!


Pour vous si...
  • Vous aimez les beaux dessins
  • Vous êtes par ailleurs assez fan des anti-héros (même si les choses ne se passent pas toujours bien pour eux)

Note finale
4/5
(excellent)

mercredi 9 août 2017

The last man, Brian K. Vaughan, Pia Guerra, José Marzan Jr

Petit retour des comic books! 
Je profite des vacances pour faire un petit rattrapage, à commencer par un livre au titre un peu angoissant...


Libres pensées...

Tout va bien (ou pas bien, mais en tout cas rien d'anormal) dans le monde, et un beau jour, bam, les hommes meurent tous subitement en même temps, laissant les femmes hystériques et choquées.
Le chaos règne en maître, les épouses des hommes politiques entendent prendre leur place et occuper les postes de pouvoir, certains groupes s'organisent et revendiquent le féminisme, voyant dans la disparition des hommes une volonté de Dieu et la preuve que les hommes étaient mauvais.
Jusqu'à ce qu'il s'avère qu'un homme a survécu, Yorick, dont la mère est membre du Congrès (j'ai oublié de préciser que l'on était, bien entendu, aux US).
Yorick voudrait partir rejoindre sa chère et tendre en Australie, mais en tant que potentiel dernier homme sur terre, son entourage a d'autres attentes.

Je n'ai lu que le premier tome de la saga, mais la lecture de The last man s'est révélée très plaisante!
Il est intéressant de se projeter dans une société sans hommes (cela m'a fait penser, bien que dans un registre très différent, au roman Maresi, découvert il y a quelques mois), et d'imaginer comment la société s'organiserait alors.

La trame intègre beaucoup d'action, des personnages étranges dont on ne saisit pas immédiatement les motifs, un Yorick dont on sent poindre l'angoisse (la responsabilité de la survie de l'espèce repose sur ses épaules, tout de même, je n'aimerais pas être à sa place), et un suspense suffisant pour nous donner envie d'en savoir plus! Car l'auteur ne nous laisse pas en plan, et ménage la progression de l'intrigue et la résolution de la question qui taraude le lecteur (et les protagonistes) : qu'est-il donc arrivé aux hommes? Et pourquoi Yorick a-t-il survécu?

Le graphisme m'a plu, mais ce dernier argument est à relativiser, entendu que je ne suis pas vraiment une experte dans le domaine, et que je n'ai apprécié qu'en qualité de béotienne du monde des comic books.

Demain, je vous parle d'une autre BD, qui m'a elle aussi convaincue...

Pour vous si...
  • Etant vous-même un homme, il vous est arrivé de rêver que tous vos comparses disparaissaient pour vous laisser seul représentant de la gente masculine sur terre
  • Pour les plus terre-à-terre, vous seriez partant pour une lecture de type dystopie divertissante

Note finale
3/5
(Très cool)

mardi 8 août 2017

Marche à l'étoile, Hélène Montardre

Je vous propose aujourd'hui de découvrir un roman young adult, genre dans lequel je ne me permets que quelques incursions annuelles, et que j'avais délaissé depuis un moment. 


Libres pensées...

Le roman se divise en deux parties.
La première partie est constituée par le journal de Billy, un jeune esclave noir qui s'enfuit de la plantation dans laquelle il a grandi, en Géorgie, dans les années 1850, pour rejoindre le Canada, et être enfin libre.
Dans la deuxième, un jeune homme, Jasper, découvre le journal de Billy, qu'il comprend être son ancêtre, et décide de partir sur ses traces, à la recherche d'un passé dont il ignore tout.

Le sujet dont se saisit l'auteur dans Marche à l'étoile n'est pas particulièrement novateur, mais présente néanmoins l'intérêt de donner accès à un public adolescent à l'histoire de l'esclavage, depuis le commerce négrier jusqu'au quotidien des esclaves dans les plantations et à la traque des fugitifs (que les adultes auront pu appréhender notamment à la lecture de La dernière fugitive, de Tracy Chevalier), avec un prisme très humain, puisque le point de vue adopté est celui de l'esclave en fuite et de son descendant.

La structure du roman m'a dans un premier temps déroutée, une fois parvenue à la fin du journal, et découvrant la deuxième partie. Néanmoins, avec du recul, il me semble que cet agencement est judicieux, et qu'il n'aurait pas été pertinent d'alterner les chapitres et les temporalités, comme j'y ai pensé en lisant l'histoire de Jasper. En effet, les découvertes réalisées par Jasper ont plus d'impact pour le lecteur qui a eu le temps de s'attacher à Billy, ce pourquoi il est essentiel d'avoir lu son journal au préalable.

Il y a, bien entendu, des facilités dans l'écriture, car si Billy fait une rencontre malencontreuse et se retrouve trahi, le plus souvent, il a la fortune de croiser, sans trop d'encombres, des personnes disposées à lui apporter de l'aide. Le rôle des Quakers est mis en relief, et finalement, on peut avoir le sentiment, à la lecture du journal, que Billy se sort aisément des situations dans lesquelles il se retrouve, alors qu'il était plus commun, à l'époque, que les fugitifs soient rattrapés ou meurent sur la route qui les menaient vers le Nord.

La création du personnage de Jasper est habile, car elle permet de mettre en scène un personnage dont le lecteur peut se sentir proche, de par sa contemporanéité avec lui, et qui, peut-être comme lui, est d'abord relativement ignorant des faits d'esclavage qui se sont produits entre l'Europe et les Etats-Unis, et qui pourtant marquent profondément l'histoire de sa famille.
L'auteur a ici l'intelligence de créer, en miroir, le personnage de Rose, française, dont la famille a été impliquée à l'époque dans la traite négrière, et dont le père est dans une forte posture de déni eu égard à cette histoire.

Ce procédé permet de mettre en exergue le poids de ce passé à la fois pour Jasper et pour Rose, et la difficulté à s'y confronter.

Le style, très abordable, facilite la lecture, qui est rythmée par de nombreux rebondissements.

En conclusion, Marche à l'étoile m'a convaincue, et pourra, je pense, intéresser de nombreux lecteurs adolescents, de par son intrigue à la progression rapide et son intérêt à la fois historique et actuel.


Pour vous si...
  • Vous êtes amateur de littérature young adult (12-18 ans) ;
  • Vous voulez sensibiliser votre ado à l'esclavage (à ne pas sortir du contexte).

Morceau choisi

"Si on ne peut changer le passé, on ne peut pas non plus l'ignorer ; il aide à comprendre et à vivre le présent. Il est un socle sur lequel s'appuyer pour bâtir l'avenir."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 7 août 2017

Les rameaux noirs, Simon Liberati

Second volet autour de Simon Liberati, avec la lecture des rameaux noirs, dans lequel l'auteur renoue avec le récit autobiographique. 


Libres pensées...

Alors que son père vient d'avoir un accident, le narrateur partage sa relation avec lui, l'influence qu'ont eu dans sa vie les surréalistes, en particulier Aragon et Breton, dont son père était proche, et réfléchit à ce qu'est l'écriture et l'inspiration.

Dans une vidéo Youtube, Simon Liberati contextualise l'oeuvre, explique brièvement la relation entretenue avec son père, qu'il qualifie de surtout littéraire, et se souvient d'avoir été confronté à l'accident de ce dernier alors qu'il était plongé dans l'écriture de California girls. Décidant de lui rendre hommage, il écrit ce roman qui est pour lui à la fois un récit (où il retrouve le "je" utilisé la dernière fois dans Eva), et un livre qui parle de littérature.

Par le biais du récit autobiographique, une proximité s'instaure entre lecteur et auteur, propice à aborder des sujets intimes, à l'instar des relations familiales, ou également, de la relation à l'écriture.
Dans Les rameaux noirs, Liberati revient sur ses influences, qu'il détaille : il est question de Breton, bien sûr, mais aussi de Nerval, et, plus loin encore, de l'Antiquité, du monde romain l'emportant pour lui sur le monde grec et sa mythologie.

L'auteur livre, en parallèle, des souvenirs et des confidences que l'on devine parfois douloureuses, comme la mort d'un grand-frère qu'il n'a pas connu, la place prise peu à peu par l'écriture dans sa vie, puis par les femmes. Bien vite, l'ombre d'Eva revient entre les lignes, elle n'en est jamais loin.

Alors que paraît également, à l'occasion de cette rentrée littéraire, Les violettes de l'avenue Foch, j'ai préféré le ton intimiste et moins mondain des rameaux noirs, les deux romans se faisant parfois écho, à travers notamment la figure d'Edwige, une femme aimée par le narrateur qui disparaît en 2015. L'auteur parle librement de son rapport à l'écriture, aux auteurs qu'il admire (le titre, les rameaux noirs, étant inspiré d'un vers de Nerval), de ses obsessions, dans un style très littéraire, moins journalistique que celui qu'il avait adopté dans California girls - à raison, étant donné l'objet choisi.

Ainsi, le lecteur peut apprécier la prose et les références érudites qui sillonnent Les rameaux noirs, ainsi que l'évocation de figures mythiques du surréalisme, abordées à travers un spectre particulier, et inhabituellement proche.

Un récit maîtrisé, que l'on prend plaisir à lire!


Pour vous si...
  • Vous aviez apprécié le style d'Eva ;
  • Vous êtes avide de connaître l'avis de Simon sur l'écriture.

Morceaux choisis

"Il suffit de vérifier pour s'apercevoir que la mémoire comme le rêve avancent par assimilation. La fable commence quand on prend des libertés avec le temps."

"L'inspiration revint de temps en temps, les rameaux noirs, la poussière..."

"La contre-culture est dans les bibliothèques. Il faudra que quelques-uns, qui ne soient pas seulement de bons élèves, mais des esprits originaux, révoltés, exaltés et pieux s'intéressent aux archives, aux trésors oubliés, aux fondements de l'Occident chrétien. La fin d'un monde entraînera quelques éclaireurs à préparer l'autre."

Note finale
3/5
(cool)

vendredi 4 août 2017

Les violettes de l'avenue Foch, Simon Liberati

Après la lecture d'Eva, qui m'avait laissé assez insensible, et de California girls, que j'avais dévoré, j'étais curieuse de me replonger dans la prose de Simon Liberati. C'est chose faite grâce à Net Galley, et la découverte des Rameaux noirs (vous en saurez davantage demain), et des Violettes de l'avenue Foch, dont je vous parle aujourd'hui.


Libres pensées...

Les violettes de l'avenue Foch est un recueil de chroniques écrites par Simon Liberati, une succession de portraits et d'anecdotes, de recherches, de pensées. On rencontre, pêle-mêle, Marisa Berenson, Carla Bruni, Naomi Campbell, Patty Hearst (qui fait l'objet d'un roman de Lola Lafon, Mercy, Mary, Patty, paraissant également à l'occasion de cette rentrée littéraire), mais aussi Oscar Wilde, Francis Ford Coppola... Et, bien entendu, Eva, qui n'est jamais loin, et constitue toujours une figure, si ce n'est centrale, pour le moins périphérique à ce qui est relaté.

Ces rencontres se déroulent entre 2013 et 2017, et pourtant, certains des portraits livrés ont comme une apparence patinée, une allure vintage qui donne le sentiment que l'époque convoquée remonte à bien plus longtemps, que les personnages que l'on croise sont des créatures mythiques d'une période presque révolue. L'auteur lui-même se présente comme le dernier des décadents, et les allers et retours entre l'époque actuelle et les décennies précédentes, à travers des souvenirs, des histoires, des faits divers, créent des passerelles, mettant en regard une ère brillante, excitante, riche, figée dans le temps, et un quotidien qui se fait, à travers les lieux et les personnes vieillissantes ou disparues, un triste écho de cet antan exaltant.

J'ai pris plaisir à retrouver la prose de Simon Liberati, apprécié ses références et réflexions fourmillantes, que la lecture des Rameaux noirs est venue compléter avec cohérence.

Peu familière avec certains des personnages évoqués, il s'est avéré précieux de mener mes propres recherches pour mettre en perspective le témoignage apporté par l'auteur, et cela a pu renforcer le sentiment que le roman s'adressait de manière privilégiée aux lecteurs ayant vécu l'époque qui apparaît, dans le livre, comme une sorte d'âge d'or auquel il est souvent fait référence (la jeunesse de l'auteur, in fine).

Néanmoins, il reste intéressant de se perdre entre les lignes du recueil, et de découvrir le monde dont Liberati nous ouvre les portes.


Pour vous si...
  • Vous avez un petit côté rétro ;
  • Vous ne manqueriez pour rien au monde les frasques de Simon.

Morceaux choisis

"Longtemps, j'ai eu peur des témoins. Par timidité, je n'osais pas appeler les gens, je craignais de me faire rabrouer, j'étais fier. L'âge m'a ôté mes scrupules. Je joue à celui que je rêvais d'être enfant, un détective privé."

"L'usage qu'en fait PLT me rappelle à quel point il faut atténuer le réel pour qu'il s'intègre à nos fantaisies. Notre travail n'est pas d'embellir mais d'estomper. La vraie vie sonnant souvent plus faux que la littérature."

"Lointaine descendante de ces fées maléfique chères à la littérature décadente, l'archétype de la femme fatale fut la "vamp". Ce diminutif de vampire s'appliquait dès les années 1910 à une catégorie d'actrices de cinéma, que ses attributs désigneraient aujourd'hui comme "gothique"."

"Les bons livres le sont dès le début, trente pages suffisent. Parfois moins. A la première lecture rapide, inattentive, méfiante, d'un auteur contemporain que je ne connais pas, surtout un manuscrit, je reste le lecteur que j'étais à dix-huit ans. Capable de décrocher mon attention d'une minute à l'autre si ce que je vois me déplaît."

"J'aime les monstres. Un être humain ne compte jamais tant que lorsqu'il est monstrueux, c'est-à-dire spectaculaire, drôle et dénué de principes moraux. Je pardonne tous les travers à une femme, un homme ou un animal si la créature en question me charme par son aplomb, sa mauvaise foi ou ses excentricités."

Note finale
2/5

jeudi 3 août 2017

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens

Je poursuis la découverte des pépites de la rentrée littéraire, avec la lecture du livre très attendu de Camille Laurens, La petite danseuse de quatorze ans


Libres pensées...

Deux coups de cœur coup sur coup, voilà qui ne m'est, je crois, encore jamais arrivé! Si la rentrée littéraire est du niveau du dernier roman de Chalandon et du livre de Laurens, il ne me reste qu'à pleurer de bonheur et me mettre à croire au Dieu de la littérature.

La petite danseuse de quatorze ans est une statuette en cire sculptée par Degas, et découverte par le public lors de l'exposition de 1881.
On peut l'admirer aujourd'hui au Musée d'Orsay, et à la regarder, on s'imagine mal la réception de l'oeuvre il y a presque 140 ans.
Car le public mondain ne s'est pas montré tendre envers la figurine : s'indignant de sa laideur, de son effronterie, de ses traits disgracieux laissant transparaître son origine populaire et son manque de vertu, il n'a pas voué à la petite danseuse la déférence que l'on connaît aujourd'hui envers l'oeuvre de Degas.

Camille Laurens décide de partir à la recherche de cette petite danseuse. Elle commence par dresser le contexte de l'époque, nous raconte Degas et la vision qu'avaient de lui les autres artistes de son temps ainsi que le public, elle nous parle des petits rats de l'opéra, ces petites filles issues souvent des bas fonds dont les mères jouaient les maquerelles pour leur assurer la "protection" d'un monsieur fortuné parmi ceux qui fréquentaient assidûment l'opéra (le proxénétisme étant, à l'époque, une pratique ordinaire, et la majorité sexuelle étant fixée à 13 ans depuis 1863, contre 11 ans auparavant).

Pour comprendre la réaction de rejet qu'a connue la petite danseuse, Camille Laurens dépoussière les théories en vogue à l'époque, qui allaient nourrir l'antisémitisme et certaines théories raciales nazies le siècle suivant, théories selon lesquelles la criminalité aurait pour origine une prédisposition physiologique particulière, que l'on pouvait identifier (une mâchoire marquée, des lèvres charnues étant indubitablement la marque du vice en puissance). Bien entendu, les traits liés au vice se retrouvaient particulièrement parmi la population ouvrière.

C'est là qu'intervient Degas, qui, fort de ce contexte, et favorable à certaines thèses sans doute (il était lui-même fortement anti-dreyfusard), prend pour modèle Marie Van Goethem, adolescente provenant d'une famille belge immigrée pauvre. Mais, comme le montre Camille Laurens dans son analyse, Degas ne se contente pas de reproduire les traits de Marie, il les déforme très certainement, les dénature, ce qui rend son intention difficile à saisir.

Parvenue à ce point de ses recherches, l'auteur décide de renouer avec la véritable muse, et de chercher dans les archives trace de Marie, dont elle ne sait rien, si ce n'est qu'elle a servi de modèle à Degas.
Camille Laurens souligne admirablement la dimension tragique qui existe dans le mouvement d'ascension de Degas côtoyant la chute de Marie, renvoyée de l'école, condamnant sa famille à l'indigence. 

Lors de ses explorations, l'auteur fait des digressions sur son histoire familiale personnelle, qui à mon sens apportent peu au récit, mais sont suffisamment brèves pour ne pas l'entraver.

L'oeuvre de Camille Laurens dépasse néanmoins la seule dimension de l'essai ou du document historique, car il règne dans le texte une tendresse immense vouée par l'auteur à la petite danseuse, que le lecteur en vient à partager à son tour, et qui lui donne de l'âme et du relief.

La petite danseuse de quatorze ans parvient à la fois à nous immerger dans un autre temps, à le revisiter sous un angle nouveau, en abordant le sort des petites filles qui apparaissent sur les tableaux de Degas, devant lesquels tout un chacun s'est un jour extasié, louant la beauté, louant la grâce. La lecture apporte des éléments qui étoffent la vision lacunaire que l'on pouvait avoir, et s'attache à rendre son humanité et son intégrité à l'adolescente dont le double de cire a traversé le siècle sans dire, jusqu'alors, son histoire. 

Pour vous si...
  • Vous ne vous êtes jamais véritablement demandé qui étaient les danseuses peintes par Degas.
  • Vous êtes surpris d'apprendre que la sculpture de Degas ait pu provoquer d'aussi vives réactions. 

Morceaux choisis

"Une essayiste la décrit pour la revue anglaise Artist comme "à moitié idiote", "avec sa tête et son expression aztèques". "L'art peut-il tomber plus bas?" demande-t-elle. Tant de vice! Tant de laideur! L'oeuvre et le modèle se confondent en une même réprobation, s'attirant une hostilité, une haine dont la virulence étonne aujourd'hui.
[...] Exposée, la petite danseuse l'est donc doublement : au regard d'autrui et au danger d'en être détruite ; au goût esthétique et au dégoût moral. Statuette ou fillette, elle n'est qu'un objet voué ce jour-là plus au mépris qu'à l'admiration."

"Les garçons peuvent louer leurs bras à la mine ou aux champs, elles, elles louent leurs jambes, leur corps. L'Opéra de Paris recrute en effet des "petits rats" dès l'âge de six ans, qu'on appelle plus tard des "marcheuses" parce qu'elles passent leur temps à exécuter des pas, d'abord en salle de cours, puis sur scène où elles n'apparaissent que vers treize ou quatorze ans."

"Dans cette époque vénale et jouisseuse, il est de bon ton "d'avoir sa danseuse". Des fils de bonne famille se ruinent pour elle, se suicident, sont ravagés par la syphilis."

"Degas a-t-il à l'esprit une intention aussi ouvertement politique lorsqu'il modèle la Petite Danseuse? Veut-il réellement "jeter à la face de son siècle", comme le soutient Huysmans, les outrages que commet celui-ci envers les plus faibles?"

"Le délinquant est considéré comme un sauvage, un primitif. On crée une typologie du criminel, qui fait de l'ouvrier, "vicieux dès le berceau", un barbare en puissance et des bas-fonds un vivier pour le bagne. A l'opposé, le visage grec de l'Antiquité représente l'idéal aristocratique."

"Le spectateur bourgeois trouve en elle son antithèse. Amateur de madones, de modèles élégants et raffinés ou de jeunes filles charnues et saines, il ne comprend pas comment un petit rat laborieux et vulgaire, à la face de "singe" et à l'air "vicieux", peut être le sujet d'une oeuvre d'art. Représenter un déchet de la société, quel intérêt?"

Note finale
5/5
(coup de cœur)